Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Appendice – Nihilisme ou révolution
Les mauvais jours finiront... Bulletin N°1 – Avril 1986
Article mis en ligne le 19 janvier 2019
dernière modification le 29 décembre 2018

par ArchivesAutonomies

1/ Le Nihilisme comme état psychologique :

Nietzsche nomme nihilisme l’état psychologique dans lequel on est plongé quand, après s’être défini un but et avoir poursuivi longtemps avec détermination une finalité, une totalité ou un monde authentique (un monde en tout cas meilleur pour lequel on veuille se sacrifier), on en constate la fausseté.

C’est lorsque les principes fondant l’activité se révèlent inapplicables, lorsque les valeurs que l’on a crues supérieures se révèlent servir des fins mesquines — par exemple lorsqu’on s’aperçoit qu’elles servent à légitimer le pouvoir hiérarchique d’une catégorie précise d’individus — que le nihilisme apparaît.

L’effondrement de tout ce qui donnait prix et sens à la vie engendre un état d’inquiétude, d’insécurité et de honte pour tout ce qui a eu lieu en vain. On a le sentiment d’avoir été floué.

Le nihilisme consiste donc en une dévalorisation radicale du monde : la découverte que la voie dans laquelle on croyait ne mène à rien entraîne que tout devenir possible est considéré comme illusoire. Mais cette découverte ne s’accompagne pas nécessairement d’une réconciliation avec l’existant, elle provoque parfois une incompatibilité encore plus radicale avec le monde. On ne croit plus en un monde authentique mais on n’en méprise pas moins celui qui s’est révélé mensonger. La nausée contamine tous les sentiments et une compassion sans limite se fait jour envers toutes les victimes de la tromperie. Dans le cas le plus extrême, cela se traduit par un plaisir de la destruction.

2/ Le Nihilisme actif :

Au désenchantement nihiliste peut donc faire suite une pratique de destruction et de désagrégation active et violente contre tout l’existant. Le nihilisme actif peut mener à des actions qui s’en prennent à certains aspects de la "vie", ou qui en dévoilent radicalement le caractère profondément mensonger et vide. Dans le passé, une telle prise de position face au réel impliquait le refus du conformisme. Les situationnistes parlaient des "blousons noirs" comme de nihilistes actifs, et voyaient en eux des alliés éventuels. L’artiste Andy Warhol lui-même promoteur d’un brouet nihiliste composé de stupidité, de cynisme et de minables capacités d’auto-valorisation spectaculaires, rencontra sur son chemin une nihiliste active. Valérie Solanas, qui lui tira dessus. Ce que celle-ci- a trouvé à travers les formes nihilistes du féminisme, c’est la dénonciation de la famille et du grotesque rôle masculin, pour aboutir à la défense de la séparation des sexes. Les diverses formes de nihilisme sont les symptômes du ressentiment général que la société du capital engendre. La compassion ne dure pas : elle a tôt fait de mener à d’autres sentiments, la cruauté, le désir de vengeance, l’envie et le goût pour la violence.

Aujourd’hui, l’appareil spectaculaire du capital va jusqu’à valoriser le nihilisme actif. La brutalité, le cynisme, la dureté et l’agressivité sont lancés sur le marché et se révèlent d’un bon rapport. C’est sur ces attitudes que se modèlent les personnalités et les rôles, qui s’auto-valorisent alors. L’hypothèse, que Vaneigem considérait comme subversive, d’une fédération des bandes de jeunes loubards est reproduite sur tous les écrans par le biais d’un banal film commercial américain, "Warriors". Il semble que ce film ait provoqué de violentes réactions en chaîne dans le public.

3/ Politique et Nihilisme :

Le numéro 0 de la revue Puzz/Provocazione soutenait, en 1976, que toutes les variantes de l’extrême-gauche politique dérivaient vers ce nihilisme. Cette même année, toutes les organisations réunies dans le cartel Democrazia Proletaria — PdUP, AO, LC et les Autonomes [1] qui avaient négocié sous la table le vote pour Rostagno [2] — suscitèrent une énorme illusion électorale. On vit à cette occasion s’effondrer quantité d’illusions de jeunesse et nombre de mensonges militants, comme par exemple la perspective d’une "majorité de gauche", et les désillusionnés qui avaient replacé leurs propres espérances sur cette saloperie furent amenés par leurs chefs à conclure que la partie était perdue, et les espoirs "révolutionnaires" illusoires. Il devint alors urgent de rentrer dans le rang et de s’agréger aux institutions. Dégoût, désenchantement, il n’y avait plus rien à faire, à moins de pratiquer la reddition et le nihilisme passif. Si la "droite" de ces organisations, le Manifesto [3], retourna au Parti Communiste italien, la "gauche", Lotta Continua, décida sa dissolution au cours de l’été. En cédant à toutes les idéologies du mouvement "giovanile" [4] — féminisme, drogue, libération individuelle, etc. — celui qui avait passé pour le plus "dur" des groupes militants ouvrit une perspective nihiliste fondée sur l’auto-commisération, la compassion et la victimisation, perspective qui devait porter ses fruits mortels au cours des années suivantes. Par une nouvelle mystification, on vit également s’ajouter aux traits de la personnalité nihiliste toute une absurde série de valeurs : la nausée, l’insécurité, l’instabilité, la faiblesse, le mépris de soi, le reniement du passé ; les réponses pratiques que constituèrent les larmes, les lamentations et l’auto-lacération devinrent caractéristiques de personnalités nouvelles, points de passage obligés vers une auto-valorisation individuelle et collective.

4/ Ce qu’il y a de subversif chez les Indiens Métropolitains :

Toutes ces valeurs étaient déjà largement présentes dans le mouvement "giovanile". Son refus de l’existant se résumait à un esprit de martyr, d’entraide prétendument communautaire, avatar d’une culture néo-chrétienne. Ce mouvement n’avait pas pris par hasard pour symbole les victimes historiques par excellence — les Indiens d’Amérique — et présenté sa protestation comme une "alternative" culturelle : nous voulons notre espace, nos coutumes, nos drogues et nos idéologies. La crise économique, la restriction de la consommation et le chômage poussaient cependant à une radicalisation de l’affrontement qui n’avait rien à voir avec une modernisation culturelle. Si les Indiens sont des victimes, ils sont cependant extérieurs à la société qui les détruit, et des rebelles légendaires. Les Indiens Métropolitains ont su être subversifs quand ils ont déchaîné l’affrontement, quand ils ont attaqué Lama à l’université de Rome. Ils ont su être subversifs quand ils ont utilisé, au-delà des armes que la propagande du capital leur assignait (l’ironie, la farce, le théâtre, les poses, les styles et les mythes) des moyens tout autres : c’est alors qu’ils ont effectivement pris l’ennemi par surprise (et qu’ils se sont montrés pour une fois dignes des Indiens réels). Ils ont affronté les matraqueurs du PCI en recourant à une radicalité qui les avait menés à entretenir, depuis déjà trop longtemps pour les pouvoirs constitués, la fête de l’occupation dans l’université de Rome, où Lama était venu pour y mettre un terme définitif.

Mais là où les Indiens Métropolitains ont échoué, c’est sur le terrain de la culture, que beaucoup d’entre eux privilégiaient, terrain sur lequel le capital les attendait depuis longtemps et savait les retourner par la plus facile des récupérations : le "style" des indiens, depuis longtemps galvaudé, devait bien vite servir d’antidote au poison révolutionnaire d’une pratique subversive, lucide et cohérente.

5/ Ce qu’il y a de subversif dans l’Autonomie Ouvrière :

Le projet de l’Autonomie Ouvrière n’a été effectivement subversif que là où il n’a ni "pris les devants" sur le terrain de la répression étatique, ni cédé à une apologie du nihilisme. Il n’a évité le naufrage que là où il a pris le sens d’organisation directe et de masse des prolétaires défendant leurs propres intérêts. Il en a été ainsi dans la lutte des hospitaliers et en diverses situations de la région de Rome. On doit reconnaître à l’Autonomie Ouvrière de Rome qu’elle a contribué à créer un moment de rupture révolutionnaire qui a tenu plus longtemps et plus radicalement que tout autre dans la même période. Mais dans l’autonomie, il y a également quelque chose qui dépasse la simple défense syndicale des conditions de vie immédiates, c’est l’affirmation de l’autonomie subjective dans une perspective de généralisation sociale, et non d’enfermement dans un ghetto. Là où, comme à Rome, l’Autonomie Ouvrière était partie intégrante d’un mouvement réel, cette affirmation était de tous, bien au-delà des limites des organisations et des collectifs.

En revanche, là où l’Autonomie Ouvrière a été ou est devenue un phénomène culturel, elle a catastrophiquement brûlé tout un attirail qu’elle avait construit, pour suivre tous les mouvements "d’opposition" fictifs et réels, spectaculaires et culturels. Aujourd’hui, elle ne fait plus qu’une apologie plus ou moins masquée du nihilisme.

6/ Les apologistes du nihilisme :

Ceux qui, comme les ouvriéristes italiens, avaient religieusement cru à la "classe ouvrière", se sont sentis floués, et l’ont maudite puis reniée. Les théories de "l’auto-valorisation prolétarienne" et de la "valeur d’usage" révèlent une attitude d’admiration devant tous les aspects de la désagrégation sociale et toutes les réponses immédiates, nihilistes, à celle-ci. Le militant qui vénérait la classe ouvrière doit aujourd’hui doublement révéler son moralisme, en consacrant son cynisme et son désenchantement à la louange des cyniques et des désenchantés. Les jeunes, les féministes, les voleurs, les criminels, les loubards, les drogués ; voilà les rôles qu’admire le militant de "l’autovalorisation", "Ce que nous avons pu être cons !" nous dit-il, "ce n’est pas la réformiste, stupide et bornée classe ouvrière qui est le digne objet de nos louanges, ce ne sont pas ces bœufs staliniens enchaînés à la famille, au salaire, aux privilèges des garantis. Le sujet révolutionnaire est au contraire jeune, hermaphrodite, délinquant, drogué, voleur de supermarché ou casseur de banque, fourbe, cynique, dur, sans naïveté aucune. Il a le poing et le couteau faciles. Il parle peu mais argot. Ses actions sont rares mais insensées et brutales. Cocaïne ! le nouveau sujet est américain. Moderne, Ultra-moderne."

7/ Ce qu’il y a de subversif dans le mouvement du "6 politique"  [5] :

Au-delà des revendications immédiates, le mouvement du "6 politique" a incarné un refus de toutes les médiations politiques ou démocratiques, une rupture du dialogue. Les plus jeunes ont revendiqué le pouvoir sur leur propre destinée, en affirmant que l’école ne peut leur servir qu’à se rencontrer, à se connaître et à discuter de la vie et de la lutte révolutionnaire.

Aujourd’hui, des conditions de vie extrêmement dures pèsent sur les plus jeunes : le chantage du chômage, l’impossibilité de se trouver un appartement ou une maison, l’obligation qui en découle de rester dans sa famille, la diffusion brutale de valeurs et de modes nihilistes (dont la dernière est l’héroïne). Ils vivent le manque de quelque sécurité que ce soit, et de toute liberté. Dans de telles conditions, affirmer des "valeurs", exiger la reconnaissance d’une dignité culturelle, comme l’ont fait, au fond, tous les mouvements "giovanile", depuis les Cercles de Jeunes Prolétaires jusqu’aux Indiens Métropolitains, se résumait en une réaction immédiatiste à l’anxiété et à l’incertitude, qui consistait à réclamer tout ce que le capital pouvait concéder sans rien donner de réel. Ils ont enfoncé une porte qui donne sur le vide.

A toutes les oppressions particulières, il faut encore ajouter l’institution scolaire, où l’on prétend restaurer la discipline d’avant 68. Cette roue dentée destinée à les broyer, les jeunes l’ont brisée, en bloquant tout par la revendication du "6 politique". Afin de communiquer et d’affronter collectivement le choc très dur avec la réalité qui leur est imposée.

8/ Nihilisme et révolution :

La guerre de tous contre tous et l’atmosphère nihiliste dans laquelle elle se développe corrompent la vie de chacun. Les révolutionnaires n’ont jamais eu d’idoles ne de religions de ce fait, ils n’ont pas d’assertions idéologiques à renier, ni d’illusions à maudire, ni de honte à éprouver. Au contraire, ils ont directement contribué à l’écroulement des idéologies et des illusions. Ils ont souvent eu un comportement de nihiliste actif, comme beaucoup d’autres mais plus souvent encore ils ont été sensibles à la perspective de la vie qui court, à la possibilité de déployer ses capacités, à la lucidité théorique enfin, ce qui les a rendus plus sceptiques et moins oscillants dans les tempêtes. Néanmoins, la survie nous prend à la gorge, nous étouffe et nous ronge. Les relations les plus ordinaires, les échanges les plus banals ont toujours lieu dans une atmosphère polluée, où la tension est exacerbée par des explosions de nihilisme, bref, dans une atmosphère caractéristique de la crise de la société du capital, où la vie est atomisée entre les mille épisodes d’une guerre interne. Tandis que la survie fige tout un chacun sur le qui-vive, l’économie pénètre et imprègne toutes les passions, et là où elle ne les fait pas siennes, elle les assiège, les comprime et les asphyxie.

Dorénavant, les intentions révolutionnaires deviendront vaines si elles ne savent pas se servir au plus vite de deux armes : d’une part la critique des procès d’auto-valorisation de la personne (c’est-à-dire de la transformation de la passion en économie dans la personnalité dont la psychologie est modelée par les lois du crédit et du prix — en particulier la loi de l’offre et de la demande ; d’autre part la critique de l’esprit de vengeance comme norme défensive du comportement de l’individu dans les confrontations avec le monde extérieur.

9/ Critique du nihilisme :

Les révolutionnaires ont les mêmes problèmes et les mêmes besoins que tous les autres et comme ceux-ci, ils sont enchaînés par la survie et poursuivis jusque dans les tréfonds de leur cerveau et de leurs tripes par l’économie en armes. Cependant, à la différence des autres, ils ont appris à connaître les pièges cachés dans toutes les ripostes immédiates. Il n’y a pas de salaire social ni de réappropriation individuelle qui puisse arrêter le mouvement de généralisation des principes de l’économie, et sa prévalence sur les passions ne tonnait d’antidote ni dans les zones dites libérées, ni dans des mondes "alternatifs", ni dans des manuels de radicalité individuelle.

Nous nous défions de la médecine capitaliste et de ses remèdes anti-symptomatiques. Nous savons que le capital ne résoudra aucun des problèmes sociaux qu’il a engendrés, et qu’au contraire, il les fera pourrir sur pied jusqu’au dernier. Nous savons aussi que les réactions immédiates et symétriques sont inefficaces : ce n’est pas par des "alternatives" de quelque sorte que ce soit que l’on répond à l’aliénation généralisée, pas plus qu’on ne remédie à la misère sociale en l’oubliant par l’héroïne, ni que l’on prévient la progressive militarisation de l’affrontement social en se militarisant à son tour. Le temps auquel tous les immédiatistes s’efforcent de s’adapter est le temps du nihilisme. En essayant de s’adapter au néant, ils ne parviendront qu’au néant, et tous leurs efforts pour se moderniser finiront dans le ridicule.

Si toute affirmation immédiate se retourne aujourd’hui contre elle-même en une négation qui ne tonnait pas de dépassement, à nous de produire une affirmation qui nie l’existant dans tous ses aspects. Notre affirmation est le communisme, et toutes les formes du qualitatif en tant qu’allusions — réelles — à une différence irréductible.

10/ Prétention révolutionnaire et pratique collective :

Puisque le qualitatif est implanté au cœur de la vie réelle, dans les corps, dans les muscles et dans leur jeu mutuel, la vie de tout révolutionnaire y tend, en se développant selon une cohérence interne — mais claire et sans équivoque. Notre méfiance absolue contre tout système de préceptes radicaux ne nous mène pas à l’indifférentisme. Elle nous sert à combattre en nous, pour les décomposer, les rôles que la société impose, à ruiner les bilans de l’économie intériorisée, à foutre en l’air les plans du Moi entrepreneur, et enfin à saboter les vengeances du ressentiment accumulé.

Elle n’admet ni acteur ni mise en scène, parce qu’il s’agit de mettre fin à la représentation et d’abattre le théâtre. Aucune collectivité agissante ne peut surgir si elle ne naît pas de la rencontre de révolutionnaires mus par une pulsion profonde qu’il est peut-être impossible d’expliquer rationnellement, mais en tout cas fondée une passion qui soit capable de brûler toutes les arrière-pensées, l’envie, la compétition, le mépris, l’hostilité cachée ou le ressentiment. Cette passion est le seul mot d’ordre dans lequel les révolutionnaires se reconnaissent. La cohérence et le courage de la soutenir sont les seules garanties pour passer de la sphère individuelle, ou de celle des petits groupes affinitaires, à la sphère collective, lieu où un ensemble de réalités, socialement hétérogènes, pourront converger vers des buts précis et déclarés. Sans renoncer à aucune de nos luttes particulières, en tout lieu et à tout moment, nous nous situons dans la perspective concrète de leur généralisation et de la construction d’une réalité en lutte qui soit supérieure à toutes les volontés particulières qui l’ont fait naître.

Telle est notre critique du nihilisme : au-delà de notre faiblesse immédiate, nous voulons faire de l’affirmation vitale, avec laquelle nous sabotons tous les ghettos et toutes les idéologies et qui nous conduit à rechercher nos victoires sur le terrain du qualitatif, l’affirmation d’un mouvement collectif qui se pose radicalement sur le plan du dépassement et du communisme. Nous jugeons nos victoires en fonction de notre force réelle, et non de la satisfaction donnée à notre ressentiment ou du succès de nos vengeances.