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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La dictature du prolétariat et la question de la violence
Octobre N°5 - Août 1939
Article mis en ligne le 12 juin 2018
dernière modification le 28 octobre 2018

par ArchivesAutonomies
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Les situations régissent non seulement l’évolution de la lutte entre les classes, mais conditionnent aussi le degré de maturation idéologique du prolétariat et l’inventaire qu’en font nos maîtres. Cette loi ne connait pas d’exception et ainsi que nous avons déjà eu l’occasion de le mettre en évidence, le génie prolétarien est celui qui, en cristallisant la position centrale autour de laquelle les situations évoluent, permet au prolétariat de révéler à lui-même l’objectif de la lutte à mener et l’organisme pouvant le conduire à la victoire.

Lors de la première vague révolutionnaire qui déferla dans le monde, immédiatement après la guerre de 1914/1918, le capitalisme ne peut sauver son régime que par le plein épanouissement du mécanisme démocratique. Il se garda bien de recourir à la violence bien que d’un point de vue technique, cette possibilité ne faisait nullement défaut, la guerre ayant laissé un héritage précieux d’entraînement militaire. Aux masses qui envahissaient les rues, la bourgeoisie offrit en pâture la revendication de la démocratie qui était d’autant plus alléchante pour les prolétaires que toute une époque du mouvement ouvrier s’était déroulée sous le signe d’une identification de la démocratie et du socialisme.

L’œuvre de falsification de la pensée de Marx que développent Kautsky et, à sa suite, les social-démocrates de tous les pays, pouvait bien s’alimenter de nombreuses citations de Marx et d’Engels qui, en faisant la critique du régime capitaliste, avaient souvent mis en évidence que ce dernier sert les intérêts de l’infime minorité de la classe des capitalistes au détriment de ceux de l’immense majorité des travailleurs.

La réponse que Lénine fit à Kautsky ne pouvait pas dépasser les cadres de la maturation idéologique du prolétariat, ce qui apparut clairement dans les problèmes fondamentaux autour desquels la polémique se centralisa. Voici la définition que Kautsky donnait de la dictature : "Littéralement le mot dictature signifie suppression de la démocratie". A quoi Lénine ripostait : "La dictature est un pouvoir qui s’appuie directement sur la force et qui n’est soumis à aucune loi". Et, examinant la différence existant entre la dictature capitaliste et la dictature prolétarienne, Lénine montrait que la dernière représente un progrès gigantesque par rapport à la démocratie bourgeoise car elle détermine les conditions pouvant épanouir la démocratie des travailleurs. Le livre de Lénine : La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky s’inspire entièrement de l’idée que la démocratie bourgeoise est une mystification, alors que la démocratie prolétarienne est la seule réelle. L’opposition elle-même entre l’assemblée constituante et les soviets est toujours placée sur le terrain de la démocratie dont les soviets seraient une incarnation bien plus avancée.

Nous trouvons aussi des pages magistrales destinées à réfuter "la phrase hypocrite" sur la démocratie pure. Mais cela n’empêche que le périmètre au sein duquel se déroule le débat théorique reste celui qui avait contenu l’évolution de la pensée socialiste jusqu’à la guerre de 1914 : Kautsky disant que les bolchéviks avaient porté atteinte à la démocratie, Lénine répondant qu’ils avaient réalisé, par contre, les conditions pouvant en assurer l’épanouissement.

Pour Kautsky, il ne s’agissait évidemment pas de devenir l’apôtre de la démocratie en général, mais surtout de prouver que les bolchéviks, en recourant à la violence, avaient commis un sacrilège contre la doctrine marxiste, la violence étant en opposition irréductible avec l’idée de la démocratie.

Quand on songe qu’en 1918/1920, le capitalisme put sauver son régime en ouvrant toutes les écluses de l’appareil étatique pour y faire pénétrer les flots de l’indignation ouvrière et que les sentinelles avancées de la contre-révolution ne furent pas fournies par les droites bourgeoises mais par les gauches social-démocrates, l’on comprendra facilement que Lénine fut amené à axer sa réponse à Kautsky sur l’inévitabilité et la nécessité de l’exercice de la violence prolétarienne. La doctrine sur l’état devait s’en ressentir. De l’indiscutable nécessité de la violence allait résulter l’idée que cette violence pouvait devenir un procédé normal de la gestion de l’état prolétarien puisqu’elle était mise au service de la classe ouvrière.

Lénine cite le passage suivant d’Engels : "Puisque l’Etat n’est qu’une institution transitoire dont il faut se servir dans la lutte, dans la révolution, pour abattre ses adversaires, c’est un pur non-sens que de parler d’Etat populaire libre : tant que le prolétariat a besoin de l’Etat, il en a besoin non pas pour sauvegarder la liberté, mais pour écraser ses adversaires ; lorsque le moment est venu de parler de liberté, l’Etat comme tel cesse d’exister." Mais Lénine ne mettra pas l’accent sur le fait qu’Engels délimite les fonctions dites dictatoriales à la lutte contre les adversaires et ira jusqu’à nier qu’elles soient nécessaires pour la sauvegarde de la liberté des prolétaires. On sait que même à l’époque de Lénine, l’identification fut souvent faite entre l’adversaire et la position adoptée par tel ou tel autre courant agissant au sein du mouvement ouvrier. D’où il résultait que la sauvegarde de la liberté des prolétaires ne pouvait être assurée que par l’exercice de la violence répressive.

* * *

Nous avons indiqué en quels termes centraux se déroulait la polémique Kautsky-Lénine, quant à la dictature et à l’intromission de l’idée de démocratie et de socialisme, ce qui représentait d’ailleurs l’héritage de la phase précédente du mouvement ouvrier.

Nous pensons que les événements ultérieurs et surtout l’involution de l’Etat soviétique — qui a pu devenir l’un des maillons de la domination capitaliste — involution qui n’a même pas nécessité une restauration bourgeoise, permettent de gravir un nouvel échelon de la doctrine prolétarienne et c’est à cela que nous nous attelons, tout en étant convaincus de l’insuffisance de notre apport en un domaine si ardu.

Au-delà de l’opposition entre dictature bourgeoise — mensonge démocratique — et dictature prolétarienne — démocratie réelle, nous pensons que l’idée de la dictature prolétarienne s’altère dans sa substance si elle se conjugue — directement ou indirectement avec le principe démocratique. N’insistons pas sur le fait que même dans un régime prolétarien, la démocratie ne peut être qu’une fiction : la prétendue volonté de la majorité étant viciée par l’impossibilité absolue, où se trouve la généralité des ouvriers d’assimiler les fruits de travaux d’analyse faits par les dirigeants discutant au sein des assemblées. Afin d’attaquer le problème de front, voyons comment l’idée de dictature se pose à la lumière des événements survenus et après les travaux scientifiques de Lénine sur ce sujet.

Nous estimons que la définition donnée par Lénine — et que nous avons citée plus haut — ne peut plus suffire aujourd’hui. Ses éléments constitutifs sont : 1° la justification de la force employée contre la bourgeoisie ; 2° l’inexistence de toute loi dans l’exercice de cette force ; 3° la filiation nécessairement prolétarienne de la dictature puisque la nature de l’Etat est prolétarienne.

Pour ce qui est [des] deux premiers points, il est évident qu’ils ne peuvent se rapporter qu’à la phase limitée de l’éruption révolutionnaire et toutes les considérations de Lénine sont pleinement valables, non seulement pour les situations actuelles, mais elles gardent aussi une valeur générale puisqu’elles découlent en ligne droite des principes ayant régi les révolutions de tout temps.

C’est sur le troisième point que portera notre étude.

L’enchaînement : classe prolétarienne — Etat prolétarien (dictature du prolétariat) serait parfaitement capable de dégager la voie que le prolétariat doit emprunter si, dans chaque situation, la classe pouvait être représentée en des termes scientifiquement exacts. Par contre, nous nous trouvons devant le fait que s’il est extrêmement facile d’arriver à une définition impeccable quant aux éléments originaires de la classe, il en est tout autrement en ce qui concerne la configuration de la classe au travers de tous les moments de l’évolution historique.

En effet, si nous savons que la classe prolétarienne surgit d’un mécanisme économique où le producteur est privé d’une partie croissante de la valeur de son travail, nous savons aussi que l’énorme majorité des ouvriers ne se trouve pas — suite à cette situation au sein du mécanisme économique — dans la situation de pouvoir engendrer l’ensemble des positions politiques pouvant les conduire sur le chemin du socialisme. Par contre, le capitalisme peut parvenir à se servir de la majorité des ouvriers qu’il jettera même dans l’extermination de la guerre, sauvegardant ainsi son régime.

Si, au point de vue économique, l’idée de la classe n’est définissable que par ses éléments originaires, il en est de même de l’aspect juridique du problème. En effet, s’il suffit d’être dépossédé des moyens de production pour ne plus être un capitaliste, cette condition ne suffit nullement pour devenir un prolétaire luttant pour le socialisme. La pire racaille contre-révolutionnaire est justement fournie par les éléments privés non seulement des moyens de production mais encore de la possibilité de travailler (lumpenprolétariat).

D’ailleurs, si ces deux critères, l’économique et le juridique, avaient vraiment la puissance génératrice qui inspirait le mouvement ouvrier, sous l’effet de la victoire révolutionnaire en Russie, point ne serait besoin d’une dictature prolétarienne ou, tout au moins, elle aurait le simple objectif indiqué par Engels (écraser ses adversaires, non pas sauvegarder la liberté prolétarienne) de briser les manœuvres visant à rétablir la propriété privée provenant de l’accumulation capitaliste.

L’idée de la classe est, par sa nature même, dynamique et non statique : l’origine ne préjugeant nullement de l’évolution ultérieure quant aux individualités qui la composent. Rares sont les trahisons du côté de la bourgeoisie et le prolétariat ne peut compter dans ses rangs qu’un nombre infime de déserteurs de la classe capitaliste. Par contre, les traîtres de la classe ouvrière pullulent et ses pires bourreaux sont justement ceux qui proviennent de ses rangs.

Personnifier la classe ouvrière, c’est identifier la tendance au travers de laquelle elle évolue au cours des différentes situation. Cette recherche est l’œuvre du parti de la classe ouvrière, lequel ne fait d’ailleurs qu’exprimer la mission historique du prolétariat visant non à ériger un système social correspondant aux intérêts exclusifs de sa classe, mais à la destruction de la société en classes et à la construction de la société socialiste.

La définition de la classe ouvrière, la seule valable à notre avis, porte donc sur les éléments idéologiques qui en forment l’ossature constitutive et qui, jaillissant de l’évolution historique, ne peuvent être qu’en voie de constante progression. Les éléments économique et juridique ne sont qu’une base de départ : ils représentent l’échafaudage de l’édifice que le prolétariat construit pour l’exercice de sa dictature révolutionnaire, la condition sine qua non à réaliser. La socialisation des moyens de production (accomplissement de la tâche économique et juridique du prolétariat) acquiert sa valeur dans le domaine politique, non dans le sens qu’elle légitimera la nature prolétarienne de la gestion de l’Etat, mais dans le sens, bien plus limité, qu’elle signifie la destruction de l’appareil de domination de la bourgeoisie. C’est ici que gît la notion centrale de la doctrine de l’Etat, la socialisation pouvant représenter la négation de la classe bourgeoise mais ne suffisant pas à affirmer la classe prolétarienne. Au surplus, c’est uniquement dans le domaine politique que nous pouvons trouver les éléments qui nous permettront d’éviter que la négation de la classe bourgeoise, réalisée au travers de la socialisation, ne se transforme en une affirmation nouvelle du capitalisme se reconstituant, sans que sa restauration se manifeste nécessairement au travers de la reconstruction de la société sur le principe de la propriété privée des moyens de production.

On sait que l’idée centrale des bolchéviks sur la gestion de l’Etat partait de la prémisse que la base économique et juridique de l’institution détermine la nature de sa gestion et que, par conséquent, le succès de l’édification socialiste dépendait de la victoire constante de l’industrie d’Etat (secteur prolétarien) par rapport à l’économie capitaliste (secteur privé). Mais l’industrie étatique peut fort bien se métamorphoser en capitalisme d’Etat, en une négation brutale de la classe ouvrière, sans que pour cela il soit nécessaire de réaffirmer le régime bourgeois de la propriété privée. Cette métamorphose se réalise au cours d’une évolution dont le processus s’agence non dans le domaine économique et juridique, mais dans le domaine politique et idéologique. Elle découle directement de la thèse qui, personnifiant le prolétariat en l’Etat, en déduit qu’il faut rendre ce dernier aussi fort que les circonstances l’imposent pour faire front au secteur privé à l’intérieur et aux impérialismes des autres pays.

La poursuite de l’objectif prolétarien dans le domaine économique consiste en une adaptation du rythme de l’accumulation à la progression constante des conditions de vie des travailleurs. La réalisation de cet objectif se heurte cependant à la tendance naturelle de l’Etat à obéir aux lois de l’accumulation capitaliste dont le rythme dépend de la loi de la plus-value et de la baisse du capital variable. Il appert que nous ne pourrons jamais trouver, au sein du mécanisme économique, les garanties pour en sauvegarder la gestion prolétarienne de l’Etat et qu’il faudra s’en rapporter à l’intervention des organismes scientifiques de classe des travailleurs, en l’espèce les syndicats.

Par contre, la thèse, qui personnifie le prolétariat en l’Etat, comporte, comme conséquence inéluctable, l’idée que la violence acquerra la vertu messianique de tout résoudre puisque la compétition se déroulera désormais sur le terrain d’un rapport de force entre les deux classes antagoniques. Lénine en arriva même à considérer que les concessions faites avec la NEP, en 1920, ne pouvaient représenter un danger, car le prolétariat détenait, dans l’Etat, l’instrument pouvant à tout moment briser le développement de l’adversaire. Bien sûr, cette possibilité existait et elle a pu pleinement se confirmer dans les événements qui ont vu la dégénérescence de l’Etat prolétarien s’accompagner non d’atteintes aux socialisations, ni d’une restauration de la propriété privée, mais des succès grandissants des plans quinquennaux et la disparition, presque totale, du secteur privé dans le domaine économique.

Ce processus de dégénérescence s’est d’ailleurs pleinement accommodé d’un respect du principe démocratique, car Staline a pu - en suivant les traces du capitalisme qui, en 1918/20, uniquement grâce aux forces démocratiques et ultra-démocratiques sauve son régime de l’assaut révolutionnaire — remporter son triomphe en faisant fonctionner en plein la démocratie au sein du parti lors des luttes contre l’opposition en 1926/1928.

L’enchaînement : classe prolétarienne — Etat prolétarien, dépend de la perméabilité de ce dernier, de la méthode et de la substance propres à la classe ouvrière. Ici, le principe démocratie, qui peut fort bien se concilier avec l’emploi de la violence (comme nous le montrerons par la suite), ne permet nullement de garantir la nature prolétarienne de l’exercice de la dictature. La violence perd ses vertus messianiques et c’est uniquement dans le domaine politique qu’il nous sera possible d’étançonner l’édifice prolétarien créé après la destruction du régime bourgeois.

Configurer la classe dans le domaine politique (après en avoir établi les assises dans l’ordre économique et juridique) c’est aussi proclamer d’avance qu’il n’existe aucune matérialisation de l’idée de la classe en formules susceptibles de guider l’exercice de la dictature ; c’est aussi affirmer que nous ne pouvons avoir en vue que la tendance au travers de laquelle elle s’épanouit. Contre la configuration extérieure du problème, nous ne pouvons avoir en que sa substance, les éléments chimiques de la constitution.

* * *

L’idée de dictature — contrairement à ce que pensait Lénine — ne s’oppose nullement à l’idée de la démocratie. Il y a par contre une concordance absolue entre les deux termes. Le principe que la majorité décide comporte, en effet, comme conséquence que si la minorité ne s’exécute pas, la violence est parfaitement admise pour faire respecter les décisions démocratiquement arrêtées. De plus, la démocratie peut arriver jusqu’à rendre superflu l’emploi de la violence brutale, la minorité pouvant être dissoute par les procédés de la violence "blanche". Il suffit, à cet effet, que la classe, se servant de toutes les autres institutions à sa disposition (partis, presse, écoles, plaines de jeux, camping, etc.) parvienne à éliminer l’antagoniste pour que la dictature existe. Le capitalisme exerce sa dictature du moment qu’il parvient à éliminer le parti de la classe ouvrière. La dictature actuelle de la bourgeoisie des pays démocratiques peut parfaitement se manifester sous la forme de la plus éhontée exploitation ouvrière (économie de guerre) sans que cela il y ait un seul prolétaire en prison.

La définition de Lénine de la dictature (emploi de la force sans loi) définition qui, au point de vue scientifique est purement instrumentale car elle n’indique pas la nature mais l’expression, se trouve par surcroît incapable d’expliquer les événements.

Nous pensons que la définition suivante est bien plus appropriée au point de vue scientifique et au point de vue politique : la dictature d’une classe est la négation de la classe antagonique, qu’elle se réalise par les procédés de la violence brutale ou par ceux de la violence démocratique. Le capitalisme réalise sa dictature sur le prolétariat en refoulant la tendance vers la construction du parti de classe. Le prolétariat réalise sa dictature en dégageant, au cours de toutes les situations, la tendance faisant progresser la constitution du parti de classe, celui-ci étant toujours en voie de constitution et s’achevant uniquement à l’aube de la société socialiste. La dictature bourgeoise peut s’exercer malgré l’absorption constante de la propriété privée et le triomphe du capitalisme d’Etat — ou même avec la socialisation des moyens de production.

Le principe démocratique que l’on voit souvent associé à celui de la liberté, s’y oppose, par contre, irréductiblement, le premier contenant d’ailleurs, dans son essence, celui de l’obéissance et de la contrainte de la minorité. Une des phrases à l’emporte-pièce qui a cours dans les milieux révolutionnaires, est que la minorité n’a qu’à devenir majorité, rien ne l’en empêchant. Pour que cette phrase ne soit pas une tromperie, il faudrait que les conditions où se trouvent majorité et minorité soient égales, alors que, justement, le vote intervenu consacre l’inégalité des conditions et entraîne directement l’emploi de la violence brutale ou de cette autre, bien plus pernicieuse, qu’est la violence indirecte ou "blanche". Au critère très séduisant — parce qu’extérieurement matérialisable — du vote, il faut opposer le critère bien plus abstrait que nous retrouvons dans la formule de Rosa Luxembourg : "La liberté, c’est toujours la liberté de celui qui pense autrement". L’expérience nous prouve qu’au critère démocratique de la solution par vote, l’on pourrait opposer que ce ne sont jamais les majorités qui ont eu raison, mais les minorités et bien souvent des minorités numériquement insignifiantes.

* * *

Nous avons vu que la souche prolétarienne peut engendrer le capitalisme et son triomphe sans que pour cela l’assiette juridique et économique ait été modifiée. Venons-en maintenant à préciser la notion de la gestion de la dictature où se situe aussi le problème de la violence.

Qu’il se détrompe immédiatement celui qui escompterait pouvoir appliquer une solution, logiquement impeccable, à une situation forcément contradictoire. "L’Etat prolétarien est un fléau" disait Engels. Ce fléau nous a portés à la situation actuelle en Russie et, comme conséquence, dans le monde entier au triomphe de la plus abominable exploitation ouvrière au travers de l’économie de guerre. Dans la période transitoire, la coexistence du prolétariat et du capitalisme rend inévitable la présence, à chaque étape, du danger que l’un ou l’autre groupe agissant au sein du prolétariat, par la parole, la presse ou les armes, devienne le porteur des intérêts de l’ennemi. Nous avons déjà traité, au point de vue théorique, de l’erreur consistant à croire que "ce porteur" doive s’assigner comme but la suppression de la socialisation. Nous avons aussi expliqué que la dictature s’affirme et se réalise dans la mesure où elle nie et refoule la classe adverse. Il nous sera facile d’en déduire les conséquences pratiques. Mais, avant cela, il faut mettre en évidence que si la dictature de la classe capitaliste peut se borner à nier l’affirmation de la classe ouvrière, (fourvoyer le processus de la formation de son parti), la dictature prolétarienne — par contre — ne parvient à nier le capitalisme que dans la mesure où elle affirme le prolétariat. Le processus dialectique fait refluer vers la classe conservatrice tout ce qui n’engendre pas la classe révolutionnaire. Celle-ci, par contre, de par sa nature même de classe révolutionnaire, ne peut pas se borner à repousser la tendance pouvant manifester le capitalisme. Elle doit se féconder elle-même pour pouvoir être victorieuse. Dans l’évolution sociale de la phase transitoire, le pôle existe pour l’effort de survivance du capitalisme et trouve seulement ses bases pour le prolétariat (évolution de la technique de production permettant la socialisation). Or, la fécondation de la classe prolétarienne signifie aussi épanouissement complet des organismes qui la manifestent : syndicats, parti. La condition de leur plein épanouissement réside non seulement dans le fait que nulle interdiction ne s’opposerait à leur fonctionnement (droit de grève pour les syndicats, liberté de fraction pour le parti), mais aussi que les moyens leur soit octroyés pour résister à l’inévitable action surgissant du "fléau" qu’est l’Etat et pouvant conduire à sa métamorphose non vers le dépérissement mais vers le triomphe de son despotisme.

Pour ce qui est de la violence, plus particulièrement, si nous ne nous arrêtons pas un instant sur les jérémiades des traîtres au prolétariat — qui, du postulat que la mission de ce dernier est de construire une société d’où la violence sera définitivement bannie, tirent la conclusion que le prolétariat doit répondre en offrant sa joue droite au capitalisme qui lui frappe la gauche — si nous revendiquons hautement le droit pour le prolétariat de recourir à la violence la plus impitoyable dans les moments d’éruption révolutionnaire où la lutte des classes se manifeste et se résout par l’emploi des armes, que nous affirmons, avec la même énergie, que le rôle de la violence ne peut être que subsidiaire et jamais fondamental.

Ici encore, la substance du problème ne se prête pas à son expression en une formule susceptible de nous guider. En effet, il est indiscutable que, pour ce qui est de la composition sociale des armées contre-révolutionnaires, nous y trouvons des travailleurs et Lénine avait mille fois raison de rappeler à Kautsky que des ouvriers se trouvaient également dans les hordes versaillaises. Mais le principe marxiste n’est-il pas le suivant : l’armée ne comporte-t-elle pas, tout autant que les autres institutions de la bourgeoisie, un antagonisme de classe qui, lorsque la situation révolutionnaire se présente, est appelé à éclater ? D’autre part la position centrale prolétarienne n’est-elle pas celle qui, à la devise de l’extermination des travailleurs, oppose celle de leur fraternisation ?

Au point de vu marxiste, le recours à la violence n’obéit évidemment pas au critère de la défensive, alors que celui de l’agression devrait être repoussé, mais il dépend des considérations principielles que nous avons indiquées et qui confient à la violence un rôle subsidiaire. Le degré inférieur de la maturation politique du prolétariat, permettant à un impérialisme de recruter des travailleurs et de les armer, peut évoluer vers la phase supérieure se concluant par la fraternisation, non sur la base des énonciations mensongères de la fraternité que l’ennemi mettrait immédiatement à profit pour s’assurer la victoire, mais grâce à la propagande révolutionnaire que les minorités au sein de l’armée capitaliste auront la possibilité de développer à la seule condition que, du dehors, le prolétariat agira dans le sens non de considérer l’armée blanche comme un bloc, mais comme un rassemblement de forces antagonistes destiné à se dissocier suivant les deux classes opposées. Voulons-nous dire par là que la violence est à exercer uniquement contre les chefs et que c’est donc la "main tendue" qu’il faudra présenter au soldat qui braque le révolver et ce, parce qu’il s’agit d’un prolétaire ?

Nous ne songeons nullement à semblable baliverne et considérons l’inévitabilité que la première phase de la lutte révolutionnaire, sur le terrain des armes, s’accompagne d’un heurt qui ne peut être fonction que d’une seule considération marxiste : briser les anneaux qui enchaînent au capitalisme ces travailleurs inconscients, ce qui comporte l’inévitabilité de "tirer dans le tas". Mais cette prise de contact violente terminée, c’est uniquement contre la hiérarchie commandant l’armée que le prolétariat peut et doit exercer la violence.

D’ailleurs l’histoire de la révolution russe nous prouve que les véritables victoires révolutionnaires, sur le terrain des armes ont été obtenues en adjoignant au soldat rouge armé de son fusil, le propagandiste révolutionnaire armée de l’explosif politique représenté par les mots d’ordre que la supérieure évolution politique aura permis au prolétariat russe de formuler pour la lutte tendant à la destruction du régime capitaliste. Cette directive représente, à notre avis, la critique que les événements ont fait de la formule bolchévique, suivant laquelle la nature prolétarienne de l’Etat conditionnerait la nature prolétarienne de sa gestion.

Nous traiterons, dans un prochain article, de la question de la dictature par rapport aux syndicats, aux soviets et au parti de classe.

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