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Un appel en faveur du socialisme - Point 1/7 - Gustave Landauer
Article mis en ligne le 10 juillet 2018
dernière modification le 16 septembre 2018

par ArchivesAutonomies
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1.

Celui qui lance un appel en faveur du socialisme pense nécessairement que le socialisme est quelque chose qui n’existe pas ou pratiquement pas, qui n’existe pas encore ou qui n’existe plus. On pourrait objecter : "Naturellement, le socialisme n’existe pas, la société socialiste n’existe pas. Elle n’existe pas encore, mais il existe des tentatives pour y parvenir ; il existe des idées, des connaissances, des doctrines, relatives à la manière dont elle arrivera". Eh bien non, ce n’est pas la manière de penser le socialisme auquel j’appelle ici. Je comprends plutôt sous le terme de socialisme une tendance de la volonté humaine et une idée des conditions et des moyens qui mènent à sa réalisation. Et je dis cependant : ce socialisme existe pour ainsi dire à peine, et dans un état plus lamentable que jamais. C’est la raison pour laquelle je parle à tous ceux qui veulent bien m’écouter, et j’espère que ma voix parviendra finalement aussi à ceux, nombreux, qui ne veulent pas m’écouter ; c’est pourquoi je lance un appel en faveur du socialisme.

Qu’est-ce que le socialisme ? Que veulent les hommes qui parlent de lui ? Et qu’est-ce qui se nomme ainsi aujourd’hui ? Dans quelles conditions, à quel moment de la société — ou comme on dit d’habitude, de l’évolution — peut-il devenir réalité ?

Le socialisme aspire à créer, à l’aide d’un idéal, une nouvelle réalité. Cela doit être dit en premier lieu, même si le terme d’idéal a été discrédité par de tristes hypocrites et des gens vulgaires au caractère faible qui se nomment volontiers des idéalistes, et puis par des philistins et des épiciers de la science qui se nomment volontiers des réalistes. À l’époque du déclin, de l’inculture, de l’absence de spiritualité et de la misère, il faut que ces hommes qui souffrent non seulement extérieurement mais avant tout intérieurement de cet état de choses qui les entoure, et qui veut les atteindre eux-mêmes jusqu’au coeur, dans leur vie, dans ce qu’ils pensent, ressentent et veulent, il faut que ces hommes qui se défendent contre tout cela possèdent un idéal. Ils comprennent le caractère indigne, opprimé, dégradant de leur situation ; ils éprouvent un dégoût indicible pour la misère qui les cerne comme un marais, ils possèdent une énergie qui les pousse en avant et donc une aspiration vers quelque chose de mieux, et c’est de là que monte en eux, dans sa grande beauté et sa perfection, une image d’une sorte de convivence humaine, pure et prospère, qui apporte le bonheur. Ils voient devant eux, à grands traits généraux, ce qui peut être si une partie d’abord petite, puis plus grande, et enfin très grande, des hommes le veut et le fait, si tout un peuple ou des peuples entiers se saisissent de manière ardente de cette nouveauté dans leur for intérieur et agissent dans la réalité extérieure pour l’accomplir ; et alors ils ne disent plus : cela peut être ainsi ; ils disent plutôt : cela doit arriver, il faut que cela arrive. Ils ne disent pas — s’ils comprennent l’histoire, qui s’est déroulée jusqu’à présent et qui nous est connue, des générations humaines, alors ils ne disent pas : cet idéal doit devenir réalité aussi simplement qu’il figure sur le papier, tel qu’il y a été imaginé et déterminé. Ils le savent très bien : l’idéal est l’ultime chose, et la plus extrême, en matière de beauté et de joie de vivre, que leur coeur, leur esprit, imagine. C’est un morceau d’esprit, c’est la raison, l’idée. Mais la réalité ne ressemble jamais à l’idée des individus ; ce serait ennuyeux s’il en était ainsi, si nous avions, par conséquent, un monde en double : une fois dans la pensée qui anticipe, une autre fois dans le monde extérieur exactement encore la même chose. Aussi, il n’en a jamais été ainsi et il n’en sera jamais ainsi. L’idéal ne devient pas réalité ; mais c’est grâce à l’idéal, et seulement grâce à l’idéal, que notre réalité se transforme à notre époque. Nous voyons quelque chose devant nous, et derrière ce quelque chose nous n’apercevons pas de meilleure possibilité ; nous discernons ce qui est au fin fond et nous disons : c’est ce que je veux ! Et donc tout est fait pour l’obtenir ; mais alors tout ! L’individu qui a eu cette sorte d’illumination se cherche des camarades et il les trouve ; il existe d’autres personnes qui ont aussi connu dans l’esprit, dans le cœur, comme une secousse et un orage ; il y a quelque chose dans l’air pour ses semblables ; il en trouve d’autres en revanche qui ne faisaient que somnoler légèrement, dont la compréhension était recouverte uniquement par quelque chose comme une fine membrane, et dont l’énergie ne connaissait qu’un doux engourdissement ; ils sont maintenant ensemble, les camarades se cherchent des moyens, ils parlent à d’autres plus nombreux, aux masses, dans les grandes villes, dans les villes plus petites, à la campagne ; la détresse extérieure aide à éveiller la détresse intérieure ; le mécontentement sacré se met en branle et s’agite ; quelque chose comme un esprit — l’esprit est l’esprit collectif, l’esprit est l’union et la liberté, l’esprit est l’alliance humaine, nous verrons cela encore plus explicitement — un esprit passe sur les hommes ; et là où est l’esprit, il y a le peuple, et là où est le peuple, il y a un coin qui pousse en avant, il y a une volonté ; là où il est une volonté, il y a un chemin ; le mot a de la valeur ; mais il n’y a de chemin que là. Et cela devient de plus en plus clair ; cela pénètre de plus en plus profondément ; le voile, le filet, la toile fangeuse de l’apathie sont soulevés de plus en plus haut ; un peuple s’unit, le peuple s’éveille ; il se passe des actes, on fait quelque chose ; des obstacles supposés sont reconnus comme n’existant pas et l’on peut sauter par-dessus, d’autres obstacles sont levés grâce à la force de l’union ; car l’esprit est sérénité, est puissance, est mouvement qui ne se laisse pas arrêter, qui ne se laisse arrêter par rien dans le monde. C’est là que je veux en arriver ! Cette voix et ce désir incoercible sortent violemment du cœur des individus d’une manière égale et harmonisée ; et c’est ainsi que se crée la réalité de ce qui est nouveau. Elle sera différente, finalement, de l’idéal, elle lui sera semblable mais pas identique. Elle sera meilleure car elle ne sera plus un rêve de gens qui ont des pressentiments, de gens emportés par la passion et accablés de douleur, mais une vie, une vie avec d’autres, une vie en société des êtres vivants. Il y aura un peuple ; il y aura de la culture, il y aura de la joie. Qui sait aujourd’hui ce qu’est la joie ? L’amant le sait, quand il contemple sa bien-aimée avec le sentiment, clair ou obscur, qu’elle est la quintessence de ce qu’est la vie et de ce que produit la vie ; et aussi l’artiste, celui qui crée, au cours des rares moments où il est seul avec un ami, un semblable à lui, ou bien quand il anticipe, dans son esprit et lors de l’exécution de son œuvre, la beauté et la plénitude qui seront un jour vivantes dans le peuple ; de même l’esprit prophétique qui se projette des siècles en avant et qui est certain de l’éternité. Qui d’autre connaît aujourd’hui la joie, qui sait seulement ce qu’est la joie complète, formidable, enthousiasmante ? Aujourd’hui, personne ; personne déjà depuis longtemps ; il y a eu, à de nombreuses époques, des peuples tout entiers qui ont été saisis et mus par l’esprit de la joie. Ils l’étaient aux époques de révolution ; mais il n’y avait pas suffisamment de clarté dans leur effervescence ; leur feu était trop sombre et brûlait trop lentement ; ils voulaient quelque chose, mais ils ne savaient pas quoi, et les ambitieux, les politiciens, les avocats, les gens intéressés, ont à nouveau tout gâté, et la platitude de la cupidité et du besoin de domination a balayé ce qui cherchait à ouvrir la voie à l’esprit, ce qui voulait le faire grandir jusqu’au peuple. Nous avons aujourd’hui de tels avocats, même s’ils ne s’appellent pas avocats ; nous les avons et ils nous ont et nous tiennent. Soyons sur nos gardes ; nous sommes prévenus, prévenus par l’histoire.

(Suite du texte)

P.S. :

Ce texte a été traduit par Jean-Pierre Laffitte en 2007.




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