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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Il y a cent ans naissaient les Industrial Workers of the World - Gianni Carrozza
La question sociale N°3 – Hiver – 2005 – 2006
Article mis en ligne le 5 janvier 2019
dernière modification le 1er mars 2019

par ArchivesAutonomies

Dans la société nord-américaine du début du XXe siècle, où la grande industrie s’imposait, où les immigrés récents constituaient l’essentiel de la main-d’œuvre non qualifiée et où la violence patronale était la norme, une organisation syndicale est née en rupture avec le syndicalisme de métier et dans la perspective du renversement du capitalisme. Elle organisa tous les ouvriers sans distinction sur la base de l’industrie, fit de l’action directe l’essentiel de sa pratique, et réussit à menacer suffisamment le pouvoir patronal et étatique pour que celui-ci choisisse de la liquider par une répression impitoyable.

Nous publions en page 166 le texte qui fut un peu la "carte de visite" de l’organisation. Et, en préambule, reconstituons brièvement l’histoire de cette expérience syndicale unique, dont la disparition ouvrit la voie à l’institutionnalisation du syndicalisme américain.

Le 27 juin 1905, une convention rassemblant 186 délégués, représentant 34 organisations locales ou fédérales, soit au total 90 000 membres, se réunit à Chicago pour fonder une nouvelle organisation ouvrière.

D’emblée fut adopté un préambule qui établissait les principes fondateurs de l’organisation - caractère irréductible de l’antagonisme entre salariés et capitalisme, unité de la classe ouvrière au sein d’une grande organisation "économique" (indépendante de tous les partis politiques), visant l’appropriation par les salariés des outils de production et des produits du travail ; dénonciation du rôle de division et de subordination aux intérêts patronaux joué par le syndicalisme de métier alors dominant dans le pays - et qui jetait les bases d’une organisation réunissant les travailleurs d’une même industrie, tous métiers confondus. Malgré une évidente proximité avec les principes du syndicalisme révolutionnaire, alors en plein essor en Europe, l’accent fut surtout mis sur le "syndicalisme d’industrie", d’où le choix de se définir plutôt comme "industrialistes" ou "syndicalistes industriels".

Dans l’élaboration des idées, des mentalités, des modes d’action qui ont caractérisé les I.W.W., les militants syndicalistes, socialistes et anarchistes émigrés de différents pays d’Europe ont joué un rôle fondamental.

Les I.W.W. ont toujours eu très peu de permanents (qui étaient d’ailleurs essentiellement des agitateurs) et une organisation "centrale" minimale, la priorité étant toujours donnée à l’investissement dans les luttes. Contrairement aux syndicats de métier, qui organisaient les ouvriers qualifiés, ils ont maintenu les cotisations syndicales à un niveau très bas, pour permettre aux travailleurs non qualifiés et plus pauvres d’adhérer. Ils ont prôné et pratiqué l’action directe, qui fut leur principale raison d’exister.

Les I.W.W. surent faire échec à la pratique patronale consistant à utiliser les immigrés pour diviser les ouvriers et les dresser les uns contre les autres. Ils pratiquèrent une forme de "nationalisme à l’envers", s’appuyant sur la cohésion des différentes communautés immigrées pour renforcer la cohésion dans la lutte. Ils s’organisèrent en sections sur la base de l’entreprise, de la langue, de l’atelier et de l’industrie. Ils publièrent des journaux et des brochures en dix-huit langues différentes. Ils consacrèrent une bonne part de leurs efforts à l’éducation des travailleurs, à la défense des valeurs de liberté, de solidarité, de responsabilité, ainsi qu’à la lutte contre le nationalisme et le militarisme, ce qui les exposa à de féroces persécutions de la part de l’État au moment de la Première Guerre mondiale.

Les premières années de vie de l’organisation furent marquées par les affrontements internes entre, d’un côté, les socialistes de différentes tendances et, de l’autre, les adversaires de l’action électorale. Ces affrontements débouchèrent sur la scission de 1908 et la rédaction d’une nouvelle version du préambule, où disparut toute référence à quelque action "politique" (électorale) que ce soit et où l’abolition du salariat et la suppression du capitalisme furent présentées comme constituant la mission historique du prolétariat, appelé à prendre directement en main la production par le biais de son organisation.

Les I.W.W. se développèrent dans une société très violente - celle que l’on voit dans les films américains sur la Nouvelle Frontière - où les patrons n’hésitaient pas à faire appel à des nervis, des briseurs de grève et des milices privées, et pouvaient compter sur le soutien des autorités locales et de l’État fédéral, ainsi que sur une justice toujours à leur botte dans les moments difficiles pour eux. Sans oublier les bons et loyaux services des syndicats de métier de l’American Federation of Labor (A.F.L.), chargés de diviser les travailleurs, comme après les grèves victorieuses des mineurs de Goldfiels (Nevada), entre 1906 et 1908. La grève des sidérurgistes de McKees Rocks (Pennsylvanie), en 1909, dans laquelle s’engagèrent des ouvriers d’une quinzaine de nationalités différentes (dont des Américains), s’acheva sur la satisfaction de l’essentiel des revendications, mais mit en lumière les faiblesses des I.W.W. : "Équipe d’intervention parfaitement formée à l’action directe, les wobblies [1] [parvenaient plus difficilement à] organiser les ouvriers sur une base permanente. En refusant de transiger et de signer des contrats avec les patrons, les wobblies se défendaient de toute institutionnalisation ou compromission, mais du même coup accroissaient leur vulnérabilité et leur instabilité" [2].

Les grandes grèves du textile de Lawrence en 1912 et de Paterson en 1913 leur permirent de mettre au point leurs tactiques les plus efficaces : non-violence, résistance passive face à la répression, piquets permanents à l’entrée des usines, meetings hebdomadaires ratifiant publiquement les décisions prises par le comité de grève et permettant aux grévistes et à leurs familles de se retrouver ensemble et d’échapper ainsi au découragement individuel, mais aussi accueil des enfants des grévistes par des familles de sympathisants d’autres villes, permettant de faire circuler l’information sur la lutte et d’élargir le soutien actif. Les provocations (comme la découverte, annoncée préalablement par la presse, de trois stocks de dynamite et l’arrestation d’Ettor et Giovannitti) furent elles-mêmes retournées contre leurs organisateurs et les procès utilisés comme des tribunes. Mais il faut aussi reconnaître que l’organisation minutieuse de ces grèves et l’envoi sur place des meilleurs militants avaient permis de mettre toutes les chances de son côté.

La grève de Lawrence s’acheva au bout de cinq semaines sur une victoire, mais celle de Paterson cumula les handicaps : plombée par une tentative malheureuse de "médiatisation" ayant absorbé le gros des énergies des grévistes et de leurs soutiens, mais surtout par un changement de contexte économique favorable aux patrons, elle fut écrasée par une répression brutale et manifestement illégale. Cinq mois de grève s’achevèrent ainsi sur une défaite. Le patronat du textile avait décidé de briser à tout prix les I.W.W. dans son secteur, et il y parvint.

Mais c’est à travers les luttes menées dans l’ouest des États-Unis, chez les ouvriers agricoles, les travailleurs du bois et du bâtiment - qui étaient essentiellement des migrants, souvent saisonniers - que les I.W.W. réussirent à élargir leur influence à l’ensemble des secteurs industriels et développèrent les méthodes d’action qui les rendirent célèbres. L’échec de Paterson coïncida avec la progression de leur influence à l’Ouest, où des dizaines de milliers d’ouvriers agricoles de toute race, sexe et origine nationale se retrouvèrent dans les rangs des I.W.W. pour s’opposer aux conditions innommables d’exploitation imposées par les propriétaires fonciers.

La grève de Wheatland (Californie), en 1913, subit une répression terrible, avec son cortège d’agressions patronales, de coups, d’assassinats, de procès montés de toutes pièces. Mais, malgré une demi-victoire, elle contribua à améliorer de façon durable les conditions de travail et de salaire des ouvriers agricoles de tout le pays.

La grève de Butte (Montana), en juin 1914, qui commença par une émeute contre le syndicat Western Federation of Miners (WFM), accusé de complicité avec les patrons, celle des mineurs de Missabi Range (Minnesota), en 1916, et plus encore celle d’Everett (Washington) furent marquées par une répression féroce, mais n’en permirent pas moins aux I.W.W. de s’implanter et furent suivies par une série de grèves moins spectaculaires mais tout aussi importantes dans tout le centre et l’ouest du pays. Outre les ouvriers non qualifiés, les wobblies organisèrent les chômeurs, sous des formes dont on retrouvera la trace durant la crise de 1929.

Il faut aussi mentionner le rôle joué par les I.W.W. dans les luttes des dockers et des marins - luttes qui donnèrent à l’organisation une dimension internationale, avec des sections en Afrique, en Amérique du Sud, en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Europe (Allemagne, Angleterre, Norvège), au Canada, au Mexique…

Mais on ne peut oublier, dans cette esquisse, de parler des luttes pour la liberté de parole, qui marquèrent l’imaginaire de l’époque. À Missoula (Montana), à Spokane (Washington), en 1909 et 1910, où furent arrêtés plus de 500 militants, ou à Fresno et San Diego (Californie), où des wobblies de tout l’État se donnèrent rendez-vous, les orateurs des I.W.W. défendirent avec acharnement leur droit de s’exprimer publiquement dans la rue, quitte à se faire arrêter en masse. Et comment ne pas mentionner cette pratique des wobblies consistant, dès qu’une grève se déclarait et que les autorités emprisonnaient les militants des I.W.W., à converger de tout le pays sur la ville concernée, prêts à se faire arrêter et à remplir les prisons jusqu’à ce que les autorités, débordées, soient contraintes de tous les relaxer ?

La répression fut un facteur avec lequel les I.W.W. durent compter tout au long de leur existence, ce qui les amena à recourir à des formes d’action essentiellement non violentes. Cette non-violence ne fut jamais théorisée, mais elle s’imposa d’elle-même dans un contexte de criminalisation systématique des luttes.

Tant que l’on resta dans des conditions "normales", la répression ne parvint pas à enrayer le développement des I.W.W. Mais avec l’entrée en guerre des États-Unis, le contexte économique et politique se transformant et l’hystérie patriotique gagnant l’ensemble de la société américaine, des formes de répression sauvages se développèrent, qui permirent de casser leur dynamique de croissance. L’antimilitarisme affiché des I.W.W. ne leur permettait pas d’attendre des jours meilleurs en faisant le dos rond. Et la peur des rouges que suscitait la révolution en Russie ne faisait qu’attiser la haine contre eux.

Le 3 avril 1917, des marines détruisirent les locaux des I.W.W. à Kansas City. À partir de là, les incidents se multiplièrent, à Chicago, Detroit, Duluth, Seattle… mettant en lumière l’étroite complicité dans la réaction des patrons, des autorités locales et de l’État fédéral. Le 12 juillet, à Bisbee (Arizona), une rafle fut organisée où plus d’un millier de wobblies et autres indésirables furent contraints, sous les coups et la menace des armes, de monter dans des wagons à bestiaux et déportés dans le désert du Nouveau Mexique. Dans les semaines qui suivirent, les troupes occupèrent les locaux de l’organisation dans l’ensemble du pays. Partout se multiplièrent perquisitions, agressions, lynchages, assassinats, procès truqués, dans une dynamique qui rappelle fort celle enclenchée par les fascistes en Italie. Les proches des victimes étaient inscrits sur des listes noires, ce qui les empêchait de trouver du travail et les obligeait à partir. Mais, à la différence de ce qui se fit en Europe, on recourut aussi aux bons et loyaux services de l’A.F.L., l’État montrant ainsi qu’il n’était pas systématiquement opposé au syndicalisme, mais seulement aux "anti-américains".

La cessation des hostilités ne mit pas fin à la répression, et le ministre de l’Intérieur Palmer continua tout au long des années 1919 et 1920 à recourir aux rafles et aux déportations contre les I.W.W., emprisonnant ainsi plusieurs milliers de personnes. À Centralia, dans l’État de Washington, où le trust du bois avait décidé de se débarrasser des I.W.W., le 11 novembre 1919, jour de l’armistice, un cortège organisé par l’American Legion prit d’assaut le siège local de l’organisation, opération qui s’acheva par le lynchage de Wesley Everest. Une vague de terreur balaya alors tout l’État. La plupart des cadres des I.W.W. se retrouvèrent en prison, en cavale ou bien expulsés des États-Unis, l’organisation fut mise au ban et dispersée.

À partir de 1919, les I.W.W. se trouvèrent pris entre plusieurs feux : une répression qui ne faiblissait pas et qui aiguisait les querelles internes, alors que l’indispensable activité de défense juridique absorbait toutes les énergies et les fonds disponibles, une A.F.L. qui occupait le terrain et un tout nouveau P.C. américain aux ordres d’une Internationale communiste qui s’employait à semer la zizanie dans leurs rangs et à remettre en cause leur indépendance (les I.W.W. se sont déclarés solidaires de l’I.C., mais ont refusé d’y adhérer). La scission qui eut lieu au XVIe congrès, en 1924, entre partisans et adversaires de la centralisation ne fit qu’accélérer le déclin de l’organisation. Plus tard, l’influence des I.W.W. se fit encore sentir dans certains conflits localisés ou dans des secteurs spécifiques, et l’organisation joua un rôle dans la renaissance du mouvement ouvrier à partir de la grande crise de 1929, qui déboucha sur à la création du CIO en novembre 1935. Mais son action resta relativement marginale.

Il existe encore de nos jours une organisation qui porte le nom glorieux d’Industrial Workers of the World, à l’implantation désormais essentiellement symbolique. Dans un contexte social transformé et relativement pacifié, elle a du mal à faire plus qu’alimenter le souvenir et le flambeau de l’idéal de la grande organisation dont elle se veut l’héritière [3].

Le texte que nous avons choisi de republier ci-dessous nous donne un aperçu des principes, du mode de fonctionnement, des méthodes et d’une partie de l’histoire des I.W.W. vus par les wobblies eux-mêmes. Outre le principe de solidarité, qui en est le fil conducteur, on y perçoit bien la dimension fortement éthique, quasi "religieuse", qui caractérise l’engagement des militants wobblies et qui les amène à accorder un grande importance à l’éducation et la formation des adhérents. Cela nous donne une idée de la force des liens qui existaient à l’intérieur de la communauté ouvrière, laquelle vivait et se percevait comme étrangère au monde du capital et, partant de là, élaborait ses propres valeurs, sa propre éthique, sa propre mentalité.

La brochure porte l’adresse des I.W.W. de Chicago et a sans doute été éditée en 1923. Elle ne porte pas d’indication d’auteur, mais, comme plusieurs parties de ce texte se retrouvent dans une autre brochure signée Vincent St. John, il nous paraît possible de lui en attribuer la rédaction, bien qu’il exprime un point de vue collectif. Il existe des versions de cette brochure dans différentes langues, publiées à des dates diverses et comportant des variations plus ou moins importantes, dues sans doute à la volonté du traducteur de mettre l’accent sur ce qui touchait le plus les locuteurs de la langue en question.

Le texte français semble, lui, avoir été traduit par un non-francophone, étant donné son expression maladroite et souvent obscure, bien que parfois très pittoresque. Nous avons donc choisi de le réécrire en décryptant les anglicismes, maladresses ou erreurs de traduction, et en nous appuyant, chaque fois que le sens du texte nous échappait, sur la version italienne dont nous disposions. Nous espérons ce faisant avoir rendu fidèlement au moins l’esprit dans lequel ce texte a été rédigé.

Éléments de bibliographie

Sur les I.W.W. et le mouvement ouvrier aux États-Unis, il existe une profusion de textes en anglais, et dans une moindre mesure en italien (bibliographie disponible sur le site des IWW (www.iwww.org) et sur celui de RA-L (http://raforum.apinc.org), mais malheureusement pas en français. Qui veut en savoir plus peut toutefois lire l’excellent ouvrage de Larry Portis, "I.W.W. et syndicalisme aux révolutionnaire aux Etats-Unis" (Paris, Spartacus, 2003), ou encore, du même auteur, l’intervention faite à la rencontre de mai 2000 portant sur diverses expériences de syndicalisme révolutionnaire et d’anarcho-syndicalisme à travers le monde, parue dans l’ouvrage collectif "De l’histoire du mouvement ouvrier révolutionnaire" (Paris, Éditions CNT-RP/Nautilus, 2001), et l’article "Droit civique et action sociale aux Etats-Unis. Le cas des I.W.W.", paru dans "Réfractions" n° 6. On pourra plus généralement se reporter au très classique "Le Mouvement ouvrier aux Etats-Unis : de 1866 à nos jours", de Daniel Guérin (Paris, Maspéro, 1977), mais également à l’ouvrage de Catherine Collomp, "Entre classe et nation : mouvement ouvrier et immigration aux États-Unis, 1880-1920" (Paris, Belin, 1998), ou, pour sa valeur de témoignage, à l’"Autobiographie de Maman Jones", de Mary Jones (Paris, Maspéro, 1980). Ou encore consulter, dans le dictionnaire biographique Maitron, le volume intitulé : "La Sociale en Amérique : dictionnaire biographique du mouvement social francophone aux États-Unis, 1848-1922", (Paris, Éd. de l’Atelier, 2002). On trouvera aussi des éléments dans le livre de Nathan Weinstock, "Terres promises : avatars du mouvement ouvrier juif au-delà des mers autour de 1900 : États-Unis, Canada, Argentine, Palestine" Genève, Les éditions Metropolis, 2001).

Signalons aussi la critique faite par Loren Goldner du livre de Franklin Rosemont Joe Hill. "The IWW and the Making of a Revolutionary Working Class Counterculture" Chicago, Charles H.Kerr, 2003), traduite et publiée dans le numéro 111 (hiver 2004-2005, p. 66-74) de la revue "Échanges", qui porte sur le personnage de Joe Hill et la dimension culturelle de l’activité des I.W.W. Ainsi que la lettre d’un financier, Roger W. Babson, à propos des I.W.W. et publiée par "La Bataille syndicaliste" du 26 novembre 1913, "Lettre d’Amérique. Les Industrial Workers of the World" [vus par un bourgeois], 1913, que l’on peut trouver à l’adresse Web www.pelloutier.net/