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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Crise et autogestion
Négation, N°3, Mars 1974, p. 39-52.
Article mis en ligne le 25 novembre 2013
dernière modification le 11 février 2018

par ArchivesAutonomies

"La voie ce serait : Premièrement, de motiver les travailleurs beaucoup plus qu’ils ne le sont maintenant. C’est-à-dire de ne pas les laisser 9 heures de travail sans qu’on puisse se rencontrer, sans que chaque travailleur puisse admettre, comprendre, ce qui se passe dans l’entreprise globalement, où il va, pour­quoi on travaille, qu’est-ce qu’on apporte dans la société. Il faut donc que la société soit le reflet de cette aspiration. (...) Qu’il y ait des gars qui passent à la respon­sabilité, qu’il y ait des responsabilités qui tournent, quand on a des responsabilités, il semble qu’il y a une ouverture qui se fait, et on peut accepter beaucoup d’autres choses à partir de ce moment là ; si on a compris pourquoi, ben, on peut accepter bien d’autres choses".
Charles PIAGET (Interview Lip, op.cit.)

1 - Communauté ouvrière et communauté humaine

En même temps que d’autogestion, on a beaucoup parlé, à propos de Lip, de chaleur humaine, de joie de vivre retrouvée etc., non seulement dans les grands meetings et autres marches de solidarité (dont on a déjà vu ce qu’ils recouvraient), mais aussi au sein de l’entreprise elle-même. Dans les interviews "des Lip", cela revient très souvent : on a enfin pu se con­naître entre nous ; tout le monde a pu s’exprimer. Beaucoup de ceux-là même qui admettaient les limites de l’affaire se sont laissés éblouir par cette atmosphère de fête des débuts ; ils ont cru qu’il en resterait toujours quelque chose, et, pour lâcher le grand mot, qu’il y avait une "dynamique" propre à la forme de la lutte "des Lips", indépendamment de son con­tenu limité.
De fait, l’archaïsme du procès productif de Lip-hor­logerie a non seulement contraint les ouvriers à vouloir sauve­garder par tous les moyens leurs entreprise, mais leur a permis aussi de se constituer immédiatement, sur cette base ; en groupe homogène trouvant en face de lui un ennemi personnifié : leur patron. Ce dernier failli, disparu par l’impossibilité pour son capital de se reprendre compétitivement, les ouvriers se retrouvaient avec leurs instruments et leur procès de production inertes niés. La contrainte de remettre en mouvement cet ensemble par eux-mêmes ne pouvait que susciter chez eux un enthousiasme qui s’affirma au fil de leur reformation commautaire.
Toute rupture radicale au sein d’une communauté oblige, à plus ou moins brève échéance, à la formation d’une nouvelle communauté, et provoque au début l’enthousiasme au sein de celle-ci. Or pour les Ouvriers de Lip-Horlogerie, la rupture d’avec leur communauté antérieure était profonde non seulement parce qu’en tant que prolétaires ils étaient ainsi privés de moyens de subsistance (ce qui est à l’origine de leur reformation communautaire), mais surtout parce qu’ils pouvaient encore faire corps avec les objets et les gestes dont ils étaient désormais dépourvus ; la reformation de la "communauté Lip" capitaliste collectif, sur la base de la disparition de la contrainte "extérieure que constituaient le patron", directeur, etc., devait provoquer à coup sur cette immense enthousiasme chez ses membres.
A priori, on pourrait rapprocher étroitement ce type de fraternisation avec celle qui marqua la fondation des coopé­ratives ouvrières au 19ème siècle, et plus récemment, les nombreuses communautés de travail qui surgirent en France à la fin de la dernière guerre. En fait, même à ce simple niveau, les différences sont fondamentales, mais avant de les mettre en évidence, il faut comprendre les points communs et leur origine.
Les communautés de travail, au sortir de la guerre, se sont développées dans des zones géographiques où la des­truction des forces productives avait été relativement impor­tante, et dans des secteurs de production bien délimités, où la part du capital constant est au départ très faible. D’une façon générale la renaissance de telles communautés, sur le mode approximatif des coopératives ouvrières, était rendue possible par le rajeunissement de capital opéré à travers la guerre, conjugué au caractère encore archaïque du capitalisme français dans son ensemble. Proclamant l’égalité de salaires et de gestion, les quelques individus qu’impliquaient ces nouvelles unités productives croyaient évidemment, et très sincèrement, fonder des entreprises socialistes, à l’ instar du mouvement ouvrier du 19ème siècle ! Un bon exemple en est fourni par la communauté de travail Boimondau (Boîtiers de montres du Dauphiné) à Valence dans la Drôme.
Elle fut fondée par des militants chrétiens, anarcho-syndicalistes et autres socialistes qui s’étaient connus au sein de la résistance dans le Vercors (la région Drôme et Ardèche connut une assez forte destruction d’hommes et de matériel grâce à cet important nid de résistance). Il s’agis­sait d’une fabrique horlogère autour de laquelle s’édifia une cité abritant ce mini-capitaliste collectif et sa famille ; l’ensemble usine-habitations prit d’ailleurs le nom évocateur de Cité-Horlogère. Des assemblées générales s’y tenaient régu­lièrement pour prendre collectivement les décisions touchant tant à la marche de l’entreprise qu’à la vie extra-travail ; par exemple, une certaine "liberté sexuelle" tenta d’y être décrétée.
A Lip new-look, de même, il y eut une nette tendance à la naissance d’une vie communautaire ramassée sur l’entreprise : réunions, casse-croûtes, petites "fêtes" s’y tenaient, semble-t-il quasi quotidiennement.
Mais là s’arrête la comparaison, car si, à Boimondau, l’égalité des salaires était réelle au début, on a vu qu’à Lip la conservation de la hiérarchie salariale était une donnée immédiate et impérative de la création du collectif capitaliste : alors qu’à Boimondau, le cadre de réaccumulation générale du capital français permettait à la communauté ouvrière de se for­cer dans un certaine "pureté", l’îlot que constituait, dans le cycle capitaliste finissant, l’impossible reproduction du ca­pital Lip, ne pouvait permettre au collectif que d’être une communauté ouvrière "bâtarde" [1]. La première était le produit de la destruction de forces productives, la seconde s’est créée par et sur leur développement contradictoire ; à Lip, il n’y avait pas naissance d’une nouvelle entreprise, mais sauve­garde, par une certaine modernisation, de l’ancienne.
Rocard a beau déclarer, pour justifier un tel type de gestion, que plusieurs centaines de communautés de travail ont été créées dans l’après-guerre (Le Monde du 29/1/74) [2], cer­tains sociologues (G. Friedman - Le Monde 22/3/74) ont beau exhumer l’expérience Boimondau, la prise en charge de sa propre condition par la marchandise force de travail a aujourd’hui un tout autre contenu.
Pour les mêmes raisons, apparut une autre différence fondamentale : en dehors même des organisations ou groupes militants, les ouvriers de Lip furent rejoints par de nombreux individus extérieurs à l’entreprise - venus du quartier de Palente, de Besançon, mais aussi d’autres coins de France.
Cette concentration à Palente avait deux origines complé­mentaires : d’une part , la société française étant capitalisée, la survie de Lip était, comme on l’a vu, un impératif vital pour la cité et la région bisontines. D’autre part, cette communauté matérielle du capital ne peut plus désormais se mouvoir qu’en contradiction avec ses propres bases (cf. valorisation/dévalorisation) ; elle ne peut plus organiser strictement, selon sa propre cohérence, la totalité des êtres humains qu’elle a la prétention d’inclure en elle (cf. communes hippies, etc...) ; ceux qui ne se constituent pas en "communautés marginales", n’en subissent pas moins ce mouvement contradictoire en vivant la décomposition des rapports sociaux ; d’où la recrudescence de "délinquance" . Cette instabilité de la communauté matérielle du Capital [3], origine profonde de son caractère insupportable, confère une force d’attraction à toute zone de rupture, y compris et même si celle-ci s’effectue sur la base réac­tionnaire du travail et de l’appropriation marchande du produit par le producteur comme à Lip.
Les violentes bagarres qui suivirent l’occupation de l’usine par les CRS peuvent être considérées comme un afflux de prolétaires dans cette rupture, non pas par solidarité de défense de l’usine elle-même (ceux qui furent arrêtés déclarèrent être venus là "pour voir" ou "pour s’amuser"), mais pour participer violemment à une rupture, l’occasion se présentant [4]. Les antécédents "délinquants" de plusieurs condamnés ne sont pas un hasard. De tels agissements se produisent d’ailleurs régulièrement depuis plusieurs années, lorsque les conditions de l’émeute ou de la moindre bagarre, se trouvent réunies. C’est là l’origine et le contenu apparemment insaisissables de ces violences qui leur décernent leur brevet "voyoucratique", posant par là-même leur profondeur et leur limite.
En effet, contrairement aux ouvriers de Lip, la masse des prolétaires exerçant leur force de travail dans le procès de production spécifiquement capitaliste sont tellement interchangeables que la réalité et la vie de telle ou telle entreprise leur sont indifférentes. Lorsque, victimes anonymes de l’élévation de la composition organique du Capital, ils se retrouvent au chômage (très souvent en ce qui concerne les jeunes par l’impossibilité d’entrer dans le procès de production global), ils ne [5] subissent pas de contrainte à se regrouper immédiatement contre un antagoniste concret : leur ennemi dont ils sont victimes, ce n’est pas tel ou tel capitaliste particulier mais la société capitaliste dans son ensemble, ce dont ils ont une perception plus ou moins confuse.
En l’absence d’une crise généralisée, lorsque le rejet de forces de travail n’est qu’un phénomène de la nécessité de reproduction globale du Capital, ces prolé­taires constituent l’armée de réserve industrielle néces­saire à l’expansion capitaliste générale par la pression qu’elle fait subir aux salaires ; toutefois, la différence fondamentale d’avec cette même armée au 19ème siècle est qu’elle peut s’accumuler dans les métropoles capitalistes les plus développées en tant que communautés relativement stables de chômeurs à vie par le point limite que le développement des forces productives fait atteindre aux rapports de production. Ainsi se perpétuent et se dévelop­pent depuis une vingtaine d’années aux USA les ghettos de prolétaires noirs qui peuvent manifester, comme dans les années 65, leur besoin de communauté humaine en se soulevant, mais ces révoltes trouvent immédiatement leur limite et leur échec par l’impossibilité, en cette période d’expansion générale, de frapper au coeur du capitalisme : les rapports de production.
Toutefois ce qui constitue une faiblesse pour l’ensemble des inclus temporaires et des exclus définitifs en l’absence de crise généralisée, devient une force potentiellement révolutionnaire lorsque la crise embrasse l’ensemble de la société - c’est-à-dire lorsque le mouve­ment de dévalorisation finit par l’emporter sur le mouve­ment de valorisation et que le mode de production capita­liste doit révéler en tant que tel sa caducité.
Parce que la crise généralisée a pour origine la nature du Capital qui consiste à s’accumuler par entre­prises autonomes, le prolétariat ne peut se former en classe que sur la base du dépassement de l’entreprise (et non plus en groupes d’entreprise) pour fonder un mode de production unitaire, débarrassé du détour entre production et consommation que constitue la valeur d’échange, et qui crie son absurdité dans la crise.
Cette masse prolétarienne indéfinissable par son travail, qui incarne banalement cette "classe de la société bourgeoise qui en même temps n’est pas une classe de la société bourgeoise", trouve dans la crise une con­trainte à rompre ce dernier lien et à ne pouvoir se reproduire en tant que catégorie du Capital. La tendance de cette classu-pour-soi est de se former en parti historique qui affirme son futur dans la communauté humaine, cette classe n’ayant "d’avenir" que dans sa propre suppression. La formation de la communauté humaine est le résultat du développement des forces productives par la communauté du Capital dont elle constitue le seul dépassement historique possible. En intégrant ce dévelop­pement dont elle transforme radicalement l’emploi, la communauté humaine détruit positivement l’idéologie du travail, que le Capital avait dissous négativement : le temps de travail disparaît enfin comme seul mesure des richesses sociales au profit du "temps libre".
En fait le communisme véhicule la fin de la divi­sion temps de travail/temps de loisir pour fondre toute activité en activité nécessaire à la production et la reproduction de l’humanité ; fusion qui donc ne s’effectue plus sur la base du travail de l’homme aliéné en citoyen producteur comme c’était le cas dans la communauté ouvrière. Ainsi la manufacture de production du temps qu’était Lip Horlogerie est doublement renvoyée au néant en la bonnecompagnie de l’argent.
Mais si la formation du prolétariat en classe-pour-soi, se dirigeant vers la constitution de la communauté humaine, tendra à être produite tant par le développement du Capital que par l’impossibilité de sa reproduction globale, elle n’en est pas la conséquence automatique et inéluctable.

2 - La contre-révolution auto-gestionnaire

Dans la société capitalisée, révolution et contre- révolution forment un couple lié quoique radicalement antagonique. L’une et l’autre sont inscrites dans le mou­vement contradictoire qui à la fois est indispensable à la reproduction du Capital et constitue une entrave à cette reproduction. La crise qui est simultanément éclatement de la contradiction exacerbée et début de sa résolution, implique donc l’émergence tendancielle de révolution et contre-révolution.
L’une et l’autre sont portées par le mouvement dominant de la dévalorisation ; la contre-révolution, parce que cette importante dévalorisation est alors nécessaire à une re-valorisation ultérieure ; la révolution, parce qu’à travers une telle dévalorisation la valeur clame sa caducité.
Par conséquent, alors que la révolution doit couper court à toute revalorisation ultérieure et virtu­elle, la contre-révolution doit d’abord prendre en charge la dévalorisation en vue de rationaliser la contradiction. Cependant, étant donné la profondeur actuelle de celle-ci, la contre-révolution ne peut se développer que dans la perspective de l’unique résolution capitaliste réelle ; la destruction massive des forces productives.
Ce développement implique donc que le mouvement révolutionnaire ait été inhibé en des révoltes sporadiques qui ne peuvent trouver leur objet et sont écrasées (voir
déjà, aujourd’hui, la répression des révoltes dans les capitalismes nationaux peu ou pas développés, qui subissent en priorité les premiers contre-coups violents de la crise : Grèce, Inde, Éthiopie, Bolivie, etc.)
Au niveau plus immédiat de l’activité et de la conscience prolétariennes, révolution et contre-révolution tirent leur force même de l’inpossibilité de reproduction de la communauté capitaliste qui désorganise globalement la vie des prolétaires "déboussolés". La dissolution de la forme de conscience correspondant aux conditions matérielles qui s’auto-désagrègent, implique la formation d’une nou­velle conscience reflétant les nouvelles conditions.
Pour le prolétariat au sein du capitalisme en crise, la dissolution de la conscience léguée par l’idéolo­gie du Capital s’auto-valorisant, se traduit immédiatement par la prise de conscience d’être une classe de sans-réserves ne possédant que sa force de travail.
Contraint à prendre des mesures pour reproduire ses moyens d’existence niés - ou se reproduisant à un niveau trop bas par la baisse brutale du salaire réel -, le prolétariat volt dans les faits se présenter à lui deux types de réponses :

  • la tendance spontanée à personnifier le mouvement historique des forces productives qui déclare périmé le mode de production capitaliste et appelle la reformation communautaire sur des bases humaines,
  • la tendance à trouver l’origine de tous ces maux dans dès phénomènes capitalistes secondaires qui masquent la racine de la contradiction et entravent le mouvement historique [6].

    Il nait un anti-capitalisme superficiel qui se nourrît de diverses idéologies que la dissolution de la conscience antérieure rend propices à se développer. Ces
    idéologie ont en commun de vouloir solutionner la crise en faveur des prolétaires en faisant l’économie d’une révolution prolétarienne et de mettre en avant un mélange de mesures réactionnaires et réformistes. Elles traduisent une tendance à la reformation communautaire sur les minces bases du capitalisme en survie.
    Ainsi, les réponses fascistes et démocratiques (Front Populaire) à la crise de 29-30 impliquaient une adhésion sans précédent au salariat alors que celui-ci tendait à s’auto-nier. Cette adhésion était rendue possible par l’enrayement ou la destruction du mouvement révolutionnaire.
    Si la prolétariat est la classe de la conscience, c’est que la rupture d’avec sa communauté aliénée ne vient pas de, ni n’entraîne automatiquement, la montée d’un nouveau mode de production. Contrairement aux an­ciennes classes révolutionnaires, le prolétariat n’a pas l’appui du mouvement irrésistible de la valeur, qu’il doit détruire ; pour accomplir son oeuvre, il n’a que son humanité.
    D’où l’importance de la théorie révolutionnaire dans le mouvement communiste. "Classe de la conscience" ne signifie pas que "la révolution se passe d’abord dans sa tête", comme le prétendent divers modernismes, univer­sitaires ou autres, qui ne font que refléter la tendance du Capital à supprimer même toute activité et existence sociales pour une partie croissante de ses esclaves ; "importance de la théorie" ne signifie pas qu’il faille faire prendre conscience au prolétariat, comme s’y essayent toutes sortes de pédagogismes militants (par exemple, dire aux ouvriers de Lip qu’ils auraient pu ou dû dépasser leur politique) [7]. Simplement, la théorie communiste, inscrite dans le mouvement contradictoire du Capital, tendra a être produite plus immédiatement et largement qu’à présent au niveau des mesures révolutionnaires pratiques à prendre.
    Aujourd’hui, alors que le personnage traditionnel de l’entrepreneur capitaliste tend à disparaître complè­tement, la profondeur de la crise s’annonce telle que, dans certains pays, l’autogestion devient une force contre-révolutionnaire plausible. Sans doute elle n’y sera qu’une des composantes de la contre-révolution et coexistera ou s’opposera probablement avec d’autres formes, mais on peut tracer quelques grandes lignes de la fonction pratique de l’autogestion qui sont d’ores et déjà inscrites dans la nature et le contenu de la crise. Si la profondeur de celle-ci détermine la prise en charge de la force de travail par elle-même, cette autogestion ne peut se dé­velopper, c’est-à-dire être le réorganisation de crise de la société capitaliste, que dans les pays industrialisés où la composition organique du Capital n’est pas encore très élevée : France et Italie, notamment. La crise est par définition pénurie de profit. Dans ces pays, l’importance du Capital variable est encore suffisante pour que, dans un premier temps, il soit possible de lutter contre cette disparition des profits en baissant radicalement la valeur de la force de travail. Bien sûr, ceci se fera également dans les pays à très haute composition organique, mais avec cette différence que le rôle du travail vivant y étant relativement minime, cela ne nécessite pas un mode d’organisation sociale spécialement adapté à cet objectif. Comme nous le verrons, dans ces pays - USA notamment - la logique du surprofit prime sur celle du profit tout court.
    L’autogestion est une manière de faire prendre en charge la contradiction valorisation/dévalorisation par la force de travail parce que toute la société est alors organisée en vue de baisser la valeur de cette marchandise vivante. Il s’agit de faire prendre directement en charge .par la population des activités qu ’assumait auparavant le Capital et qui alourdissaient donc les frais d’entretien de la force de travail. On peut déjà aujourd’hui, avoir une vue partielle du contenu de cette autogestion à travers les divers réseaux parallèles de survie qui se sont formés plus ou moins ces dernières années (écoles parallèles, crèches sauvages, cliniques, nourriture, etc.) Il est significatif qu’avec l’installation de la crise les mass-média commencent à publiciser certaines de ces expériences (cf. présentation très favorable de "free-clinics" dans le journal télévisé du 31/3 au soir).
    Au niveau de l’entreprise, l’autogestion peut se développer en premier lieu dans les secteurs où la baisse du taux de profit ne peut plus être contrecarrée par une augmentation de productivité résultant d’une nouvelle élévation de la composition technique du capital puisque la crise est justement, la pénurie de capitaux nécessaires à ces nouveaux investissements. L’augmentation de producti­vité peut alors être obtenue par un assujettissement plus grand de la force de travail au procès de production : en éliminant les diverses formes de résistance du prolétariat à la domination réelle du capital (absentéisme, sabotages volontaires ou non), il est possible d’augmenter la régula­rité et l’intensité du procès de travail. Les diverses tentatives "d’enrichissement des tâches", et surtout d’organisation par groupes autonomes de travail (Donelly, General Food, Volvo ....) vont dans ce sens puisqu’elles ont pour acte de naissance les difficultés de valorisation du Capital dès la fin des années 60 ; elles demeurent cependant des expériences très limitées tant que le Capital peut encore se reproduire globalement.
    L’approfondissement de la crise, en mettant en selle l’autogestion, pourra généraliser et amplifier ces expériences auxquelles sera donné un cadre adéquat [8].
    Dans cette perspective, l’obtention de nouveaux profits dérive de l’augnentation de la productivité ainsi obtenue, et de la diminution des frais improductifs puisque l’autogestion, comme son nom l’indique, consiste à confier au moins une part des tâches de gestion du Capital à la force de travail elle-même.
    Donc au sein de l’entreprise, la fonction de l’autgestion n’est pas en soi de baisser la valeur de la force de travail, mais d’être l’encadrement adéquat, la forme de militarisation de la force de travail adaptée à cette rationalisation de la production.
    Dans l’hypothèse de son développement, c’est-à-dire d’une victoire, même momentanée, de la contre-révolution, l’autogestion réalise la fixation des prolétaires à l’Entre­prise, elle conserve celle-ci comme trame essentielle du tissu social, tout en accomplissant elle-même le dépas­sement de l’entreprise pour venir chapeauter la société en tant que communauté de pénurie. Cette autogestion concentrée serait la réponse contre-révolutionnaire adé­quate au dépassement potentiel de l’Entreprise par les prolétaires interchangeables qu’elle parviendrait à fixer et rassembler dans l’État national-populaire. En effet, si l’autogestion peut trouver son terrain d’élection dans les pays industriels à composition organique moin­dre, ceci ne provient pas seulement de la structure productive de ces pays, mais est également déterminé à l’échelle de l’économie mondiale. Les zones à très forte composition organique ont toujours plus de difficultés à trouver en elles-mêmes les profits nécessaires à la reproduction du capital, mais cette haute composition leur permet d’opérer en leur faveur un transfert de valeur au cours de l’échange avec des zones moins développées (échange Inégal). Ce surcroît de valeur constitue les surprofits qui leur sont de plus en plus nécessaires et provient de ce que leurs marchandises incorporent moins de travail que celles de leurs co-échangistes. Mais pour que ce transfert s’opère, il faut que les pays à forte composition organique élargissent continuellement leur zone de péréquation, ce qui explique que les pays les plus développés ont toujours poussé au libre échange. (cf. les USA et le marché commun agricole).
    Dans une situation de crise, la nécessité des sur­profits s’accentuant, les pays à forte composition orga­nique chercheront à inclure de force d’autres pays dans leurs zones de péréquation ; mais comme la crise sera mondiale, ces derniers seront moins disposés que jamais à tolérer cette fuite de valeur, et seront amenés à s’en défendre en organisant leur autarcie. L’autogestion par­ticipera à l’organisation de cette autarcie, à la milita­risation générale de la population contre les pays sur-développés qui constitueront alors l’ennemi (on peut voir dès aujourd’hui s’amorcer cet antagonisme entre la France et les USA).
    L’autogestion pourrait bien, alors, devenir une machine de guerre dans ces pays en position économique de faiblesse, une machine de la 3ème guerre mondiale qu’un tel conflit d’intérêts provoquera.
    Ainsi, le type de militarisation du travail et de l’organisation par quartiers, etc- qu’est l’autogestion à la base, trouverait un prolongement naturel dans la mili­tarisation pure et simple du producteur-citoyen. L’auto­gestion n’existe qu’à travers le respect intégral et l’organisation de bas en haut de toutes les catégories capitalistes.
    La raison d’être d’un tel "État autogestionnaire" serait l’anti-impérialisme qu’il exacerberait. L’extrême-gauche du Capital est appelée à jouer un rôle fondamental dans cette machine guerrière, comme le montre avec évi­dence, sa mobilisation patriotarde dans le conflit Lip et son soutien dans la dernière guerre israélo-arabe, à un camp contre l’autre. Il est significatif que dans un parti comme le Parti Socialiste en France, se présentant comme un parti de gouvernement, une fraction - le CEKES - se soit formé sur des bases autogestionnaires et violemment anti-impérialistes U.S. Il est non moins significatif que le PCF lui-même, estimant que "la manière dont se pose aujourd’hui la question du l’autogestion a évolué de manière positive”, déclare "les communistes ne craignent personne sur le terrain de la perspective autogestionnaire" (L’Humanité du 15/2/74), Enfin il faut voir la fraction la plus pure du gaullisme en bisbille avec "l’impérialisme US", le "Front progressiste", concurrencer directement les organisations gauchistes sur toute leur gamme programmatique ! (sans parler des royalistes de la N.A.F. qui se déclarent eux-mêmes partisans de l’autogestion) !
    L’ autogestion apparaît bien comme une nouvelle forme d’Union Sacrée en devenir.
    Cependant, l’autarie des pays autogérés risquent de renforcer certaines contradictions de leur capital. S’il est vrai que ces pays ont un moyenne une composition or­ganique plus faible, on a vu qu’ils possédaient des branches ou des entreprises extrêmement développées : en tant que telles, ces dernières peuvent ne pas avoir intérêt à l’au­tarcie. Elles peuvent aussi rencontrer l’hostilité des branches en entreprises moins développées qui, alors, ne pourront plus supporter la péréquation de profit, celle-ci étant, au soin de la crise, synonyme de liquidation des petits secteurs. Il peut alors surgir un conflit d’intérêt quant au mode de répartition de la plus-value, les entreprises ou branches moins développées cherchant à promouvoir des mécanismes contrecarrant la fuite de valeur vers les capitaux à plus forte composition organique.
    Cet échange inégal recouvre également le développe­ront inégal des régions qui, avec l’émergence de la crise, entraîne une recrudescence de la violence régionaliste et des thèses corollaires du "néo-colonialisme intérieur".
    A un niveau aïgu de ces antagonismes, peut se trouver fondée une guerre civile capitaliste qui assumerait une part des nécessaires destructions, pour le Capital, des forces productives.
    L’autogestion peut également se développer sur cette base, en étant la forme politique, ou plutôt administrative, de gestion de ces antagonismes internes. Si nous disons "administrative", c’est parce que ces conflits d’intérêt inéluctables seront justement une des raisons de l’organi­sation autoritaire de la société : si la contre-révolution dans ces pays, aujourd’hui, implique une participation sans précèdent des esclaves du Capital au maintien de leur es­clavage, le respect d de toutes les catégories essentielles du mode de production capitaliste exige une force supérieur (l’État, métamorphosé, mais bien réel) qui relie toutes ces séparations et assure la cohérence d’une société chaotique : toute autre conception de l’autogestion (assimilée par exemple aux fictions bourgeoises de Liberté et d’Égalité) n’est qu’une utopie réactionnaire, un rêve que les canons du Capital, même "autogéré" se chargeront d’interrompre brutalement [9].
    De même que le programme de la social-démocratie, élaboré dans la période de festivité reproductive du Capital (avant 14), s’est finalement vu réalisé par le front populaire et surtout par le nazisme, de même les impératifs de la crise ne pourront que réduire les schémas ultra-gauches en simples "recettes" de sauvetage du Capital.
    Si l’autonomie du prolétariat révolutionnaire s’affirmera indiscutablement dans sa constitution en classe-pour-soi, la contre-révolution impliquera elle aussi une certaine autonomie du "prolétariat", classe du Capital maintenue. Aussi, par rapport à tous les comités et autres organes de base qui surgiront au sein de la crise, il sera indispensable d’apprécier continuellement le contenu de leurs activités, ainsi que le contenu du mouvement général dans lequel ils s’inscrivent, sans s’arrêter aux formes qu’ils auront pu emprunter.


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