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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Thèses sur la situation en France
Octobre N°4 - Mai 1938
Article mis en ligne le 12 juin 2018
dernière modification le 10 juin 2018

par ArchivesAutonomies
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Thèses sur la situation en France (en vue de la constitution de la fraction française de la gauche communiste internationale) soumises à la discussion au sein du bureau et des fractions.

1 – Le problème qui se posa, en 1936, devant le capitalisme français était analogue et non identique à celui qu’eurent à résoudre les bourgeoisies des autres pays et particulièrement d’Italie et d’Allemagne. Analogue car il s’agissait de broyer la classe prolétarienne en une situation où les conditions objectives existaient pour la lutte révolutionnaire ; non identique car, en fonction des caractéristiques de l’économie française, le capitalisme devait substituer à la méthode de la violence qui aurait pu favoriser la formation de la conscience de classe du prolétariat (construction de la fraction de gauche, prémisse indispensable du parti de demain), l’autre méthode de l’intoxication idéologique de la classe ouvrière, incorporée au mécanisme de l’Etat démocratique.

2 – En l’absence des conditions historiques pour la formation du parti de classe (bouleversement des rapports sociaux), la présence de la fraction de gauche est la condition indispensable pour l’affirmation du prolétariat dans le déroulement de la lutte des classes. Le développement de l’antagonisme économiques n’est que la condition objective du processus de formation de la fraction. Il l’est non dans ce sens, que son évolution favorable à la classe ouvrière (luttes revendicatives victorieuses) propulserait la marche parallèle vers la construction du parti, mais dans l’autre sens, que la formation de tout organisme prolétarien et l’agencement de la théorie marxiste doivent s’ancrer dans les ressorts économiques de la lutte des classes. L’élément indispensable du devenir de la classe ouvrière – la conscience se révélant dans la construction de la fraction – peut tout aussi bien se dégager des défaites que des victoires des luttes partielles. La ligne de démarcation, les confins préservant la vie et le développement de la classe ouvrière, se trouvent uniquement dans la résistance du prolétariat aux tentatives de l’ennemi de le rattacher à l’organe fondamental de la domination bourgeoise : l’Etat capitaliste. Seul l’antagonisme Prolétariat-Etat peut exprimer politiquement et historiquement l’antagonisme Salaire-Profit. Par contre, l’augmentation des salaires aux dépens de l’accumulation du capital, mais se répercutant dans un élargissement de l’emprise étatique sur les organisations ouvrières, conduit, avec la "victoire" revendicative, à la pulvérisation politique du prolétariat.

En juin 1936, les accords de Matignon ont représenté une victoire capitale de la bourgeoisie ; ils ont la même valeur politique que la marche sur Rome et la prise du pouvoir par Hitler car ils ont permis de camper l’Etat capitaliste au sein de toutes les organisations prolétariennes.

3 – Au point de vue économique, les événements des deux dernières années infirment l’une des interprétations révisionnistes du marxisme, en donnant, par contre, une nouvelle et éclatante confirmation de la justesse scientifique de ce dernier. La loi de l’évolution générale du capitalisme est celle de la production et de l’accumulation progressive de plus-value. Mais l’absence d’accumulation (arrêt ou stagnation de la production) ne supprime pas l’exploitation du travail et la création de plus-value : production et accumulation de plus-value sont deux opérations sociales qui, généralement se conjuguent mais pas nécessairement, pour que le système capitaliste continue à vivre. A la sauvegarde de ce dernier préside uniquement la loi du profit considérée non sous l’angle de la formation et du développement du capital, mais sous l’angle de l’extraction de plus-value au prolétariat. Nous savons que le taux du profit n’est pas en correspondance directe et proportionnelle avec le taux de la plus-value, tout comme une perte de capital ne supprime pas l’exploitation du travail. Ce n’est donc pas le taux de profit qui règle les conditions de la lutte des classes mais bien le taux d’exploitation. Si celui-ci augmente, les conditions de l’action ouvrière n’en deviendront pas meilleures mais pires, et cela même si, comme il en a été le cas ces dernières années en France dans plusieurs entreprises non étatisées, les affaires ne se soldent pas avec un bénéfice assurant la rentabilité du capital. Le processus de la baisse du taux d’exploitation est par conséquent inséparable de la lutte contre l’emprise de l’Etat capitaliste sur les organismes ouvriers : cette baisse en atteignant les bases économiques du régime ne peut se concevoir en dehors de la lutte visant à la destruction de cet Etat.

Tout, comme en Allemagne et Italie dans l’immédiat après-guerre, en France aussi, parce que la classe ouvrière se trouvait en une position d’attaque, le capitalisme a dû renoncer temporairement à poursuivre l’élévation du taux de profit en se bornant à maintenir l’exploitation ouvrière.

4 – Le Capitalisme peut confier au Gouvernement du Front Populaire la tâche essentielle de briser les fondements internationalistes de la lutte prolétarienne et de mobiliser des masses pour la guerre impérialiste (tâche qui revint au fascisme en Italie et en Allemagne), parce qu’il possède une masse puissante de manœuvre (plus-value nationale et coloniale) lui permettant de ne pas subordonner la vie économique du régime à la transformation immédiate du profit en capital. C’est ici que réside la signification réelle de la politique de la "traite sur l’avenir", lancée par le Front Populaire, qui puisera dans les milliards de plus-value accumulés dans les banques, dans le temps où les capitaux s’en vont à l’étranger afin de bénéficier de conditions plus rentables et ne reviendront en France qu’au moment où l’affaissement de la classe ouvrière évoquera des possibilités de passer à l’attaque des conquêtes de mai 1936.

5 – Dans l’ultime phase du capitalisme, celle de son déclin, c’est l’enjeu fondamental de la lutte des classes qui règle l’évolution historique : l’antagonisme mondial entre le capitalisme et le prolétariat. Ceci est vrai tant au point de vue économique que politique. C’est en présence des cabinets français de "gauche" de la législature 1932-36 que le capitalisme allemand passe à la phase décisive de la lutte contre la classe ouvrière (avènement de Hitler) ; c’est sous le gouvernement de Sarraut, qu’Hitler réoccupe la Rhénanie ; c’est le gouvernement Blum qui, prenant l’initiative du "Comité de non-intervention" réalise la condition du succès le plus favorable de l’Italie et l’Allemagne en Espagne ; c’est alors que les conditions sont réalisées pour le deuxième gouvernement Blum qu’Hitler occupe l’Autriche. Et chaque fois, le capitalisme français évite de réagir à l’attaque fasciste, par une action capable d’arrêter l’offensive du capitalisme allemand, mais par contre il retire de ces situations le maximum de profit possible : en rattachant toujours davantage le prolétariat français à l’Etat. Pendant ce temps c’est en présence des difficultés nationales et internationales du capitalisme français que les capitaux émigrent à l’étranger se refusant à répondre à l’appel de Blum qui en désespoir de cause, dresse son plan basé sur la nécessité de copier la politique économique du fascisme : en présence de l’impossibilité de rétablir la rentabilité des capitaux dans le procès normal de production il propose d’organiser l’économie de guerre où la rentabilité est fonction de la production d’instruments de destruction.

6 – Des conceptions fondamentales également internationales sont indispensables pour le prolétariat : leur inexistence équivaut à l’éclipse politique du prolétariat. Le capitalisme allemand a rendu en argent sonnant la solidarité qui lui avait été offerte par le capitalisme des autres pays, et la bourgeoisie française en particulier : la réoccupation de la Rhénanie, l’intervention en Espagne, l’Anschluss ont scellé la manœuvre qui a abouti à empoisonner les masses : luttant désormais, non plus pour la fraternisation avec les ouvriers allemands, mais contre les "coblensards" qui menacent "l’intégrité de la patrie", "contre la droite" qui hésite à recourir à la politique du "point sur la table" en vue d’opposer immédiatement l’armée aux plans de guerre du fascisme, les masses, qui – sous le deuxième gouvernement Blum – en arrivent à sacrifier les 40 heures pour les nécessités de la production de guerre.

En face de ce processus projetant l’ensemble des masses dans les bras de la patrie capitaliste et vers le massacre des exploités au-delà de la frontière, et pour compléter la réussite de la manœuvre sanglante du capitalisme, les groupes de l’extrême gauche agissant parmi les ouvriers se sont chargés de désarticuler les réaction surgissant de minorités et d’individualités de la classe ouvrière. Le programme du Front Populaire était par trop ressemblant à celui de la guerre de 1914 que des générations entières d’ouvriers avaient cruellement payé de leur vie. Pour permettre au capitalisme de le travestir et de briser la moindre résistance prolétarienne, il fallait prouver que si les situations nouvelles confirmaient une opposition avec le programme de 1914, c’était parce qu’elles exigeaient la lutte contre les objectifs du capitalisme visant à retourner la guerre à son profit qu’il fallait que la guerre qui n’était pas mise en question fut mise au service d’objectifs révolutionnaires.

Du premier "Rassemblement pour la Paix" – qui se conjugua avec la manifestation de la Bastille où les traîtres parvinrent à mêler les emblèmes tricolores et les notes de la "Marseillaise" aux drapeaux rouges et aux refrains de l’"Internationale" – jusqu’aux manifestations ultérieures, les groupes de "l’extrême gauche" ont contaminé les ouvriers avec leur propagande interventionniste dépassant même les limites pourtant forcées des socialistes et des centristes.

La guerre d’Espagne fut l’occasion pour "trotskystes", "Union Communiste", "Révolution Prolétarienne" de prouver – avec des références à Marx et Lénine qui constituent une insulte aux conceptions internationalistes de ces chefs – qu’il fallait pousser à la victoire des armées capitalistes et républicaines, et s’opposer au défaitisme des gouvernements démocratiques qui, par complicité ou faiblesse, permettaient la victoire des armées fascistes.

Ce que le capitalisme ne pouvait pas intégralement réaliser avec les matériaux dont il disposait à l’intérieur des frontières, il l’a réussi en important d’Espagne les armes idéologiques qui lui étaient indispensables pour détruire l’idée internationaliste chez les prolétaires.

L’inexistence d’un courant internationaliste au sein des groupes de l’extrême gauche, prouve que la composition intégralement anti-prolétarienne du programme de ces derniers, rend impossible la fécondation dans une fraction de gauche des réactions primaires qui se manifesteraient en leur sein.

7 – Les conditions dans lesquelles se fit la scission de Tours, se sont révélées meurtrières pour le prolétariat français.

C’est sous la direction de Lénine que le parti bolchévik fut construit au travers de la lutte des fractions. C’est sous la direction de Lénine aussi, à la tête de la Troisième Internationale, que le Parti Communiste français fut constitué, au détriment des enseignements acquis, par le rassemblement confusionniste des courants sur le programme internationaliste qui ainsi servait de paravent aux divergences profondes qui les opposaient. Lénine obéissait, à cette époque, à la conception centrale exprimée apparemment par les situations et suivant laquelle la plus valide des défenses du premier Etat prolétarien contenait l’inévitabilité du succès de la révolution mondiale pendant que les problèmes reliés à la genèse des partis communistes ne pouvait avoir qu’une importance secondaire. Or, les événements ultérieurs ont confirmé que les problèmes constituaient la pierre angulaire pour toute la vie de la classe prolétarienne, c’est sur ce front uniquement que l’on pouvait concevoir la défense et l’élargissement de la révolution russe. Le "parti de masse" construit à Tours devait se révéler, par la suite, l’organisateur de la confusion en masse, alors que les "oppositions" qui s’en séparèrent furent incapables d’engendrer une fraction de gauche, prémices du parti de classe de demain. Par contre le parti, amputé de ces éléments, est devenu, sur l’échelle internationale le représentant le plus attitré du "chauvinisme rouge" permettant à Cachin de revendiquer à juste titre une cohérence parfaite entre sa position de 1914-18 et celle de 1936-38.

A la scission de Tours, le noyau initial du "Comité pour la Troisième Internationale" – qui parce qu’il contenait en son sein le courant internationaliste de 1914-18 recelait aussi des possibilités d’une évolution marxiste ultérieure – liquéfié dans le bloc appelé à la direction du parti. L’Internationale, responsable de la formation de ce bloc, dut exercer une extrême souplesse à son égard car seule la voie des compromis pouvait assurer son maintien. D’où la politique aboutissant à la scission syndicale (dans le domaine où les communistes doivent lutter pour l’unité) et au front unique entre les partis politiques dégénérant dans les blocs électoraux en vue du gouvernement ouvrier et paysan (dans le domaine où par contre les communistes ne peuvent agir qu’en vue d’une délimitation constante de tous les autres partis et courants). Outre que l’Internationale dut appuyer souvent l’une ou l’autre des "fractions de dirigeants" se disputant, non sur des positions théoriques et politiques, mais en vue de recevoir l’investiture de Moscou pour leurs manœuvres au sein du parti.

De ces vices congénitaux, devait découler le fait que la crise du mouvement communiste international, se refléta en France par la dissipation totale du capital accumulé par le prolétariat de ce pays dans sa lutte contre la guerre de 1914-18 : les trois courants essentiels du "Comité de la Troisième Internationale" qui ne trouvèrent pas dans la Troisième Internationale le ciment marxiste pouvant les unifier, se disloquèrent : ceux qui venaient du "syndicalisme révolutionnaire" y retournèrent en créant la "Révolution Prolétarienne" ; le courant marxiste de Loriot s’émietta pour disparaître ensuite ; Souvarine fut amené à réviser la théorie marxiste sur les classes pour la défense des positions opposées à la démocratie. Trotsky acheva l’œuvre destructrice en s’écartant délibérément de tous les noyaux rattachés à Tours, pour accréditer le mouvement publicitaire de la "Ligue" où la confusion politique, portée à son faîte, dégénéra en une lutte entre aventuriers politiques.

8 – L’incorporation du prolétariat au système capitaliste s’est consommée au travers de l’unification syndicale, du rassemblement populaire, de la conjugaison des "victoires" partielles avec le courant apportant son appui à la guerre impérialiste d’Espagne, du ralliement à l’économie de guerre en France. La plus grande concentration des masses autour des positions capitalistes signifia en réalité l’emprise massive du capitalisme sur le prolétariat. Ceci constitue le démenti le plus net aux "stratèges marxistes" dirigeant des groupements minuscules et qui ont pris pour devise "le travail de la masse", ou le "boucan politique" pour étourdir les ouvriers. L’évolution à "gauche" du capitalisme français, son accélération (la formule de Trotsky du gouvernement Blum-Cachin), loin de contenir l’éclosion d’un prétendu contraste entre le Front Populaire et la bourgeoisie, portait en son sein l’inévitabilité de la chute de la classe ouvrière. La première orientation de gauche du Front Populaire, puis celle de droite s’exprimant au travers du gouvernement Daladier, les vicissitudes ultérieures tout aussi bien que l’éventuelle éviction du Front Populaire et son remplacement par un gouvernement axé à droite, seront autant de moments de la lutte victorieuse du capitalisme contre le prolétariat.

La fraction de gauche exige, comme postulat central, celui de la délimitation intransigeante des questions principielles. La fraction de gauche représente le seul organisme pouvant révéler le prolétariat à lui-même et le soustraire à l’emprise de l’ennemi.

9 – Dans l’impossibilité de s’appuyer sur des individualités où les courants "anti-centristes", de la "Révolution Prolétarienne", du parti "trotskyste" et de l’Union Communiste, puisque aucune réminiscence marxiste ne subsiste, en leur sein, après l’œuvre de démolition de Trotsky, le Bureau affirme cependant que la fraction de gauche ne peut être construite en "ignorant" ces formations, mais bien en les considérant comme des retranchements extrêmes de l’opportunisme destinés à décomposer toute réaction prolétarienne orientée instinctivement vers ces courants. C’est donc par la polémique sévère contre eux que l’on pourra [se] diriger vers la construction de la fraction de gauche les éléments prolétariens susceptibles de préparer le parti de la révolution communiste mondiale.




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