Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Remarques inactuelles
Les mauvais jours finiront... Bulletin N°4 – Septembre 1987
Article mis en ligne le 19 janvier 2019
dernière modification le 29 décembre 2018

par ArchivesAutonomies

+ L’idéologie de la lutte armée est le produit de deux mythologies politiques, toutes deux démocratiques : la résistance antifasciste, et le tiers-mondisme avec ses "luttes de libération nationale" ; ce sont des moyens de transformation des formes de domination, et non un moyen de leur suppression.

+ La lutte armée est la poursuite de la politique par d’autres moyens. Le reflux qui a suivi soixante-huit et l’échec des micro-bureaucraties groupusculaires enlisées dans le bourbier des vieilles techniques politiciennes héritées d’un passé lointain n’ont pas suffi pour chasser à tout jamais les contenus dont la politique se nourrit. Ceux-ci ont pu faire leur réapparition par la lutte armée.

+ La lutte armée est une forme de lutte qui ne fait que reconduire la politique sous une forme extrême : avant-gardisme, spécialisation, unidimensionnalité de l’action, particularisme et séparation.

Ou fait fait qu’il s’agit d’une forme poussée à l’extrême, il n’est pas difficile de retrouver dans les appareils de la lutte armée les éléments de la géométrie politicienne : réformisme, économisme, ouvriérisme, féminisme, écologisme, armés !

+ S’armer dans ces conditions revient à donner une arme à feu à la politique, une prothèse virile à la main rachitique de la représentation. Armer les esprits ; se purger des valeurs et des idéologies intériorisées ; se débarrasser des archaïsmes du passé (d’un passé de défaite) ; vaincre le refoulement ; affirmer le désir ; refuser les aliénations qui nous fascinent ; vibrer de passion ; être maître de sa vie ; investir, en somme, par notre critique pratique, tous les aspects de la réalité où se reproduit la domination et faire tout cela sans retomber dans le rôles spécialisés ; n’est-ce pas tout autre chose que de reproposer dans une version martiale et virile la vieille politique ?

+ La socialité des êtres humains en plongeant ses racines dans le vécu subjectif de chaque jour, est une critique incarnée, visible à tous.

La politique naît (et avorte) dans l’économie et dans le rituel de ses marchandises. L’homme, pour se retrouver, lutte contre la logique de la marchandise qui l’assujettit, tandis que la politique demeure prisonnière des impératifs de celle-ci : la première ne peut influer que sur les rythmes de production de la seconde, et se trouve incapable de s’interroger sur les raisons de son existence même.

+ Dans le monde du parcellaire et de la représentation, chacun fait de son propre particularisme une totalité ; chacun charge de valeurs eschatologiques son rôle "prédestiné" et considère le reste avec mépris.

Jusqu’à maintenant, il y avait ceux qui faisaient de l’économie et de la sphère productive la contradiction principale, l’axe moteur, la centralité, etc. Il y a désormais ceux qui, au cours de l’éternelle recherche du "nouveau" sujet révolutionnaire et de la technique révolutionnaire idéale, ont répété la même opération avec les jeunes, les femmes, les marginaux, les fous, etc.

Les porteurs de la lutte armée considèrent que leur technique est révolutionnaire dans l’absolu et attribuent à leur pratique une supériorité qualitative, une potentialité subversive supérieure à tout autre.

Depuis quand, dans la lutte contre le pouvoir qui fonde sa domination sur la spécialisation et les séparations, doit-on considérer qu’une pratique partielle, répétitive est supérieure à toute autre, et pourquoi ?

+ Le capital n’est pas seulement économie, politique, répression... il est aussi le pouvoir incarné dans les moyens de communication, il est spectacle, il est capacité de représenter la réalité de la manière qui lui convient, il est contrôle du savoir et de la connaissance... Il est la psychiatrie, le professeur universitaire, la médecine, le père, l’ouvrier, etc.

Il y a donc d’énormes contradictions entre ce que l’on est contraint de faire (d’être) et ce qui fait émerger l’essence humaine niée par l’Etat/Capital, mais susceptible de le nier à son tour. Le mouvement révolutionnaire s’affirmera s’il est capable d’affronter — et de nier en extension et en profondeur — toutes les contradictions, c’est-à-dire tous les moments qui reproduisent la domination.

+ Les équations telles que "tout ce qui est violent est révolutionnaire" ou bien "le terrain de l’illégalité est impossible à récupérer par le pouvoir" sont fausses, parce qu’on ne fonde ces jugements que sur l’opposition-négation à une seule des catégories ou des valeurs dominantes.

Il n’est pas possible que le pouvoir — ou son code — donne totalement corps et sens à la négation, à tout ce qui devrait le détruire ; croire cela, c’est demeurer sur son terrain. On ne combat pas le carabinier par un anti-carabinier, la politique par la politique, l’aliénation par des moyens aliénés.

+ La séparation entre le bras (l’action) et le reste rappelle celle plus générale qui est ordinairement faite entre le corps et l’esprit, les gestes et les centres moteurs du cerveau. C’est toujours la vieille opposition pensée/ action, intellectuel/ militant, théoricien/ combattant, courage/lâcheté ,etc. Enfermé dans le cocon d’une activité réifiée — évidemment considérée comme supérieure à toute autre — on finit par se tenir à distance de la radicalité, c’est-à-dire d’une recomposition organique personnelle qui permettrait de retrouver sa subjectivité.

En France, où le primat de la théorie domine, il y a pléthore de pamphlets et de brochures, aliénation par l’écriture.

En Italie, où c’est le primat de la pratique qui domine, il y a une succession de gestes-actions (symboles politiques de la négation) répétés avec obsession, généralisés dans le temps et dans l’espace, au diapason des rythmes de la chaîne de montage ; on a pris le quantitatif comme valeur-guide : d’où l’aliénation par le cocktail Molotov.

On a donc là deux formes unilatérales essentiellement semblables ; des idées qui ne deviennent jamais pratiques et une pratique qui ne sait pas, se dépasser par suite de son mépris pour la théorie.

+ Qu’est-ce qu’un attentat ? Cela peut être un sabotage (s’il est accompli par des producteurs, c’est l’un des symptômes qui annoncent la proximité de l’insurrection) ou l’ouverture d’une brèche. Mais dans les scénarios du spectacle politique, l’ouverture d’une brèche devient vite langage codé, communication de symboles. Elle peut vouloir dire : ça ne va pas, nous sommes enragés, et nous voulons vous faire peur ; mais elle le dit avec un symbole qui n’atteint que le symbole de l’aliénation. Et elle doit en plus être interprétée !

+ Au procès de Turin, le jeune stalinien Franceschini a dit : "Nous tirons sur la fonction, les costumes, qu’il y ait quelqu’un dedans nous déplaît...".

Le débat sur le rapport et les déterminations réciproques entre fonction et personne est ancien ; il renaît toujours de ses cendres. Il n’y a aucun doute qu’un soulèvement social comme celui qui s’est produit en Russie et qui réussit à éliminer tous les fonctionnaires (les hommes-engrenage de la machine-pouvoir) n’a nullement réussi a dépasser la fonction, donc la forme .capitaliste. Pour des motifs divers, dont le moindre n’est pas le fait que les léninistes se sont fait les défenseurs de l’industrialisation, et les vecteurs de la pénétration capitaliste en Asie et en Afrique, par le biais des fronts de libération.

Peut-on imaginer que là où a échoué, même si c’est par suite de ses aspects parcellaires, un mouvement social, on pourrait voir réussir une micro-bureaucratie possédée par le culte de l’action spectaculaire ? Avec cette idéologie stalinienne autrefois tragique et aujourd’hui ridicule ?

Avec sa négation constante de la socialité du mouvement, ses tentatives perpétuelles de dénaturation, et ses efforts permanents pour s’en approprier la "représentation politique" ? Pour ces gens-là le parti est tout, le mouvement n’est rien.

Tirer sur un juge a si peu à voir avec la critique du droit, que l’on voit ces gens organiser des procès "populaires" pour mettre en application un droit "révolutionnaire", en exerçant une justice "prolétarienne".

+ Le débat sur les moyens et les fins est toujours valide. Pour le matérialiste, la fin est le contenu du moyen et le moyen est déjà une fin, l’un est la conséquence de l’autre. A est A et non-A peut devenir par le miracle de la foi, B.

+ Pour les gens de la lutte armée, on ne sait pas ce qui est le plus important d’une action (jambisation) ou de la gestion qu’ils en font à travers les grands moyens de communication pour renforcer leur "image politique" auprès des prolétaires. Il ne fait pas de doute que l’accès aux moyens de communication du pouvoir est un mode aliéné de communication avec les prolétaires.

Face à l’événement spectaculaire, où quelques-uns seulement sont sujets actifs, il ne reste aux autres que l’appréciation passive, l’accord ou le désaccord formel, ou mieux, l’identification avec l’état-major des activistes. Qu’il s’agisse d’activistes syndicaux, culturels ou terroristes est au fond secondaire.

La révolution est abandon du spectacle qui rend passif, qui rend objet, qui réduit a un regard contemplant des images ; elle est multiplication des sujets critiques de plus en plus capables d’activité créatrice (ce qui laisse les avant-gardes du spectacle démunies).

+ "Il n’est nullement vrai que la masse soit vile ou obtuse même quand elle se montre sous ce jour : il est certain qu’elle n’est jamais disposée à se tromper sur la témérité inutile ou sur l’intelligence séparée de l’efficacité. Elle peut s’y identifier par transfert, en spectatrice, et c’est sa manière de s’en défendre quand elle n’y croit pas vraiment."

+ Pour les "masses", il est évident que la lutte armée est au mouvement insurrectionnel ce qu’est l’éjaculation précoce à l’orgasme. La lutte armée finit par être une guerre civile en miniature, qui prévient la véritable guerre civile, particulièrement quand elle se réduit à l’expression univoque du parti combattant. Cela produit pour le pouvoir des effets comparables à ceux d’un 15 août sur les routes.

La violence spectaculaire fonde le critère même de la violence, pour en faire le paramètre et l’étalon de la mesure.

Plus la violence est spectaculaire et plus elle rend banales les violences innombrables que chacun subit dans sa vie quotidienne. Celles-ci finissent par se disperser et disparaître : elles semblent se réduire à des vétilles, a des frustrations honteuses que seul un névropathe peut éprouver.

Plus on subit passivement et plus on a besoin de consommer le spectacle de la violence dans la pénombre de la survie.

Plus on abandonne le terrain des contradictions de la vie quotidienne, plus la politique gagne sur la socialité.

+ La logique de la production des marchandises est la raison d’être du capital. Peu importe qu’elles soient utiles, inutiles, mortifères ou agréables. Il est important qu’on les reproduise (et qu’on les consomme), qu’elles s’incorporent l’énergie vitale, que leur possession devienne le trait distinctif de l’homme, l’échelle de valeurs qui permet de le juger.

Jusqu’alors le mouvement révolutionnaire était demeuré à l’intérieur de la logique de la marchandise ; il avait demandé plus d’argent et plus de travail, c’est-à-dire qu’il disait ; produisons moins et donnez-nous plus de fric pour consommer davantage.

Un mouvement radical doit aujourd’hui poser le problème : la production de telle marchandise est-elle utile ? L’homme peut-il se donner tout ce qui lui est utile en se servant de son intelligence ? C’est-à-dire en ôtant au travailleur son caractère de marchandise qui produit des marchandises, au travail son caractère d’aliénation et au produit son caractère de marchandise.

Un mouvement capable d’imposer ses intérêts propres et qui s’interroge jusqu’au bout sur les racines de ce qu’il est contraint de faire, peut espérer réaliser finalement l’émancipation vis-à-vis du travail et le dépassement de ce que le capital a fait à la nature. En regard d’une telle ambition, les velléités écologistes apparaissent dans toute leur misère.

+ Se faire les porteurs de la nouvelle allégresse de la réappropriation c’est encore avaliser la marchandise et la valoriser.

Celui qui — fétichiste de l’industrialisation — se trouvant exclus du processus productif se retrouve à théoriser la réappropriation est un paralytique qui s’appuie sur une béquille fournie par le pouvoir : celui-là ne met pas en cause le mode de production capitaliste, comme il est ouvriériste il ne critique pas les ouvriers-marchandises, et il les exhorte à la consommation de plastique, de poisons, de bruits, de substances dévitalisantes. Celui-là reste le débiteur du capital.

Celui qui pratique la réappropriation violente est le proche cousin des autres.

de Anarchismo n° 21