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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Un appel en faveur du socialisme - Point 3/7 - Gustave Landauer
Article mis en ligne le 10 juillet 2018
dernière modification le 27 juillet 2018

par ArchivesAutonomies
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3.

Ainsi, notre époque se situe entre deux époques. À quoi ressemble-t-elle ?

Un esprit unifiant — oui, oui, le mot esprit apparaît souvent ici ! Peut-être cela arrive-t-il parce que les hommes de notre époque, et en particulier les soi-disant socialistes, parlent aussi peu de l’esprit qu’ils n’agissent en fonction de l’esprit. Ils n’agissent pas selon l’esprit, et ils ne font rien de réel et rien de pratique ; et comment pourraient-ils créer quelque chose de réel puisqu’ils ne pensent pas réellement ! — un esprit unifiant, dis-je, qui pousserait de l’intérieur les hommes vers le travail en commun dans les affaires de la communauté, de la production et de la distribution des biens de consommation, n’existe pas à l’heure actuelle. Un esprit qui planerait comme un chant d’alouette dans les cieux, ou encore, comme une mélodie impétueuse émanant de chœurs invisibles, sur tous les travaux et sur toutes les activités laborieuses, l’esprit de l’art, de la sublimation de l’hyperactivité terrestre, n’existe pas l’heure actuelle. Un esprit qui emplirait de nécessité et de liberté les objets utilitaires, les pulsions naturelles, les satisfactions et les fêtes, n’existe pas l’heure actuelle. Un esprit qui mettrait en relation toute la vie avec l’éternité, qui sanctifierait nos sens, qui ferait de tout ce qui est corporel quelque chose de céleste, de toute transformation et de tout changement, une joie, un élan, une révolution, un débordement d’enthousiasme, n’existe pas l’heure actuelle.

Qu’est-ce qui existe à l’heure actuelle ? Dieu, qui a créé le monde ; il a un fils qui a racheté ce monde du péché ... en voilà assez de cela, de ces restes incompris d’une symbolique qui a eu un jour suffisamment de sens, de restes qui, maintenant, doivent être pris littéralement et crus tout entiers, au pied de la lettre, avec leurs histoires miraculeuses, de sorte que la prétendue âme et aussi le corps, avec sa peau et ses cheveux, puissent faire leur salut après la décomposition. En voilà assez de cela. Cet esprit est une absence d’esprit ; il n’a aucun rapport avec la vérité, ni avec la vie. S’il y a là quelque chose de faux de manière démontrable, alors toutes ces idées prises ensemble le sont également.

Et tous nos gens cultivés le savent. Si le peuple, une grande partie du peuple, est imbu de l’esprit du faux, de l’inexact et du pernicieux, combien(!) de nos gens instruits sont empêtrés dans l’esprit du mensonge et de la lâcheté.

Et derechef, combien, dans le peuple et les gens instruits, ne se soucient plus du tout de n’importe quelle sorte d’esprit et pensent qu’il n’y a rien de plus superflu que de s’occuper de ce genre de choses.

À l’école, les élèves sont éduqués avec des leçons qui ne sont pas vraies, et les parents sont forcés de laisser l’esprit de leurs enfants fréquenter ce qui est faux. Un gouffre monstrueux s’ouvre entre les enfants des pauvres, qui sont maintenus par la force dans l’ancienne religion, et les enfants des riches, auxquels on donne toutes sortes de demi-éclaircissements et donc de doutes modérés par le fait même. Les enfants des pauvres doivent rester stupides, dociles, craintifs ; les enfants des riches deviennent incomplets et frivoles.

Comment travaille-t-on à notre époque ? Pourquoi travaille-t-on ?

Qu’est-ce donc que le travail ?

Seules de rares espèces animales connaissent ce que nous appelons le travail ; les abeilles, les fourmis, les termites et les hommes. Le renard dans son terrier et en chasse, l’oiseau dans son nid et à la recherche d’insectes ou de graines — tous doivent se donner de la peine pour vivre ; mais ils ne travaillent pas. Le travail est de la technique ; la technique est de l’esprit commun et de la prévoyance. Il n’y a pas de travail là où il n’y a pas d’esprit et de prévoyance, et là où il n’y a pas de collectivité.

À quoi ressemble l’esprit qui détermine notre travail ? Qu’en est-il de la prévoyance ? Qu’en est-il de la collectivité qui règle notre travail ?

Voilà à quoi il ressemble et voilà ce qu’il en est d’elles :

La terre, et avec elle la possibilité de l’habitation, du lieu de travail, de l’activité ; la terre, et avec elle les matières premières ; la terre, et avec elle les moyens de travail hérités du passé, est en possession de quelques hommes. Ces quelques hommes ont grande envie du pouvoir économique et personnel sous la forme de la propriété du sol, de la richesse monétaire et de la domination des hommes.

Ils font fabriquer des choses dont ils croient, en fonction de leur situation matérielle respective, que le marché peut les accepter, avec l’aide d’une grande armée d’agents et de voyageurs de commerce, en clair : de bavards persuasifs, de grossistes, de détaillants, d’annonces dans les journaux et d’affiches, de feux d’artifice et d’un conditionnement attractif.

Mais même s’ils savent que le marché ne peut absorber leurs marchandises que difficilement, ou pas du tout, ou du moins pas au prix désiré, ils doivent le bombarder sans cesse avec leurs produits : parce que leurs établissements de production et leurs exploitations ne se conforment pas du tout aux besoins d’une classe sociale organique et cohérente, d’une commune ou d’une association de consommateurs plus importante, ou d’un peuple, mais aux exigences de leur entreprise de machines, à laquelle des milliers de travailleurs sont enchaînés comme Ixion à sa roue, parce qu’ils ne peuvent rien faire d’autre que d’accomplir de petits travaux parcellaires sur ces machines.

Qu’ils fassent des canons pour exterminer des humains, des bas en poussière filée ou de la moutarde à partir la farine de pois, cela importe peu. Que leurs marchandises soient utilisées, qu’elles soient utiles ou absurdes, belles ou laides, de première qualité ou ordinaires, solides ou bâclées, c’est indifférent. À condition qu’elles soient achetées, qu’elles rapportent de l’argent.

La grande masse des hommes est séparée de la terre et de ses produits, de la terre et des moyens de travail. Ils vivent dans la pauvreté et l’insécurité ; il n’y a pas de joie et pas de sens dans leur vie ; ils travaillent à des choses qui n’ont aucun rapport avec leur vie ; ils travaillent d’une manière qui les rend tristes et mornes. Beaucoup, des masses entières, n’ont souvent pas de toit sur leur tête, ils ont froid, ils ont faim, ils pourrissent.

Parce qu’ils se nourrissent et se chauffent insuffisamment, ils deviennent phtisiques ou bien encore maladifs, et ils meurent prématurément. Et ceux que la pression domestique et la misère, l’air pollué et l’habitation infestée, laissent en bonne santé, sont souvent abîmés par le surmenage, la poussière piquante, les substances et les vapeurs toxiques, dans la fabrique.

Leur vie n’a pas de liens, ou bien des liens racornis, avec la nature ; ils ne savent pas ce qu’est le pathétique, la joie, ce qu’est le sérieux et la ferveur, ce qu’est l’horreur et le tragique : ils ne sont pas les témoins de leur propre vie ; ils ne peuvent pas sourire et ils ne peuvent pas être des enfants ; ils se supportent et ils ne savent pas qu’ils sont insupportables ; ils vivent aussi moralement dans la crasse et l’air vicié, dans une épaisse fumée de mots détestables et de plaisirs répugnants.

Le lieu où ils se rassemblent et entretiennent leur sorte de communauté, ce n’est pas la place du marché à l’air libre sous le ciel, ni la haute coupole qui symbolise leurs liens étroits sous la liberté et l’infinité du ciel, ni la salle communale, ni la chambre des associations, ni les bains publics : leur lieu de réunion, c’est le café.

C’est là qu’ils s’adonnent à la boisson et qu’ils ne peuvent souvent plus vivre sans se saouler. Ils se saoulent parce que pour eux rien n’est aussi essentiellement étranger que l’ivresse.

Il est nécessaire et certain que beaucoup d’entre eux veulent travailler et ne le peuvent pas, que beaucoup qui seraient capables de travailler n’en ont plus la volonté ; que sont tués de très nombreux germes dans le corps maternel et beaucoup d’enfants après leur naissance ; que très nombreux sont ceux qui passent de longues années de leur vie en prison ou en asile des pauvres.

On a dû construire des pénitenciers et des prisons, il a fallu ériger des échafauds. La propriété et la vie, la santé, l’intégrité corporelle et la liberté du choix sexuel, sont toujours menacés par les misérables et les dévoyés. Moins souvent qu’auparavant par des révoltés et des scélérats car aujourd’hui il y a moins de brigands audacieux ; il y a en revanche d’innombrables voleurs, cambrioleurs et escrocs, tueurs occasionnels que l’on appelle des meurtriers.

Les prêtres et les bourgeois qui sont réfrénés par la morale ont introduit l’usage selon lequel on parle comme s’ils étaient des animaux de ces pauvres, qui, dans notre innocence scélérate, sont naïvement des coupables : on les appelle bêtes, cochons, boucs et animaux. Mais vous, les hommes, voyez-les comme s’ils étaient des enfants : regardez-les et observez instamment et longuement leurs traits lorsqu’ils reposent à la morgue, et ensuite regardez au plus profond de vous-mêmes ! Ne vous ménagez pas, car vous vous êtes ménagés trop longtemps et vous avez sauvegardé trop longtemps vos bons habits, votre peau et votre cœur sensible jusqu’à l’infamie ! Regardez les pauvres, les miséreux, ceux qui ont sombré, les meurtriers et les putains, vous les braves bourgeois, vous les jeunes hommes réservés et cultivés, vous les jeunes filles vertueuses et les femmes respectables ; regardez afin de le savoir : votre innocence, c’est votre culpabilité ; votre culpabilité, c’est votre vie !

Leur culpabilité, c’est la vie des gens bien installés ; sauf qu’eux aussi, depuis longtemps, ils ne sont pas innocents et ils ne sont pas agréables à regarder. La détresse et l’absence d’esprit produisent la laideur criante, la privation et la monotonie ; le bien-être et le manque d’esprit s’apparient avec la monotonie, le vide et le mensonge.

Et il y a un endroit, il y a un lieu, où les deux se rencontrent : le pauvre et le riche pitoyable. Ils sont réunis par la misère sexuelle. Les plus pauvres sont les jeunes femmes qui n’ont rien d’autre à vendre que leur corps. Les plus pitoyables sont les jeunes hommes qui errent par les rues et ne savent pas d’où leur vient le sexe et ce qu’ils doivent en faire. Aucune place de marché ni aucune haute coupole, aucun temple ni salle communale, n’est, à notre époque, le lieu de la communauté pour tous. Mais là où le pouvoir et l’argent séjournent, là où l’esprit voudrait être chez lui, le plaisir a disparu à tel point qu’il y a des humains qui veulent l’acheter et des humains qui doivent vendre son succédané dégoûtant. Là où le plaisir est devenu une marchandise, il n’y a plus de différence entre les âmes de ceux qui sont en haut et de ceux qui sont au bas de l’échelle ; et le lupanar est la chambre des représentants de notre époque.

Pour créer de l’ordre et la possibilité de continuer à vivre malgré toute cette absence d’esprit, ce manque de sens, ce chaos, cette misère et cette déchéance, il y a l’État. L’État avec ses écoles, ses églises, ses tribunaux, ses prisons, ses asiles des pauvres, l’État avec ses gendarmes et sa police ; l’État avec ses soldats, ses fonctionnaires et ses prostituées.

Là où il n’y a pas d’esprit et pas de contrainte interne, il y a la violence externe, la réglementation et l’État.

Là où il y a l’esprit, il y a la société. Là où il y a absence d’esprit, il y a l’État. L’État est le succédané de l’esprit.

C’est également vrai dans une autre sens.

En effet, il doit y avoir quelque chose qui ressemble à l’esprit et agisse comme lui. Les hommes vivants ne peuvent vivre un seul instant sans esprit, et les matérialistes peuvent être au demeurant des gens probes ; mais ils ne comprennent pas grand chose à ce qui constitue le monde et la vie. Quelle sorte d’esprit est-ce donc qui nous permet de rester vivant ? L’esprit qui règle notre travail signifie d’un côté l’argent, de l’autre la misère, comme nous l’avons vu. L’esprit, qui nous élève au-dessus du corps et de l’individualité, signifie en bas superstition, prostitution et alcool ; en haut alcool, prostitution et luxe. Et c’est ainsi qu’il y a toutes sortes d’esprits — tout ça est fini, c’est du passé ! Et l’esprit qui élève les individus jusqu’à une totalité, jusqu’au peuple, s’appelle aujourd’hui la nation. La nation, en tant que contrainte naturelle de la communauté d’origine, est un esprit foncièrement beau et indéracinable. La nation, lorsqu’on en fait l’amalgame avec l’État et avec la violence, est une grossièreté artificielle et une stupidité perverse — et elle est donc un produit de substitution de l’esprit, produit qui est devenu par nécessité absolue un poison habituel et un moyen d’enivrement pour les hommes qui vivent aujourd’hui, c’est-à-dire un alcool.

Les États avec leurs frontières, les nations avec leurs conflits, sont des produits de remplacement de l’esprit du peuple et de la communauté, lequel est absent. L’idée de l’État correspond à un esprit artificiel contrefait, à une fausse illusion, laquelle accouple entre eux et avec un territoire déterminé des buts qui n’ont rien à faire ensemble, qui n’ont pas racines dans le sol, comme les beaux intérêts de la langue et de la coutume communes, les intérêts de la vie économique (et nous avons vu ce qu’est la vie économique de nos jours !). L’État, avec sa police, et avec toutes ses lois et ses institutions protégeant le droit de propriété, existe dans l’intérêt des hommes, en tant que misérable ersatz de l’esprit et des associations appropriées ; et de surcroît, les hommes doivent maintenant exister dans l’intérêt de l’État lequel donne l’illusion d’être quelque chose comme une structure idéale et un but en soi, et donc derechef un esprit. L’esprit est quelque chose qui réside aussi bien dans le cœur que dans le corps doté d’une âme des individus ; qui émane d’eux comme une propriété unifiante, selon une nécessité naturelle, et qui les conduit à s’unir. L’État ne réside jamais à l’intérieur des individus, il n’est jamais devenu une qualité individuelle, ni devenu une chose acceptée de bon gré. Il met le centralisme, qui implique dépendance et discipline, à la place du centre qui gouverne le monde de l’esprit : c’est-à-dire le battement de cœur et la pensée libre et autonome dans le corps vivant de la personne. Il y a eu, il y a très longtemps, des communautés, des tribus, des guildes, des confréries, des corporations, des sociétés, et elles se stratifiaient toutes pour former une société. Aujourd’hui, ce qui existe c’est la force, les caractères typographiques, l’État.

Et cet État, qui en outre n’est rien et qui, pour voiler ce néant, se vêt mensongèrement du manteau de la nationalité, et cette nationalité, qui est quelque chose de subtil, de spirituel, qui relie les hommes entre eux, s’associent tous deux mensongèrement avec une communauté occupant un territoire déterminé, qui n’a rien à voir avec eux et qui n’existe pas : cet État veut donc être un esprit et un idéal, quelque chose qui est situé dans l’au-delà et qui est pour ainsi dire incompréhensible, et c’est pour tout cela que des millions de gens enthousiastes et assoiffés de sang vont se massacrer. C’est la forme la plus extrême, la plus haute, de l’absence d’esprit, laquelle s’est installée parce que l’esprit véritable de l’union est passé et a péri ; et il faut le dire à nouveau : si les hommes n’avaient pas mis cette superstition horrible à la place de la vérité vivante de l’association spirituelle naturelle, ils seraient incapables de vivre car ils suffoqueraient dans la honte et l’opprobre de cette absence de vie et de ce manque d’union, ils tomberaient en poussière comme de la crotte séchée.

C’est donc à cela que notre époque ressemble. Elle est ainsi — parmi les époques. Sentez-vous, vous qui écoutez mes paroles, qui écoutez avec vos oreilles et toute votre humanité, sentez-vous que je pouvais à peine parler au cours de cette description ? Que je ne parlais de cette chose effroyable que par nécessité, parce que c’est votre affaire et c’est dans votre intérêt, et que je portais à votre connaissance ce que je n’avais plus besoin de découvrir moi-même, parce que toute cette ignominie de ce qui nous entoure est devenue depuis longtemps une partie de ma base, de ma vie, de mon attitude corporelle même, et de mes mines ? Que j’étais comme contracté et que je succombais presque à une pression trop forte, que j’étais à bout de souffle et que mon cœur me remontait dans la gorge ?

Vous les hommes, tous ensemble, qui souffrez de cette épouvante : ne laissez pas seulement la voix avec laquelle je parle et le ton de mes mots se frayer un passage jusqu’à vous. Entendez avant cela mon silence et mon atonalité, ma suffocation et ma crainte. Voyez en plus mes poings serrés, mes traits déformés et la fermeté blême de toute mon attitude. Saisissez avant tout ce qui est insatisfaisant dans cette description et mon incapacité indicible, car je veux que les hommes m’écoutent, que les hommes soient à mes côtés, que les hommes m’accompagnent, ces hommes qui, comme moi, ne peuvent plus endurer cela.

(Suite du texte)

P.S. :

Ce texte a été traduit par Jean-Pierre Laffitte en 2007.




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