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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Bakounine : Union des Ouvriers et des Paysans
{Archinoir}, N°2, - s.d., p. 46-55.
Article mis en ligne le 1er décembre 2013
dernière modification le 29 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Choix fait dans une anthologie de textes de M. A, BAKOUNINE - (brochure ronéotée en juin 1963 par un “groupe anarchiste-communiste romand")

Nous réimprimons ce choix de textes de Bakounine, car il a le mérite de poser un certain nombre de problèmes importants.
En particulier la lutte révolutionnaire doit passer par l’alliance entre ouvriers et paysans, sinon la dictature.de l’aristocratie ouvrière re-créera le pouvoir (automatique marxisme - léninisme, etc... ) (à ce sujet, il serait important de reconsidérer le bolchevisme dans sa véritable relation avec une partie de la classe ouvrière comme aristocratie au sein du prolétariat, et non seulement du point de vue d’idéologie dans les pays sous-développés où la classe paysanne est le moteur des transformations sociales, ex : 1917)

Il est un des premiers théoriciens du socialisme à allier lucidement une tactique politique réaliste à une revendication "existentielle" plus ou moins radicale. En effet, par tous les sous-entendus et zones obscurs, du texte, qui permettent un développement inattendu, on en arrive aux exigence "moderne" de critique de la vie quotidienne (Psychanalyse, I. S., etc...) Pour Bakounine, la lutte est bien, entre la vie et la survie, et non entre tel ou tel système économique.

Toute son attitude anti-autoritaire n’a rien d’idéologique, au niveau de grands principes anarchistes ou autres ; c’est au niveau pratique de la lutte qu’il s’agit de faire attention au ’’principe d’autorité" parce qu’il entraîne le pouvoir, la bureaucratie, et l’inutilité des luttes.

Nécessité de la propagande par le fait, de l’action directe (exemplaire !) face au socialisme ’’scientifique’’, "par décrets".

Nous ne cachons évidemment pas le côté idéaliste, volontariste, et un tant soit peu spécialiste de l’organisation, militant professionnel de type blanquiste qui réapparaît ; mais qu’on se replace dans les luttes ouvrières de l’époque de Bakounine.


Les paysans, c’est l’immense majorité de la population italienne demeurée presque complètement vierge, parce qu’elle n‘a pas encore eu d’histoire d’aucune espèce, toute l’histoire de votre pays, comme je l’ai déjà fait observer et comme vous le savez mieux que moi, s’étant jusqu’à présent concentrée uniquement et exclusivement dans les villes bien plus encore que cela n’est arrivée dans d’autres pays d’Europe. Vos paysans n’ont pas pris part à cette histoire, et ne la connaissent pas autrement que par les coups qu’ils en ont reçus à chaque nouvelle phase de son développement, par la misère, l’esclavage et les souffrances sans nombre qu’elle leur a imposés. Tous ces malheurs leur étant venus des villes, les paysans, naturellement n’aiment pas les villes ni leurs habitants, y compris les ouvriers eux-mêmes, ceux-ci les ayant toujours traités avec un certain dédain, que les paysans leur ont rendu en défiance. C’est cette relation historiquement négative à l’égard de la politique des villes, et non la religion des paysans italiens, qui constitue la puissance des prêtres dans les campagnes. Vos paysans sont superstitieux, mais ils ne sent pas du tout religieux : ils aiment l’Église parce qu’elle est excessivement dramatique et qu’elle interrompt, par ses cérémonies théâtrales et musicales, la monotonie de la vie campagnarde. L’Église est pour eux comme un rayon de soleil dans une vie d’effort et de travail homicide, de douleurs et de misère.
Les paysans ne détestent pas les prêtres, dont la majorité d’ailleurs - et précisément ceux qui vivent dans les campagnes - sont sortis de leur sein. Il n’est presque pas de paysan qui n’est dans l’Église un parent plus ou moins rapproché, ou pour le moins un cousin éloigné. Les prêtres, tout en les exploitant en douceur, et en faisant des enfants à leurs femmes et a leurs filles, partagent leur vie et en partie aussi leur misère. Ils n’ont pas pour les paysans ce superbe dédain que leur témoignent les bourgeois, mais vivent familièrement avec eux en bons diables, et souvent en jouant le rôle d’amuseurs. Le paysan, souvent, se moque d’eux, mais il ne les déteste pas, car ils lui sont familiers comme les insectes qui pullulent innombrables sur sa tête, parmi ses cheveux.
D’autre part, il est bien certain que des que la révolution sociale éclatera, beaucoup de ces prêtres s’y jetteront tête baissée, Ils l’ont déjà fait en Sicile et dans le Napolitain pour la révolution politique. Et que s’ensuivra-t-il pour la révolution sociale ? La révolution politique étant une révolution abstraite, métaphysique, illusoire et trompeuse pour les masses populaires, le prêtre de campagne qui est peuple par toute sa nature et par la plus grande partie des conditions de son existence, ne peut y trouver des attraits et des satisfactions qui lui conviennent. Mais la révolution social, qui est la révolution de la vie, l’entraînera invinciblement comme elle entraînera tout le peuple des campagnes.
Ce n’est pas la propagande de la libre-pensée, mais la révolution sociale seule qui pourra tuer la religion dans le peuple. La propagande de la libre pensée est certainement très utile ; elle est indispensable, comme un moyen excellent pour convertir les individus déjà avancés ; mais elle ne fera pas brèche dans le peuple, parce que la religion n’est pas seulement une aberration, une déviation de la pensée, mais encore et spécialement une protestation du naturel vivant, puissant, des masses contre les étroitesses et les misères de la vie réelle.
Le peuple va à l’église comme il va au cabaret, pour s’étourdir, pour oublier sa misère, pour se voir en imagination, pour quelques Instants au moins, libre et heureux à l’égal de tous les autres. Donnez-lui une existence humaine, et il n’ira plus ni au cabaret, ni à l’église. Eh bien, cette existence humaine, la révolution sociale devra et pourra seule la lui donner.
Le paysan, dans la plus grande partie de l’Italie, est misérable, plus misérable encore que l’ouvrier des villes. Il n’est pas propriétaire comme en France, et c’est un grand bonheur certainement au point de vue de la révolution ; et il ne jouit d’une existence supportable, comme métayer, que dans peu de régions. Donc la masse des paysans italiens constitue déjà une armée immense et toute-puissante pour votre révolution sociale.
Donc, - le clergé, la haute bourgeoisie, la moyenne et la petite bourgeoisie - toutes les classes que j’ai énumérées doivent disparaître, excepté les deux masses, le prolétariat des villes et celui des campagnes, devenus propriétaires, probablement collectifs, - sous des formes et des conditions diverses, qui seront déterminées dans chaque localité, dans chaque région et dans chaque commune par le degré de la civilisation et par la volonté des populations, - l’un des capitaux et des instruments de travail, l’autre de la terre qu’il cultive de ses bras ; et qui s’organisent en s’équilibrant mutuellement, naturellement, nécessairement, posées par leurs besoins et leurs intérêts réciproques, d’une manière homogène et en même temps parfaitement libre.
La science, qui n’aura d’autre autorité que celle de la raison et de la démonstration rationnelle, ni d’autre moyen d’action que la libre propagandes, la science, qui fait des pédants à l’heure actuelle, sera devenue libre et les aidera dans ce travail [1].
Si nous voulons vraiment devenir pratiques, si, fatigués des rêves, nous voulons faire la révolution, il faut que nous commencions par nous délivrer nous-mêmes d’une quantité de préjugés doctrinaires nés au sein de la bourgeoisie et. passés malheureusement en trop grande proportion de la classe bourgeoise dans le prolétariat des villes lui-même. L’ouvrier des villes, plus éclairé que le paysan, trop souvent le méprise et en parle avec un dédain tout bourgeois, Mais rien ne met autant en colère que le dédain et le mépris, - ce qui fait que le paysan répond au mépris du travailleur des villes par sa haine. Et c’est un grand malheur, parce que ce mépris et cette haine divisent le peuple en deux grandes parties, dont chacune paralyse et annule l’autre. Entre ces deux parties, il n’y en a en réalité aucun intérêt contraire, il n’y a qu’un immense et funeste malentendu, qu’il faut faire disparaître à tout prix.
Le socialisme plus éclairé, plus civilisé et par là même en partie et en quelque sorte plus bourgeois des villes, méconnaît en méprise le socialisme primitif, naturel et beaucoup plus sauvage des campagnes, et se défiant de lui, il veut toujours le contenir, l’opprimer au nom même de l’égalité et de la liberté, ce qui provoque naturellement dans le socialisme des campagnes une profonde méconnaissance du socialisme des villes, qu’il confond avec le bourgeoisisme des villes. Le paysan considère l’ouvrier comme le valet ou comme le soldat du bourgeois, et il le méprise, et il le déteste comme tel. Il le déteste au point de devenir lui-même le serviteur et le soldat aveugle de la réaction.
Tel est l’antagonisme fatal, qui a paralyse jusqu’ici tous les efforts révolutionnaires de la France et de l’Europe, Quiconque veut le triomphe de la révolution sociale, doit le résoudre. Puisque les deux parties ne sont divisées que par un mésentendu, il faut qu’une d !elles prenne l’initiative de l’explication et de la conciliation. L’initiative appartient de droit à la partie la plus éclairée donc elle appartient de droit aux ouvriers des villes. - Les ouvriers des villes, pour arriver à cette conciliation, doivent avant tout se rendre bien compte à ëttx-m2mes de la nature des griefs qu’ils ont contre les paysans. Quels sont leurs griefs principaux ?
Il y en a trois : le premier, c’est que les paysans sont ignorants superstitieux et bigots, et qu’ils se laissent diriger par les prêtres. Le second, c’est qu’ils sont dévoués à l’empereur. Le troisième, c’est qu’ils sont des partisans forcenés de la propriété individuelle.
C’est vrai que les paysans français sont parfaitement ignorants.
Mais est-ce leur faute ? Est-ce qu’on a jamais songé à leur donner des écoles ? Est-ce une raison de les méprises et de les maltraiter ? Mais à ce compte, les bourgeois qui sent incontestablement plus savants que les ouvriers, auraient le droit de mépriser ou de maltraiter ces derniers ; et nous connaissons bien des bourgeois qui le disent et qui fondent sur cette supériorité d’instruction leur droit à la domination et qui en déduisent pour les ouvriers le devoir de la subordination. Ce qui fait la grandeur des ouvriers vis-à-vis des bourgeois, ce n’est pas leur instruction qui est petite, c’est l’instinct et la représentation réelle de la justice qui sont incontestablement grands. Mais est-ce que cet instinct de la justice manque aux paysans ? Regardez bien, sous des formes sans doute différentes, vous l’y retrouverez tout entier. Vous trouverez en eux, à côté de leur ignorance un profond bon sens, une admirable finesse, et cette énergie de travail qui constitue l’honneur et le salut du prolétariat.
Les paysans, dites-vous sont superstitieux et bigots, et ils se laissent diriger par les prêtres. Leur superstition est le produit de leur ignorance, artificiellement et systématiquement entretenue par tous les gouvernements bourgeois. Et d’ailleurs, ils ne sont pas du tout aussi superstitieux et bigots que vous voulez bien le dire : ce sont leurs femmes qui le sont, mais toutes les femmes des ouvriers sont-elles bien libres vraiment des superstitions et des doctrines de la religions catholique et romaine ? Quant à l’influence et à la direction des prêtres, ils ne les subissent qu’en apparence seulement, autant que le réclame la paix intérieure, et autant qu’elles ne contredisent point leurs intérêts. Cette superstition ne les a point empêchés, après 1789, d’acheter les biens de l’Église, confisqués par l’État, malgré la malédiction qui a été lancée par l’Église autant contre les acheteurs que contre les vendeurs. D’où il résulte, que pour tuer définitivement l’influence des prêtres dans les campagnes, la révolution n’a à faire qu’une seule chose : c’est de mettre en contradiction les intérêts des paysans avec ceux de l’Église.
J’ai entendu toujours avec peine, non seulement des jacobins révolutionnaires, mais des socialistes élevés plus ou moins à l’École de Blanqui - de nos jours - et malheureusement même quelques-uns de nos amis intimes, qui ont subit indirectement l’influence de cette école, avancée cette idée complètement anti-révolutionnaire qu’il faudra que la future république abolisse par décret tous les cultes publics et ordonne également par décret l’expulsion violente de tous les prêtres. D’abord je suis ennemi absolu de, la révolution par décrets qui est une conséquence et une application de l’idée de l’État révolutionnaire- c’est-à-dire de la réaction se cachant derrière les apparences de la révolution.
Au système des décrets révolutionnaires, j’oppose celui des faits révolutionnaires, le seul efficace, conséquent et vrai. Le système autoritaire des décrets, en voulant imposer la liberté et l’égalité, les détruit. Le système anarchique des faits, les provoque et les suscite d’une manière infaillible en dehors de l’intervention d’une violence officielle et autoritaire quelconque. Le premier aboutit nécessairement au triomphe filial de la franche réaction. Le second établit, sur des bases naturelles et inébranlables, la révolution.
Ainsi dans cet exemple, si l’on ordonne par décrets l’abolition des cultes et l’expulsion des prêtres, vous pouvez être sûr que les paysans les moins religieux prendront parti pour le culte des prêtres, ne fut-ce que par l’esprit de contradiction, et parce qu’un sentiment légitime, naturel, base de la liberté, se révolte en tout homme contre toute mesure imposée, eût-elle même la liberté pour but. On peut donc être certain que si les villes commettaient la sottise de décréter l’abolition des prêtres, les campagnes, prenant parti pour les prêtres, se révolteront contre les villes, et deviendront un instrument terrible entre les mains de la réaction. Mais faut-il donc laisser les prêtres et leur puissance debout. Pas du tout. Il faut servir contre eux de la manière la plus énergique, mais non parce qu’ils sont des prêtres, des ministres de la religion catholique et romaine ; mais parce qu’ils sont des agents de la Prusse ; dans les campagnes comme dans les villes, il ne faut pas que ce soit une autorité officielle quelconque, qui les frappe, - il faut que ce soient les populations, en villes, les ouvriers, dans les campagnes les paysans eux-mêmes.
C’est tout l’inverse de ce que les autorités révolutionnaires, dans tous les pays, ont fait jusqu’à présent elles ont été le plus souvent excessivement énergiques et révolutionnaires dans leur langage, et très modérées pour ne point dire réactionnaires dans leurs actes. On peut même dire que l’énergie du langage, plus la plupart du temps, leur a servi de masque pour tromper le peuple, pour lui cacher la faiblesse et l’inconséquence de leurs actes. Il y a des hommes, beaucoup d’hommes dans la bourgeoisie soi-disant révolutionnaire, qui en prononçant quelques paroles révolutionnaires, croient faire la révolution, et qui après les avoir prononcées, et précisément parce qu’ils les ont prononcées, se croient permis de commette des actes de faiblesse, des inconséquences fatales, des actes de pure réaction. Nous qui sommes révolutionnaires pour tout de bon,
faisons tout le contraire, Parlons peu de révolution, mais faisons-es beaucoup. Laissons maintenant à d’autres le soin de développer théoriquement les principes de la révolution sociale, et contentons-nous de les appliquer largement, de les INCARNER DANS LES FAITS.
Ceux parmi nos alliés et amis qui me connaissent bien, seront étonnés peut-être que je tienne maintenant ce langage, moi, qui ai fait tant de théorie, et qui me suis montré toujours un gardien jaloux et féroce des principes. Ah ! c’est que les temps ont changé. - Alors, il y a encore un an, nous nous préparions à la révolution, que nous attendions les uns plus tôt, les autres plus tard, - et maintenant, quoi qu’en disent les aveugles, nous sommes en pleine révolution, - Alors il était absolument nécessaire de maintenir haut le drapeau des principes théoriques, d’exposer hautement ces principes dans toute leur pureté, afin de former un parti si peu nombreux qu’il soit, mais composer uniquement d’hommes qui soient sincèrement, pleinement, passionnément attachés à ces principes, de manière à ce que chacun, en temps de crise, puisse compter sur tous les autres. Maintenant il ne s’agit plus de se recruter. Nous avons réussi à former, tant bien que mal, un petit parti - petit par rapport au nombre des hommes qui y adhèrent avec connaissance de cause, immense par rapport à ses adhérents instinctifs, par rapport à ces masses populaires dont il représente mieux que tout autre parti les besoins. - Maintenant nous devons nous embarquer tous ensemble sur l’océan révolutionnaire, et désormais nous devons propager nos principes non plus par des paroles, mais par les faits, - car c’est la plus populaire, la plus puissante et la plus irrésistible des propagandes. Taisons quelquefois nos principes quant la politique, c’est-à-dire notre impuissance momentanée vis-à-vis d’une grande puissance contraire l’exigera, mais soyons toujours impitoyablement conséquents dans les faits. Tout le salut de la révolution est là.
La principale raison pourquoi toutes les autorités révolutionnaires du monde ont fait si peu de révolution, c’est qu’elles ont voulu toujours la faire par elles-mêmes, par leur propre autorité, et par leur propre puissance, ce qui n’a jamais manqué d’aboutir à deux résultats :

  • 1) d’abord de rétrécir excessivement l’action révolutionnaire, car il est impossible même pour l’autorité la plus intelligente, la plus énergique, la plus franche, d’étreindre beaucoup de questions et d’intérêts à la fois, toute dictature, tant individuelle que collective, en tant que composée de plusieurs personnages officiels, étant nécessairement très bornée, très aveugle, et incapable ni de pénétrer dans les profondeurs, ni d’embrasser toute la largeur de la vie populaire, - aussi bien qu’il est impossible pour le plus puissant vaisseau de mesurer la profondeur et la largeur de l’océan ;
  • 2) et ensuite, parce que tout acte d’autorité et de puissance officielle, légalement imposé, réveillé nécessairement dans les masses un sentiment de révolte, la réaction.

    Ils doivent travailler dans le vif, ils doivent tout créer.
    Le dernier et le principal argument des ouvriers des villes contre les paysans, c’est la cupidité de ces derniers, leur grossier égoïsme et leur attachement à la propriété individuelle de la terre.- Les ouvriers qui leur reprochent tout cela devraient se demander d’abord qui n’est point égoïste ? Qui dans la société actuelle n’est pas cupide, dans ce sens qu’il tient avec fureur au peu de bien qu’il a pu amasser et qui lui garantit, dans l’anarchie (on voit que l’auteur emploie ce terme encore en 1870 dans le sens bourgeois et autoritaire) économique actuelle et dans cette société qui est sans pitié pour ceux qui meurent de faim, son existence et l’existence des siens ? - Les paysans ne sont pas des communistes, il est vrai, ils redoutent, ils haïssent les partageux, parce qu’ils ont quelque chose à conserver, du moins en imagination, et l’imagination est une grande puissance dont généralement on ne tient pas assez compte dans la société. - Les ouvriers, dont l’immense majorité ne possède rien, ont infiniment plus de propension vers le communisme que les paysans ; rien de plus naturel ; le communisme des uns est aussi naturel (au sens de nature sociale, créée par les conditions hist.) que l’individualisme des autres, - il n’y a pas là de quoi se vanter, ni mépriser les autres, - les uns comme les autres étant, avec toutes leurs idées et toutes leurs passions, les produits des milieux différents qui les ont engendrés. Et encore, les ouvriers eux-mêmes sont-ils tous des communistes ?
    Il ne s’agit donc pas d’en vouloir aux paysans, ni de les dénigrer.
    Il s’agit d’établir une ligne de conduite révolutionnaire qui tourne la difficulté et qui non seulement empêcherait l’individualisme des paysans de les pousser dans le parti de la réaction, mais qui au contraire s’en servirait pour faire triompher la révolution.
    Rappelez-vous bien, chers amis, répétez-vous le cent fois, mille fois dans la journée, que de l’établissement de cette ligne de conduite dépend ABSOLUMENT l’issue ; le triomphe ou la défaite de la révolution.
    Vous conviendrez avec moi qu’il n’est plus temps de convertir les paysans par la propagande théorique. Resterait donc, en dehors du moyen que je propose, qu‘un seul moyen : celui du terrorisme des villes contre les campagnes. C‘est le moyen par excellence, choyé par tous nos amis, les ouvriers des grnades cités de la France, qui ne s’aperçoivent et ne se doutent même pas qu’ils ont emprunté cet instrument de révolution, j’allais dire de réaction dans l’arsenal du jacobinisme révolutionnaire, et que s’ils ont le malheur de se servir de cet instrument, ils se tueront eux-mêmes, plus que cela ils tueront la révolution elle-même. Car quelle en sera la conséquence inévitable, fatale ? C’est que toutes les populations des campagnes, 10 millions de paysans, se jetteront de l’autre côte et renforceront de leurs masses formidables et invincibles le camp de la réaction [2].
    Dans les circonstances actuelles, l’application de la méthode terroristique, tant affectionnée des Jacobins, est évidemment devenue impossible.
    Et les ouvriers de France, qui n’en connaissent pas d’autres, sont déroutés.
    Ils se disent avec beaucoup de raison qu’il est impossible de faire du terrorisme officiel régulier et légal, ni d’employer des moyens coercitifs contre les paysans, qu’il est impossible d’instituer l’État révolutionnaire, un Comité de salut public central pour toute la France dans un moment ou l’invasion étrangère n’est pas seulement à la frontière comme en 1792, mais au coeur de la France, à deux pas de Paris. Ils voient toute l’organisation officielle crouler, ils désespèrent avec raison de pouvoir en créer, une autre, et ne comprenant pas de salut, eux révolutionnaires, en dehors de l’ordre public, ne comprenant pas, aux, hommes du peuple, la puissance et la vie qu’il y a dans ce que la gente officielle de toutes les couleurs, depuis la fleur de lys jusqu’au rouge foncé, appelle l’anarchie, ils se croisent les bras et se disent : Nous sommes perdus, la France est perdue.
    Eh non ! mes chers amis, elle n’est point perdue, si vous ne voulez pas vous, perdre vous-mêmes, si vous êtes des hommes, si vous avez du tempérament, de la vraie passion dans vos coeurs, si vous voulez la sauver. Vous ne pouvez plus la sauver par l’ordre public, par la puissance de l’État. Tout cela, grâce aux Prussiens, je le dis en bon socialiste, n’est que ruine à présent. Vous ne pouvez même pas la sauver par l’exagération révolutionnaire du pouvoir public, comme l’ont fait les jacobins en 1793. Eh bien, sauvez- la par l’anarchie. Déchaînez cette anarchie populaire dans les campagnes aussi bien que dans les villes, grossissez-la au point qu’elle roule comme une avalanche furieuse, dévorant, détruisant tout : ennemis et Prussiens. C’est un moyen héroïque et barbare, je le sais. Mais c’est le dernier et désormais le seul possible. En dehors de lui point de salut pour la France. Toutes ses forces régulières étant dissoutes, il ne lui reste que l’énergie désespérée et sauvage de ses enfants - qui doivent choisir entre l’esclavage par la civilisation bourgeoise ou la liberté par la barbarie du prolétariat [3].
    Ce qui peut seul sauver la France, au milieu des terribles, des mortels dangers, extérieurs et intérieurs, qui la menacent présentement, c’est le soulèvement spontané, formidable, passionnément énergique, anarchique, destructif et sauvage, des masses populaires sur tout le territoire de la France...
    Il se trouvera bien, dans la classe bourgeoise, et notamment dans le parti radical, un nombre assez considérable de jeunes gens poussés par le désespoir du patriotisme, qui se rallieront au mouvement socialiste des ouvriers ; mais il n’entreprendront jamais, ils ne peuvent pas prendre l’initiative. Leur éducation, leurs préjugés, leurs idées s’y opposent...
    Je pense qu’à cette heure en France, et probablement aussi dans tous les autres pays, il n’existe plus que deux classes capables d’un tel mouvement : les ouvriers et les paysans. Ne vous étonnez pas que je parle des paysans. Les paysans même français ne pèchent que par ignorance, non par manque de tempérament. N’ayant pas abusé ni même usé de la vie, n’ayant pas été usés par l’action délétère de la civilisation bourgeoise, qui n’a pu que les effleurer à peine à la surface, ils ont conservé tout le tempérament énergique, toute la nature du peuple [4].
    Il faut, suivant l’exemple des villes, qui se sont délivrés de tous les fainéants exploiteurs et qui ont commis la garde des villes à des enfants du peuple, à de bons ouvriers, il faut qu’ils se défassent aussi de tous leurs beaux Messieurs, qui fatiguent, déshonorent et exploitent la terre, sans la cultiver de leurs bras, par le travail d’autrui. Ensuite il faut les mettre en défiance contre les gros bonnets du village, contre les fonctionnaires et autant que possible contre le curé lui-même. Qu’ils prennent ce qu’il leur plaît dans l’église et sur les terres de l’église, s’il y en a, qu’ils s’emparent de toute la terre de l’État, aussi bien que de celle des riches propriétaires fainéants pro- près à rien [5].
    Les paysans, l’immense majorité des paysans au moins, ne l’oublions jamais, quoique devenus propriétaires en France, n’en vivent pas moins du travail de leurs bras. C’est la ce qui les sépare foncièrement de la classe bourgeoise, dont la plus grande majorité vit de l’exploitation lucrative du travail des masses populaires ; et ceux qui les unit, d’un côté, aux travailleurs des villes, malgré la différence de leurs positions, tout au désavantage de ces derniers, et la différence d’idées, les malentendus dans les principes qui en résultent malheureusement trop souvent [6].
    Je n’ai jamais cru que même dans les circonstances les plus favorables, les ouvriers puissent jamais avoir la puissance de leur imposer la communauté ou bien la collectivité ; et je ne l’ai jamais désiré, - parce que j’abhorre tout système imposé, parce que j’aime sincèrement et passionnément la liberté. Cette fausse idée et cette espérance liberticide constituent l’aberration fondamentale du communisme autoritaire, qui parce qu’il a besoin de la violence régulièrement organisée, a besoin de l’État, et parce qu’il a besoin de l’État, aboutit nécessairement à la reconstitution du principe de l’autorité et d’une classe privilégiée de l’État. (Aussi) ce serait en faire des ennemis de la révolution à coup sûr ; ce serait ruiner la révolution. Quels sont les principaux griefs des paysans, les principales causes de leur haine sournoise et profonde contre les villes ?

  • 1° Les paysans se sentent méprisés par les villes, et le mépris dont on est l’objet se devine vite, même par les enfants, et ne se pardonne jamais,
  • 2° Les paysans s’imaginent, non sans beaucoup de raisons, sans beaucoup de preuves et d’expériences historiques à l’appui de cette imagination, que les villes veulent les dominer, gouverner, les exploiter souvent et leur imposer toujours en ordre politique dont ils ne se soucient pas.
  • 3° Les paysans en outre considèrent les ouvriers des villes comme des partageux, et craignent que les socialistes ne viennent confisquer leur t erre qu’ils aiment au-dessus de toute chose.

    Dans l’intérêt de la révolution qui doit les émanciper, les ouvriers doivent cesser au plus vite de témoigner ce mépris aux paysans. Ils le doivent aussi par justice, car vraiment ils n’ont aucune raison pour les mépriser, ni pour les détester. Les paysans ne sont pas des fainéants, ce sont de rudes travailleurs comme eux-mêmes. Seulement, ils travaillent dans des conditions différentes. Voilà tout. En présence du bourgeois exploiteur, l’ouvrier doit se sentir le frère du paysan. ... ,
    Ils (les paysans français) marcheront avec eux aussitôt qu’ils se seront convaincus que les ouvriers des villes ne prétendent pas leur imposer leur volonté, ni un ordre politique et social quelconque, inventé par les villes, pour la plus grande félicité des campagnes, aussitôt qu’ils auront acquis l’assurance que les ouvriers n’ont aucunement l’intention de leur prendre leurs terres....
    Ils aiment la terre, qu’ils prennent toute la terre et qu’ils en chassent tous les propriétaires qui l’exploitent par le travail d’autrui....
    L’histoire nous prouve que jamais les nations ne se sentiront aussi puissantes au dehors que lorsqu’elles se sentiront profondément agitées et troublées à l’intérieur, (et) rien de plus naturel, la lutte c’est la vie et la vie c’est la force [7].

Notes :

[1Bakounine, Circulaire à mes Amis d’Italie, Oeuvres, t. VI, p. 396-400, 401-402.

[2M. Bakounine, Lettre à un Français, Oeuvres t. II, p. 221-230.

[3M. Bakounine, Lettre à un Français, Oeuvre t. II, p. 232-234.

[4M. Bakounine, Lettre à un Français, Oeuvre t. II, p. 215, 216.

[5Voir aussi, p. 218 de l’ouvrage précité.

[6-d°-, voir l’Empire Knouto-germ. et Rév. Soc. t. II, p. 341-342.

[7M. Bakounine, Lettre à un Français, Oeuvre t. II, p. 234-236, 239, 242, 247.




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