Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
La vie financière du journal
Carole Reynaud-Paligot - Editions Acratie - Pages 51 à 58
Article mis en ligne le 16 septembre 2018

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Avec 800 francs en poche, J. Grave lance le premier numéro des Temps Nouveaux , le 4 mai 1895, tiré à 16.000 exemplaires. Les deuxième et troisième numéros sont tirés à 20.000, les 4 et 5 à 18.000, les 6 et 7 à 17.000, le numéro 29 à 12.000 puis le tirage se stabilise à 7.000 exemplaires. Pour la première année, le nombre d’abonnements s’élève à 351, la vente au numéro est de 3.000 alors que le déficit atteint 3.200 francs [1]. Dès l’année suivante, si les abonnements progressent, la vente au numéro fléchit. Selon J. Grave, les deux premières années le journal a bénéficié de la curiosité du public, pour ensuite revenir à un public habituel, restreint mais fidèle. En 1902, les ventes progressent pour atteindre leur maximum : 5.000 exemplaires sont vendus par semaine dont 1.100 abonnés, le nombre de lecteurs culmine .à Paris à 1.400. En 1904, le journal passe de 4 à 8 pages. Néanmoins, la situation financière ne s’améliore pas ; même au moment de sa plus grande diffusion, le journal reste déficitaire. Le déficit (de 350 à 400 francs par mois) est comblé sans trop de difficultés par la suppression de deux ou trois suppléments mensuels. Il aurait fallu 2.000 lecteurs de plus pour que le journal s’auto-finance.

En 1906, la grève des typographes entraîne une hausse des coûts d’impression (70 francs de plus par semaine), rendant encore plus précaire l’équilibre du budget. Dès lors, supprimer le supplément n’est plus suffisant pour boucler le budget, de plus cela enlève un des attraits du journal. Se refusant à retourner aux quatre pages du début, J. Grave se résout à augmenter le prix du numéro qui passe de dix à quinze centimes. Cette mesure, sans équilibrer le budget, améliore sa situation mais la vente s’en ressent fortement : le journal perd 600 lecteurs dont la moitié à Paris, en 1907, la perte s’élève à 800 lecteurs [2]. Gardant comme objectif une plus large diffusion possible, J. Grave revient, dès 1907, au prix initial. La tombola du 2 mai 1908 permet de combler le déficit pendant un an. En mai de l’année suivante, le déficit toujours présent pousse l’équipe des Temps Nouveaux à ne faire paraître le journal que tous les quinze jours. Les années 1909-1911 sont les plus difficiles : le nombre d’abonnés chute de moitié (450 en 1909), la vente au numéro de plus du tiers (1.200 en 1911) [3]. Le découragement se fait sentir au sein de l’équipe, même l’optimisme de Kropotkine fléchit : "Travailler trente ans comme tu l’as fait, écrit-il à J. Grave, pour en revenir au point de départ, c’est triste." [4] "Je comprends ton découragement. Cela devient tragique." [5] Quant à J. Grave, il s’interroge : "Je serais fort tenté, si je n’écoutais que la fatigue qui me pèse, d’envoyer tout promener et cesser le travail d’écureuil que je mène depuis vingt-sept ans." [6] Pourtant, il tient bon et n’abandonne pas l’idée de reparaître toutes les semaines. Il tente à nouveau de combler le déficit pendant quelques mois. L’augmentation des ventes attendue est lente : en 1911, les abonnements retrouvent leur niveau de 1902, ils culminent en 1913 à 1 300. La vente au numéro ne retrouvera jamais son apogée de 1905 : elle plafonne à 1.350 exemplaires en 1912 pour rechuter à nouveau l’année suivante [7].

Réussir à faire paraître pendant vingt ans (trente deux si l’on inclut Le Révolté et La Révolte) un journal perpétuellement en déficit relève de l’exploit. Le rêve de l’équipe de voir le journal vivre de ses ventes ne se réalisera jamais. Le tirage très élevé des premiers mois de 1895 révèle l’optimisme des rédacteurs qui, devant l’afflux d’informations et d’articles envisagent une parution bi-hebdomadaire. Mais devant la persistance des difficultés financières, c’est l’augmentation du format qui est préférée. Il faudra dès lors beaucoup d’ingéniosité et d’obstination à toute l’équipe pour trouver des moyens de financement. Dès 1896, une souscription permanente est ouverte : la rubrique "petite correspondance-reçu pour le journal" fait état de dons souvent très modiques envoyés par des lecteurs qui restent anonymes. Quelques centimes, parfois quelques francs affluent de toute la France et de l’étranger. J. Grave ne néglige pas cette forme d’aide :

Il y a une chose certaine, c’est que ceux qui ont de l’argent ne sont pas avec nous (...). Ceux qui nous comprennent et dont la bonne volonté ne s’est jamais démentie, chez ceux là (... ) les ressources sont restreintes mais... des sous ajoutés aux sous finissent par faire des francs. [8]

En 1895, les deux orateurs Louise Michel et Sébastien Faure parcourent la France et partagent les bénéfices de leurs conférences publiques entre Les Temps Nouveaux et La Sociale, le journal d’Emile Pouget. En 1896, Kropotkine décide de se rendre à Paris pour y tenir une conférence : "L’Anarchie, sa philosophie, son idéal" au profit du journal, mais en raison de la visite au même moment du frère du Tsar au président de la République, la conférence est annulée. Elle aura lieu quelques mois plus tard : Ch. Malato, F. Pelloutier et d’autres compagnons remplacent Kropotkine. Des quêtes au profit du journal sont régulièrement effectuées dans toute la France, lors de conférences, réunions, fêtes de toutes sortes. Si ces appoints demeurent modiques, ils ne sont pas négligés par l’équipe des Temps Nouveaux qui réitère perpétuellement ses appels :

Pour nous sortir d’embarras, c’est une centaine de francs qu’il nous faut trouver tous les mois en plus de nos recettes annuelles, pour parer au déficit que la vente n’arrive pas encore à couvrir. [9]

Certes les parrains du journal l’ont toujours soutenu financièrement mais leur contribution, en raison de leurs difficultés financières personnelles, est restée modeste. Elisée Reclus versait à La Révolte une subvention de cent francs par mois. Une fois sa Géographie Universelle terminée, il dut arrêter son aide. En 1894, il ne peut plus assurer le paiement du loyer du journal. De plus, il s’occupe de publication de livres et brochures à Bruxelles. Son aide financière aux Temps Nouveaux est irrégulière : "J’ai si mal manœuvré mes affaires que je suis maintenant dans les dettes", écrit-il à J. Grave [10]. Il se limite à des envois d’argent quand la parution d’un de ses livres le lui permet. Tout aussi difficile semble avoir été la situation financière de Kropotkine. Il fait alterner ses écrits de militant pour Les Temps Nouveaux, les journaux anglais Freedom et russe Zemlia i Volia avec ses écrits scientifiques qui seuls lui procurent des ressources. Malgré toute la bonne volonté des deux théoriciens, l’équipe ne pouvait compter sur leur aide régulière. Il restait le recours aux artistes et écrivains sympathisants : Angrand, Cross, Nadar, Signac, Strackelberg, Hérold, Pissaro furent les plus coopérants. A. Retté fit don à plusieurs reprises d’exemplaires de ses ouvrages pour être vendus au profit du journal. Stuart Mérill envoya des sommes d’argent chaque fois qu’il le pouvait sans jamais que les Temps Nouveaux publient ses vers purement littéraires. Il faut ajouter les aides de militants anonymes qui permettent d’assurer in extremis la parution du journal, le don miraculeux d’une camarade polonaise soudainement enrichie par un héritage ou encore le legs testamentaire inespéré d’un militant...

Dans les situations les plus désespérées, J. Grave eut recours aux tombolas. La tombola, remède miracle à cette maladie commune aux journaux révolutionnaires, à savoir l’incapacité à s’auto-financer, alliait l’intérêt financier et celui de la propagande. Des orateurs venaient discourir dans des conférences payantes dont le billet d’entrée vendu un franc donnait droit au tirage d’une tombola. Des lots les plus divers étaient réunis : journaux, brochures, lithographies, dessins, tableaux fournis par les artistes, livres cédés par les écrivains, objets disparates donnés par des sympathisants. Des boucles d’oreille, pipes, serpents, jusqu’à un accouchement gratuit proposé par le docteur Pierrot... Il y eut six tombolas : lors de la première, le 27 avril 1899, P. Quillard trace l’historique du journal, ensuite A.F. Hérold et Ch. Albert prennent la parole. Deux autres ont lieu en 1900. Le 13 février, après l’intervention d’A. Girard, deux camarades jouent de la mandoline devant un public ravi. Celle du 13 octobre est organisée car il reste de nombreux lots et parce que la situation financière est toujours aussi précaire. La quatrième, le 5 mai 1901 est une réussite : de nombreux lots affluent d’Argentine, du Brésil, du Maroc... Devant une salle comble A. Girard discourt sur l’enseignement, suivi de Courtois sur le féminisme. La fête se veut également musicale : les mandolines de l’Estudientina parisienne, des chansons noires et l’Internationale reprise en chœur par le public terminent la soirée. La conférence du 16 mai 1912 est "musicale et littéraire", avec la participation d’A.F. Hérold et de Jehan Rictus qui vient parler de ses œuvres. "L’ennemi du peuple" d’Ibsen est jouée par les acteurs du Théâtre de l’Œuvre, le programme est illustré par Hermann Paul. Des poèmes de Leconte de l’Isle, Verhaeren, Alfred de Musset sont lus. Les chœurs d’A. Girard, dont on découvre les talents artistiques, chantent des chansons populaires bretonnes du XVIème et XVIIème siècles avant de laisser place à la compagne de Jacques Guérin qui interprète des œuvres de Chopin, Bach et Beethoven. Lors des dernières conférences, la propagande laisse place à des manifestations culturelles où la poésie, le théâtre et la musique tiennent une place de choix. Outre leur qualité artistique, les conférences-tombolas connaissent un succès financier considérable. Celle de février 1900 permet de régler les dettes, d’imprimer trois nouvelles brochures et d’assurer sans encombre la parution du journal pendant deux mois. Le 2 mai 1908, la tombola dégage un bénéfice net de 8 350 francs qui permet au journal de tenir un an.

La contribution financière des rédacteurs du journal est aussi à souligner. Nombre d’entre eux sont restés bénévoles ; quant aux deux salariés, ils n’ont pas hésité à renoncer à leur salaire pour améliorer la situation du journal. A. Girard reprend son emploi de correcteur et abandonne le plus souvent qu’il le peut son salaire. J. Grave abandonne ses droits d’auteur, vend sa collection de timbres et ses gravures de Pissaro ; par la suite, son union avec Miss Holland Mabel Thomas, dotée d’une fortune importante, lui permet dès 1910 de renoncer à toute rétribution aux Temps Nouveaux.

Si l’objectif de J. Grave, d’arriver à l’autofinancement du journal, s’était quelque peu émoussé au fil des années, il tenta néanmoins jusqu’au bout d’en améliorer la diffusion. Les campagnes de publicité par affiches furent rares par manque de moyens mais toute une série de mesures furent prises : envoi d’invendus contre une participation de 0F80 pour 5 kilos, vente au plus offrant des collections du supplément littéraire, offre d’anciens numéros ou de lithographies aux nouveaux abonnés, appels incessants aux sympathisants pour diffuser le journal autour d’eux. La gestion financière des Temps Nouveaux fut constamment orientée vers un seul objectif : la propagande au détriment d’intérêts plus commerciaux. Ainsi J. Grave s’est toujours refusé à abaisser le tirage, constatant qu’à chaque diminution des exemplaires déposés correspondait une baisse des ventes ; mais ceci eut pour conséquence des coûts d’impression bien supérieurs à ceux que nécessitaient la vente. De la même manière, dès qu’une semaine le déficit se réduisait, on s’empressait d’imprimer des brochures. En 1910, Charles Benoît créa le "Groupe de propagande par la brochure" destiné à assurer une diffusion plus méthodique des brochures et à fournir un nouvel appui au journal. En 1911, Jacques Guérin organise "le Groupe des Temps Nouveaux" : il a pour but d’inviter les sympathisants du journal à constituer des groupes dans chaque région qui organiseraient une meilleure diffusion. Il s’en constitua à Lorient, Brest, Tours, Lille, Saint-Denis... Ils fournirent une aide importante, tout en remédiant à une grande négligence des rédacteurs, la propagande orale. Négligence certes due à un manque de temps mais aussi au peu d’attrait qu’ils éprouvaient à l’égard de ce type de propagande. De 1912 à 1914, le Groupe des Temps Nouveaux organise de nombreuses "causeries et consonances littéraires et artistiques" avec l’appui d’intellectuels sympathisants.

Comment peut-on tenter d’expliquer ces difficultés financières ? On peut tout d’abord avancer l’arbitraire de la police et des autorités publiques qui n’hésitent pas à faire pression sur les dépositaires pour qu’ils abandonnent le dépôt du journal. Ensuite, la mauvaise volonté des dépositaires qui payent irrégulièrement : J. Grave se plaint de recevoir à peine le tiers des sommes dues. N’ayant pas d’autres moyens de diffuser le journal, il ne peut pourtant renoncer à leurs services. Pour J. Grave les problèmes rencontrés à partir de 1906 proviennent en grande partie d’un facteur matériel : l’augmentation des coûts d’impression a aggravé de manière conséquente les difficultés des Temps Nouveaux. Cependant, ce sont moins les raisons de l’incapacité du journal à vivre de ses ventes qu’il faut chercher à comprendre, car ce fut le sort de bon nombre de journaux révolutionnaires, mais plus la chute de sa diffusion à partir de 1907 et son échec à retrouver un tirage conséquent jusqu’en 1914.

Laissons conclure J. Grave :

Je ne chicanerai pas sur le mot : le journal a vécu de mendicité. (...) Si, de temps à autre, je glissais un mot à l’adresse de ceux qui nous affirmaient approuver la ligne de conduite du journal, partager nos façons de voir, et leur demandais de nous prouver leur sympathie autrement que par les mots, je suis tellement obtus que, même encore, je crois cette mendicité justifiée. Si notre journal, sous divers noms, ne fut contrôlé que par un petit groupe d’individus, le but de ce petit groupe, fut de faire œuvre collective de propagande aussi large que possible, acceptant toutes les bonnes volontés qui venaient franchement, excluant toute idée de chapelle ou de coterie. Y avons-nous réussi ? A ceux qui suivirent notre propagande, à ceux qui se donneront la peine de relire les 33 années qui, sous trois titres différents, représentent le même journal, je laisse le soin de répondre. [11]

Suite du texte...

Notes :

[1TN, n° 8, 15-21/06/1895.

[2TN, n° 20, 15/09/1906.

[3TN, n° 24, 14/10/1911.

[4Lettre à J. Grave, 08/04/1909, IFHS, Fonds J. Grave.

[5Idem., 10/04/1911.

[6TN, n° 30, 08/04/1911.

[7Cf.p. 123.

[8TN, n° 9, 26/-023/07/1897.

[9J. Grave, TN, n° 31, 28/11-04/12/1896.

[10Lettre à J. Grave, 01/11/1900, IFHS, Fonds J. Grave.

[1140 ans de propagande anarchiste, op. cit., p. 542-543.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53