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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Dans les colonies – Au Maroc - M. C.
Terre Libre N°46 – 11 Février 1938
Article mis en ligne le 19 avril 2019
dernière modification le 13 janvier 2019

par ArchivesAutonomies

Les récentes manifestations de Maroc ont suscité dans la presse pourrie de nombreux commentaires. Elles ont permis aux Dominique et autres Bailby d’accoucher de grosses imbécillités, telles que : propagande communiste, main de Berlin et de Rome, œil de Moscou, etc.

La cause initiale de ces manifestations, c’est le mécontentement grandissant du peuple marocain : mécontentement dû à la grande misère dans laquelle ce peuple se débat ; et aussi à la politique dépourvue d’intelligence et de compréhension du Gouvernement du Protectorat.

Voilà la cause profonde. Certes, certains ont spéculé sur ce mécontentement : fascistes français et étrangers. Mais ces menées n’auraient pas eu d’effet sur un peuple considéré et bien nourri.

Les Marocains ont demandé, en vain, un peu de liberté et de bien-être. En guise de réponse, on provoquait leur mécontentement, leur colère, et on emprisonnait ceux des leurs qui avaient le courage de se faire leurs porte-paroles auprès des autorités.

Ainsi, à Méknès, on détourna le cours d’un "oued habous" (rivière ayant un cachet de sainteté) pour irriguer les vignobles de quelques colons, privant ainsi d’eau toute une population. La Légion étouffa dans le sang la manifestation qui suivit.

A Khémisset, ville sainte pour les Marocains, on autorisa une procession en l’honneur de Sainte-Thérèse de Lisieux. La manifestation pacifiste qui suivit fut le prétexte à des arrestations en masse, en particulier celle de Si Allal el Fassi, leader de l’Action Marocaine.

On provoqua, on excita, au lieu de faire droit aux légitimes revendications, au lieu de soulager la misère grandissante, misère effroyable, inimaginable.

Partout dans le bled se traînent des enfants, des femmes, des hommes réduits par le manque de nourriture à l’état de squelettes ambulants. De par ma profession, je suis souvent dans l’intérieur, au milieu des douars ; j’ai cent fois vu des êtres déguenillés, adossés à un arbre, à une pierre, se laissant mourir, n’ayant même plus la force de mendier.

A Médina, dans les rues étroites et sonores, l’air rare et vicié est plein des lamentations d’innombrables mendiants. Partout en ville, des femmes haves, déguenillées, avec, pendu à une mamelle vide, un gosse décharné, tendent la main aux passants, souvent en vain.

Cette profonde misère est un foyer propice à la tuberculose, la syphilis, l’ophtalmie purulente.

Les cimetières se peuplent en même temps que la colère monte.

* * *

Est-ce pour assister à cette détresse de l’homme que nous sommes venus au Maroc ? Est-ce pour voir des hommes disputer aux chiens le contenu d’une poubelle que nous sommes ici ?

Pauvre peuple marocain  ! On a fait de belles choses dans ton pays : des immeubles magnifiques, de belles routes permettant les grandes vitesses. On a jeté sur tes rivières des ponts splendides. De riches cultures couvrent ton sol. Tout cela est beau. Mais toi, peuple, tu habites toujours une "noualla" ou une tente de sacs et encore... Tu ne peux te hasarder sur les routes avec ton âne et ton troupeau sans craindre le gendarme ; tu passes toujours l’oued à gué. Et ces beaux vignobles, ces immenses champs de céréales, c’est le terrain dont on t’a dépouillé.

Et tu as tort de te plaindre puisqu’on te dit que c’est pour ton bien.

Le Caid fait "suer le burnous", le "tertib" (impôt) te poursuit, le militaire te brutalise, le curé t’insulte dans ta foi ?... C’est pour ton bien, te dis-je. Tais-toi, ingrat, qui ne reconnaît pas les bienfaits de la France. On te les fera reconnaître, ces bienfaits... par la force.

On dessèche l’oued Boufekrane te condamnant a manquer d’eau ?... Bienfait ! Car cette eau a servi à irriguer les vignes de deux ou trois colons. Tu manifestes pour cela ?... Bien. La Légion te rappellera au sens des réalités par quelques coups de baïonnettes et quelques balles de mousqueton dans le ventre.

Tu cries que tu as faim, que ta souffrance n’est plus supportable, que tu meurs ?... On enverra à chaque porte de la Médina une auto-mitrailleuse et des détachements de Sénégalais.

Quelques-uns de tes fils, ardents et courageux, élèvent la voix, jettent le cri d’alarme, demandent que l’on soulage leurs frères, qu’on leur donne un peu de pain et de liberté... Ils sont jetés en prison comme des misérables, traités en agents provocateurs du fascisme international.

Et pendant ce temps, sur ta misère grandissante, de grosses fortunes s’érigent. La Banque de Paris et des Pays-Bas rafle sur tout le territoire ce qu’il reste encore à prendre.

Tu avais mis toute ta confiance, tous tes espoirs dans le gouvernement de Front Populaire. On t’avait promis que cela changerait si le Parti Socialiste arrivait au pouvoir. Hélas ! une fois de plus, tu fus déçu. Les brimades se multiplièrent et, ô ironie ! ce que n’osèrent faire les gouvernements Doumergue et Laval, le gouvernement de Front Populaire le fit. Confiant, tu osas élever la voix. Pour te répondre, on donna la parole au fusil. Ta voix misérable fut étouffée, plusieurs de tes fils assassinés, d’autres, innombrables, emprisonnés.

Tu as eu peur, tu t’es tu, tu t’es terré. Tu as rentré ta rage et ta haine et tu as repris ton visage calme et souriant, derrière lequel tu sais si bien cacher tes sentiments, Peuple d’Islam.

Ton premier essai de révolte a été noyé dans le sang.

* * *

Ton histoire est celle de tous les peuples. Tous ont leurs tyrans. Crois-tu qu’en France, qu’en Allemagne, qu’en Italie les hommes soient plus libres ? Non.

Nous sommes, comme toi, des victimes de l’impérialisme français. Tes maîtres sont les nôtres. Tu as soif de liberté et de bien-être ? Ta soif est la nôtre. Tu hais l’autorité sous laquelle tu plies ? Ta haine est la nôtre. Tu souffres de faim, de froid ? Tes souffrances sont les nôtres. Nous sommes tes frères de misère.

Mais ne désespère pas. Continue à lutter. L’heure de ta délivrance sonnera, comme elle sonnera pour tous les peuples.

Seulement, prends garde. Prends ton salut dans tes propres mains. Ne fais confiance à personne, à aucun parti, à aucun État, pas plus aux uns qu’aux autres.

Organise-toi et lutte en accord avec tes frères, les travailleurs anarcho-syndicalistes et anarchistes du monde entier, pour le communisme libertaire.

Le Capitalisme oppresseur se meurt. Bientôt, tu pourras l’achever et prendre en mains ta propre destinée — si tu le veux.