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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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"le malade devient malade lorsqu’il entre à l’hôpital"
Article mis en ligne le 13 avril 2013
dernière modification le 17 novembre 2013

par ArchivesAutonomies

Interview de Franco Basaglia dans Libération, 14 avril 1977. Le vent de l’autodissolution n’a cessé de souffler sur les asiles italiens. Basaglia a été associé à la fabri­cation d’une loi qui institutionalise l’expérience de Gorizia, Colorno et Trieste. Ce qui laisse perplexe une partie de ses anciens défenseurs.

La bataille menée par Franco Basaglia depuis une quinzaine d’années a été diversement appréciée. Au début, la presse italienne parlait de lui comme d’un antipsychiatre farfelu qui laissait les fous "permis­sionnaires" envahir les villages. Puis, l’on s’est rendu compte que son action était une véritable bataille civile d’émancipation, de libération. Non seulement de libé­ration des fous, mais de libération des "sains", de leurs préjugés les plus tenaces, de la distinction "rai­son" "déraison" qui servait d’antidote à nos peurs. Suppression des gilets de force, des barreaux, des lits de contention, ouverture de certains services, puis ou­verture complète des hôpitaux psychiatriques... Tout cela, Basaglia l’avait déjà fait, à Gorizia, à Parme, à Trieste. Il lui restait à aller au bout de sa logique anti­institutionnelle : éliminer physiquement l’asile. Le pas est franchi : depuis le début de l’année, l’hôpital psychiatrique San Giovanni de Trieste n’existe plus. En six ans, tous les pensionnaires ont été déshospitalisés et Franco Basaglia a fermé l’asile. Un début ? "J’espère que notre expérience va servir de stimulant, dit Basaglia, et j’ai de bonnes raisons d’être optimiste : à Pérouse, il y a une situation analogue, Arezzo est très proche de nous, tout comme Parme ; Ferrare et Naples sont sur la même voie..." Nous avons demandé à Basaglia de faire le bilan de son expérience.

- Libération : Détruire l’institution asilaire, c’est un peu le but pour lequel tu t’es toujours battu, non ? Le démantèlement concret semblait cependant un objectif assez lointain. J’aimerais que tu refasses un peu l’historique de ton action.

- Basaglia : Je crois que la fermeture de l’hôpital de Trieste est la conséquence logique du travail en­trepris à Gorizia, un travail de libéralisation du ghetto et non de "ghettisation" des problèmes. Certains ont parlé d’expérience exemplaire pour Gorizia ; ce qui est certain, c’est que l’action devait avoir une suite. Et effectivement, après notre "défaite", due à des difficultés qu’il serait trop long à énumérer ici, il n’y a pas eu désistement mais une sorte de diaspora, si je puis dire. Après Gorizia, il y a eu la création de tout un mouvement, qui ensuite s’est condensé dans l’asso­ciation "Psichiatria democratica". Moi j’ai continué ma voie...

- A Parme ?

- Oui, à l’hôpital provincial de Colorno, près de Parme. A Paris, vous avez pu voir à ce propos le film de Bellocchio, Fous à délier, qui racontait l’expérience de Parme. Le film, qui était certes empreint de la per­sonnalité de Bellochio, lui-même, était l’expression d’un moment historique de la situation. De toutes les contradictions existantes, Bellochio a su extrapoler la situation réelle. Il y a dans le film deux fêtes. La première est une fête de mort et non de libération ; malgré le décodage du langage, l’inertie continuait. La seconde fête, la fête du repas, traduisait, elle, l’espoir, l’espoir comme lutte : il y a eu une véritable commu­nication, un "être-ensemble" réel. Le film, qui a pour moi la même importance que L’Institution en négation (Seuil, 1970), marque le passage entre Gorizia et Trieste.

- Venons-en donc à Trieste...

- A Trieste, je trouve d’emblée un accord poli­tique entre toutes les forces politiques, une administration provinciale de centre-gauche qui va appuyer la situation. Les forces politiques m’appelaient pour réaliser ce que je voulais !

- Comment se présentait l’hôpital à ton arrivée ?

- Le San Giovanni, construit comme hôpital-modèle en 1904 par l’empire austro-hongrois, était un hôpital traditionnel semblable à beaucoup d’autres, avec 1 200 pensionnaires. Je répète que ma présence et tout ce que je représentais a été bien accueilli par les forces politiques mais la magistrature nous a déclaré la guerre. Graduellement, mais assez rapidement, les quartiers ont été ouverts, mais les infirmiers, qui su­bissent le plus fortement la violence, ont opposé une forte résistance. Il y eut un grand nombre de pirateries institutionnelles et administratives, et même des grèves du personnel, à revendication économique mais en fait assez réactionnaire car elles traduisaient une résistance profonde à l’ouverture de l’hôpital. Le tournant de la grève s’est situé au moment où les infirmiers ont demandé que l’on ferme les services déjà ouverts, ce qui montre qu’ils avaient bien compris le sens de l’ou­verture. Il y eut effectivement fermeture mais l’hôpital a été réouvert tout de suite après. Je passe sur les détails, mais disons que la situation a échappé un moment à tout contrôle. Rapidement il s’est agi pour nous de transformer les patients forcés obligea, en patients volontaires. Les 1 200 pensionnaires avaient été contraints à l’internement. Or pour nous, il s’agissait de transformer les patients forcés en patients volon­taires, internés mais libres ; il s’agissait de créer un autre type de personne : Yospite, l’hôte, l’hôte de passage, c’est-à-dire une personne qui séjournait volontairement à l’hôpital. Certes la situation a été créée de manière bureaucratique et l’on a parlé de manipulation, mais ce que nous avons fait, nous l’avons fait avec les gens de l’hôpital. Tout le monde voulait être "n°4" ! parce que la possibilité de transformer le patient forcé en patient libre nous était donnée par un extrait de loi, l’article 4, justement, de la loi 431 de 1968. Ainsi nos "n°4" pouvaient quitter l’hôpital, les gens sortaient, prenaient la ville. Il y a eu des bagarres, des attaques fascistes. La magistrature fit des procès. Cette persé­cution de l’autre bord montre, je crois, que nous étions sur la bonne voie. La presse parlait de plus en plus de psychiatrie et du problème politique de Vemar­ginazione, de l’exclusion, de la mise au ban. Il se faisait une prise de conscience du problème politique lié au problème de la psychiatrie et cette prise de conscience était le fait de couches de plus en plus nombreuses de la population, d’autant plus que les forces politiques de gauche appuyaient le mouvement. L’on commençait à comprendre qu’il faut répondre aux besoins des gens et non pas leur imposer une lo­gique asilaire, que ceux qui souffrent ont besoin de sentir qu’ils comptent dans les relations avec autrui, qu’on peut soigner les gens à condition qu’on puisse les insérer dans la réalité de leur quartier, de leur famille, de leurs amis. Pour revenir à l’hôpital lui-même, il faut dire que le nombre de personnes inter­nées diminuait sans cesse, et qu’à la fin de l’année il n’en restait plus que 300 environ, dont une centaine de personnes âgées (moyenne : 70-75 ans) obligées de garder le lit et qui avaient besoin d’une assistance végétative.

- Quelles forces s’opposaient principalement à votre travail ?

- Nos ennemis : la médecine, les institutions mé­dicales, et la justice. La psychiatrie est le résultat de l’interaction entre médecine et justice. Le fait que cette dernière ait été contre nous signifie que nous avions rompu une alliance. Notre problème était : comment éviter l’internement ? Et le travail que nous avons mené là-dessus a fait éclater des contra­dictions. D’après la loi, le malade à interner est amené par la police, sur ordre d’un magistrat, et la police délègue la Croix-Rouge. La police amène le fou à l’hô­pital civil, le médecin fait un certificat, la police appelle la Croix-Rouge pour qu’elle conduise le fou à l’asile. Or les infirmiers de la guardia medica, du poste de garde des hôpitaux, ont refusé d’avoir affaire aux fous : ils amenaient le fou lié et les psychiatres le déliaient. Que les psychiatres s’arrangent !
D’où la contradiction au sein du pouvoir judiciaire : l’internement ne se faisait pas, alors que tout le monde, à strictement parler, faisait son travail et que per­sonne n’était en faute. Le procureur de la République nous a conviés à une réunion, avec le surintendant de l’hôpital général et les représentants des forces poli­tiques, pour essayer de recréer l’alliance médecine/jus­tice. Nous avons dit : très bien, nous sommes là et nous nous chargeons des problèmes, mais sans inter­férences de qui que ce soit. La rupture est advenue en janvier. L’hôpital général a envoyé 60 personnes, que nous avons déshospitalisées immédiatement. En fin de compte, l’hôpital général avait tellement peur qu’on mette le nez dans ses affaires qu’il résolvait tout seul ce qui avant était le problème des fous et ne nous appelait plus que dans des cas très particuliers.

- Peux-tu donner une interprétation plus générale de ce qui s’est fait à Trieste ?

- Le livre de Castel, l’Ordre psychiatrique, peut, je crois, éclairer le sens de notre action. Le malade devient malade lorsqu’il entre à l’hôpital. Castel dit : être aliéné, c’est être interné. Notre but était donc d’éliminer l’institution et cela nous l’avons dit aux gens, nous leur avons dit que dans l’année, l’hôpital serait vide. Les derniers pensionnaires se trouvaient dans la condition des prisonniers d’un camp nazi qui n’attendent plus que le bus pour rentrer chez eux. Nous, nous avons essayé de faire arriver le bus, qui, habituellement, n’arrive pas, en tentant notamment de chercher avec eux des appartements en ville, d’ou­vrir des centres sociaux, qui ne sont pas des mini-asiles mais des appartements meublés où chacun peut entrer et sortir, de retricoter le tissu social, de mettre sur pied des coopératives, des ateliers, etc. Lorsqu’une personne est libérée, elle réacquiert ses droits (allo­cations, retraites, pensions, etc.), retrouve le manie­ment de l’argent, sort donc de la tutelle, et, comme force d’échange, entre de nouveau dans le contrat social. Ainsi, de nouveau il compte et la maladie prend un sens : il souffre mais il a la possibilité d’un contrat social, il n’est plus un déshérité, un exclu, un fou. L’emarginato, l’exclu, entre donc dans la compétition, s’insère dans la réalité. Voilà, mais pour répondre à ta question, je dirai que le sens général de l’expé­rience sera peut-être dégagé lors du congrès du réseau Alternative à la psychiatrie, qui se tiendra vers la mi-septembre à Trieste et qui d’ailleurs, aura un sens symbolique dans la mesure où les gens qui viendront vont prendre en charge et gérer un hôpital vide.

Propos recueillis par Robert Maggiori

Hôpital psychiatrique de Triestre, 1977