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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Organisation Ouvrière et Anarchisme - I – Luigi Bertoni
Le Réveil socialiste-anarchiste N°108 - 27 Août 1904
Article mis en ligne le 23 août 2019
dernière modification le 1er septembre 2019

par ArchivesAutonomies

I.

La question de l’organisation ouvrière a déjà été traitée plus d’une fois dans le Réveil, mais son importance et la nécessité pour nous de préciser toujours plus nos idées nous obligent à y revenir.

Nous affirmons que le travailleur est esclave et il importe donc avant tout d’expliquer ce que nous entendons par esclavage.

Herbert Spencer l’a défini ainsi : "Travailler pour le compte des autres, et nous acceptons sa définition, bien qu’incomplète, car elle est la plus simple et la plus compréhensible. L’essence même de l’esclavage réside bien dans l’obligation absolue d’employer ses forces pour un maître. Le prolétariat de nos jours, privé de tous les moyens de production, est astreint pour vivre à travailler pour une minorité de privilégiés. Son esclavage n’est donc pas douteux, et il est aggravé par le fait que le salarié n’a même pas le droit au travail pour le compte des autres.

Nos politiciens menteurs proclament souverains des hommes qui, devant s’employer pour les autres, ne trouvent pas toujours à le faire et sont ainsi légalement affamés. Notre souveraineté consiste alors à rechercher anxieusement un nouveau patron pour remplacer l’ancien que le malheur (oui, le malheur, ô ironie des mots !) nous a fait perdre !

Notre droit au travail dépendant du bon vouloir d’un maître, notre droit à la vie en dépend aussi. Dès lors, il est évident que nous ne pouvons nous émanciper qu’en acquérant la possibilité de travailler pour notre propre compte.

Le but donc que nous proposons à la classe ouvrière n’est pas simplement celui de demander de meilleures conditions au patronat, mais de conquérir la vraie liberté du travail par l’expropriation de tous les moyens de production et la suppression même du patronal.

Que de fois la presse bourgeoise nous a-t-elle reproché, en un touchant accord avec les socialistes légalitaires, de ne pas vouloir l’intérêt bien compris des ouvriers, mais uniquement le désordre, le chambardement ! Il paraîtrait que nous n’avons pas de plus grand intérêt que celui de continuer éternellement à nous épuiser pour MM. les patrons ! S’il nous arrivait un jour de pouvoir travailler pour nous-mêmes au lieu que ce soit pour un capitaliste, ce serait notre ruine ! A vrai dire un patron se croit ruiné, au contraire, lorsque ne pouvant plus continuer l’exploitation de son prochain comme employeur, il est forcé de devenir employé ; mais tout est relatif dans ce monde et nous devons continuer à être heureux de subir ce que nos maîtres jugent la plus grande des déchéances pour eux !

Le meilleur résultat que nous attendons des grèves est celui d’habituer les salariés à la résistance contre l’exploitation capitaliste et de leur donner la conscience de l’antagonisme irréductible d’intérêts. Toute coalition ouvrière amène, d’ailleurs, une coalition bourgeoise, et fait tomber le masque à tous les soi-disant progressistes, qui cessent de l’être vis-à-vis de la moindre concession que le peuple, las d’implorer en vain, se met à exiger.

Cornély, le journaliste réactionnaire bien connu, écrit avec raison : "Les grévistes, qui n’ont encore affamé qu’eux-mêmes, jouent, dans la société, le rôle des enfants volontaires qui se privent de manger pour punir leurs parents." On ne saurait mieux répéter aux travailleurs qu’ils sont esclaves, car ils se trouvent vis-à-vis de leurs maîtres dans la même dépendance absolue que les petits enfants sont vis-à-vis de leurs parents. Avec cette différence, que les parents aiment leurs enfants et les nourrissent, tandis que les patrons nous détestent tout en se faisant nourrir par nous.

La raillerie du bourgeois Cornély doit nous faire réfléchir qu’aussi longtemps que nos grèves seront pacifiques et légales, leur résultat le plus clair sera tout d’abord celui de nous affamer nous-mêmes. D’ailleurs, depuis plus d’un siècle que nous subissons le régime capitaliste, nous devrions avoir acquis la conviction qu’il ne saurait nous convenir d’aucune façon, car il est basé sur le plus monstrueux des privilèges, la propriété privée, et n’a qu’un but suprême : le maintien de l’exploitation de l’homme par l’homme.

Il est absolument ridicule de magnifier les quelques maigres résultats obtenus par les ouvriers, tout en laissant espérer que, petit à petit, ils pourront s’émanciper. Les grévistes doivent se dire que tant qu’ils retourneront travailler pour un patron, même s’ils ont obtenu satisfaction sur tous les points, ce patron est le vrai vainqueur et eux sont les vaincus.

Nous ne pouvons pourtant pas nous borner à un si piètre idéal que celui d’améliorer notre esclavage, même en admettant qu’il puisse l’être dans une mesure qui en vaille la peine, ce que les faits nous permettent de contester jusqu’à présent.

Notre propagande dans les syndicats doit donc s’inspirer de cette idée bien nette et précise :

L’esclavage est l’obligation de travailler pour le compte des autres et nous ne pouvons acquérir la liberté qu’avec la possibilité de le faire pour notre propre compte, c’est-à-dire en nous emparant de toute la richesse sociale, détenue aujourd’hui par une minorité d’usurpateurs.

Les libres Suisses, dans leurs écoles, n’ont certes pas encore entendu une telle explication de leur liberté, bien qu’elle soit déjà séculaire.

(Suite de l’article)