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Les grèves de 1870 et la Commune de 1871 au Creusot - Pierre Ponsot
II - Les grandes grèves de janvier et mars 1870
Article mis en ligne le 30 janvier 2018
dernière modification le 10 février 2018

par ArchivesAutonomies
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La crise révolutionnaire qui s’ouvre en 1870 et se continue en 1871 rappelle, pour les vieux ouvriers du Creusot, celle de 1848-1851. L’évolution qui s’est produite entre temps, dans le domaine de la concentration ouvrière comme dans la conscience des ouvriers, va lui donner une ampleur et un caractère nouveaux. Crise politique qui va jeter bas l’Empire, crise économique qui encore une fois menace la Société du Creusot, crise sociale qui verra la première tentative sérieuse des prolétaires pour "briser leurs chaînes", c’est bien d’une révolution qu’il s’agit. Pendant dix-huit mois, les ouvriers du Creusot, sortis de leur torpeur, vont être parmi les acteurs d’une gigantesque lutte, à l’avant-scène de l’histoire nationale.

II

LES GRANDES GRÈVES DE JANVIER ET MARS 1870

Le mécontentement accumulé sous le calme apparent des années du Second Empire éclate comme un coup de foudre : les ouvriers de M. Schneider en grève ! Les hautes fonctions politiques de E. Schneider, l’importance de l’usine, la plus grande de France et d’Europe continentale avec ses 10 000 ouvriers, donnent d’emblée à cet événement une portée nationale. Comment les ouvriers ont-ils eu cette audace, quelles en seront les conséquences ?

LA GRÈVE DES METALLURGISTES

En décembre 1869 une question qui avait déjà opposé les ouvriers et la Direction est reposée : celle de la Caisse de secours. Les ouvriers en réclament la gérance par eux-mêmes. Prenant les devants, soit pour préserver Le Creusot de la vague de grèves qui déferle en France, soit pour prouver à ses détracteurs que la grande famille ouvrière du Creusot ne fait qu’un derrière son chef, E. Schneider organise au début de janvier 1870 un référendum sur cette question. A sa grande surprise, environ 50 % des ouvriers s’abstiennent, mais une forte majorité se déclare pour la gestion ouvrière de la caisse ; parmi les abstentionnistes, une grande partie avait voulu marquer que cette gestion n’était pas un cadeau, mais un droit. Le Groupe d’études sociales intervient alors pour chercher des dirigeants capables de gérer la caisse. Dumay étant gravement malade, il choisit un ajusteur, bon militant et inconnu, ancien soldat de Garibaldi en Italie, que le hasard d’un Tour de France ouvrier a amené au Creusot en 1868, Adolphe Assi. Le 17 janvier les divers ateliers élisent des délégués et ceux-ci nomment Assi président d’un Comité provisoire chargé de gérer la caisse.

Le 19, Assi et ses deux assesseurs sont renvoyés. En une heure, la nouvelle connue, tous les ateliers cessent le travail. Le Comité provisoire présente aussitôt ses revendications à la Direction :

— remise de la gestion de la Caisse ;

—  annulation des renvois ;

— renvoi d’un chef de service (particulièrement haï).

Henri Schneider (fils) répond que "la Société ne peut délibérer en face d’une grève". Le lendemain Eugène Schneider revient précipitamment de Paris, reçoit les délégués, répond à leurs demandes par un discours menaçant :

Il ne voulait pas qu’on lui dictât des lois ; il n’en avait jamais subies, et il était trop vieux pour commencer ; en ce moment, sous l’influence de la pression, il ne pouvait pas délibérer avec nous, il n’avait rien à discuter, que quand les ouvriers auraient repris leurs travaux ; il ne verrait ce qu’il aurait à faire que quand il le jugerait nécessaire et ferait rouvrir les portes de l’usine, qu’alors il serait en force et que ceux qui empêcheraient les ouvriers de reprendre leurs travaux seraient jugés avec une grande sévérité, ceux-là seraient responsables de tout ce qui pourrait arriver ; nous devions avoir sur la conscience les quatre cadavres des gens ensevelis sous le charbon... [1] cette cessation de travail devait être préméditée depuis longtemps... si cela faisait plaisir aux ouvriers ils pourraient casser quelques machines : il ne leur en voudrait pas davantage pour cela ; il était libre d’employer qui il voudrait dans ses ateliers ou usines, et à la reprise des travaux un premier triage serait fait parmi les ouvriers ; si ce n’étaient les femmes, les enfants, à qui l’abstention du travail prend 40 000 frs par jour, il lui serait égal de fermer les portes de l’usine pendant un mois ; que si les ouvriers le voulaient, il était tout disposé à le faire ; il aimerait mieux voir éteindre tous les hauts-fourneaux que de céder à la pression et son parti était pris pour les pertes de l’administration [2].

C’est le lock-out général. Le 21 le gouvernement envoie trois mille hommes de troupes, à la demande d’E. Schneider. Le préfet fait des proclamations menaçantes. Ces précautions prises, E. Schneider fait afficher un appel à la reprise du travail :

Demain samedi... le travail reprendra dans tous les ateliers. Trompés d’abord par quelques meneurs généralement étrangers au Creusot ou surpris par des bandes égarées, les ouvriers en rentrant immédiatement prouveront le bon sens de la population. Des forces suffisantes protégeront au besoin la liberté du travail [3].

Le 22 janvier, 123 ouvriers seulement ont repris le travail, et la direction doit employer des gamins pour faire du bruit et de la fumée afin de simuler une reprise importante. Tous les grands journaux de Paris ont maintenant leur reporter au Creusot ; La Marseillaise, journal de Rochefort et des sections parisiennes de l’Internationale, ouvre une souscription pour les grévistes, tandis que le Figaro les accuse d’être soudoyés. Pendant que le général commandant la troupe et tout l’état-major sont reçus et logés au château de la Verrerie, demeure de M. Schneider, la troupe commence à fraterniser avec les grévistes : quatre cavaliers sont arrêtés pour avoir déclaré que "la cause des ouvriers était juste", des sous-officiers sont cassés. Les ouvriers ont élargi leur organisation en nommant cent cinquante délégués.

Mais la misère s’installe dans les foyers sans réserves ni économies, en ce dur hiver, et l’annonce de poursuites judiciaires jette la panique, tant ces ouvriers peu habitués encore à la lutte redoutent la justice de classe (plus que l’armée, car les soldats sont du peuple : il n’y a pas encore de troupes spécialisées dans la répression des mouvements populaires). Un courant irrésistible se dessine pour la reprise. Le 23 Arthur Arnould, dans La Marseillaise, laisse prévoir la défaite prochaine.

...Allons, meurt-de-faim du Creusot, machines humaines qui vous usez dans la mine ou au feu de la forge — inclinez-vous devant la volonté, et tremblez devant la colère du très haut et très puissant seigneur Schneider, prince du million, donc du capital, baron des gros sous, président du Corps législatif, et laquais de l’empereur.

Le 24 janvier en effet, aussi brusquement qu’elle avait éclaté, la grève se termine, malgré un suprême effort du Comité ouvrier qui avait essayé de relancer le mouvement en précisant les revendications :

— abolition du marchandage [4] ;

— élévation des salaires ;

— gérance de la Caisse de secours ;

— création d’une Caisse de retraite,

et en réclamant un "Conseil de garantie des droits des travailleurs". Le lendemain E. Schneider, victorieux, inspecte les ateliers avec tout l’état-major de l’armée et de l’administration, et le journal Le Parlement commente : "Ah ! s’il entrait dans la pensée du gouvernement de faire de M. Schneider un maréchal de France, la chose serait aujourd’hui conforme au règlement : M. Schneider a commandé en chef un corps expéditionnaire en face de l’ennemi !". Chaque jour, à la reprise du travail à midi, un bataillon fait le tour de l’usine, tambours et clairons en tête. E. Schneider ne sait pas qu’il n’a gagné qu’une première manche...

L’"ordre" d’avant la grève ne se réinstalle pas, en effet, constate la Société. Le 26 janvier, au Corps législatif, le gouvernement impérial est interpellé sur l’envoi des troupes au Creusot par Gambetta et Esquiros, députés de l’opposition, à la demande de la section de l’Internationale de Marseille ; Gambetta accuse le gouvernement d’avoir "mis les baïonnettes du côté des patrons" ; le ministre de l’Intérieur répond que les troupes ont été envoyées pour défendre "l’ordre, la propriété, la liberté du travail, le respect de la loi" [5].

Le 27 parait dans La Marseillaise un retentissant manifeste des sections parisiennes de l’Internationale, qui situe la grève dans la lutte de classe en développement dans toute la France :

...Nous ne saurions trop protester contre la prétention bien singulière de ces gens qui non contents de détenir toutes les forces économiques, veulent encore disposer, et disposent effectivement, de toutes les forces sociales (armée, police, tribunaux, etc...) pour le maintien de leurs iniques privilèges... En présence de ce fait, ordinaire du reste, dans notre état d’oppression politique et d’anarchie industrielle, dans cet état qui livre à la misère ceux-là même qui ont produit l’immense accumulation de capitaux suffisants pour créer le bien-être physique et moral, si une juste répartition des produits existait, nous avons cru devoir élever la voix. Après avoir une fois de plus constaté l’iniquité de notre régime économique et ses déplorables résultats, nous venons féliciter nos frères du Creusot de leur calme revendication et de la dignité de leur attitude.

E. Schneider renvoie une soixantaine d’ouvriers considérés comme meneurs. Assi élabore un projet de Forge coopérative pour les employer et... concurrencer l’usine ! projet qu’il va présenter à Paris aux Internationalistes dont il attend l’appui. Rentré au Creusot, il diffuse largement La Marseillaise parmi les ouvriers, fait figure de chef pour tous les ouvriers de la région industrielle de Saône-et-Loire. Au début de mars, Eugène Varlin, le grand militant de l’Internationale à Paris, futur chef communard et glorieuse victime des Versaillais, passe au Creusot et y jette les bases d’une section de l’Internationale. L’agitation n’a pas cessé chez les ouvriers, et le journal d’opposition dijonnais-creusotin Le Grelot-Le Sifflet prévoit un nouveau mouvement, le 19 mars :

Le Creusot va bien, on en fera quelque chose... Le terrain est bien préparé, la semence est bonne, il ne faut plus qu’un bon coup de soleil, et gare les fruits !

LA GREVE DES MINEURS

Les fruits sont mûrs dès le 21 mars : les 1 500 mineurs se mettent en grève. Ils avaient suivi le mouvement de janvier sans jouer un rôle de premier plan, mais avaient protesté contre la reprise du travail sans que leurs revendications particulières aient été présentées. Ce manque d’union et de coordination entre métallurgistes et mineurs constitue la faiblesse principale du mouvement, et la Direction en profite. La grève est motivée par une baisse des salaires à la mine : les ateliers ne sont pas concernés. Aussi quand les mineurs viennent essayer de faire débrayer l’usine, le 22, les métallurgistes laissent passivement le service d’ordre et les employés repousser l’assaut, violent, contre les portes barricadées. Le 23, E. Schneider revient de Paris, suivi de trois régiments, avec deux généraux. Les grévistes les mettent aussitôt à l’épreuve : ils se rendent en cortège à Montchanin, localité minière voisine, où ils font arrêter le travail dans les puits appartenant à la Société Schneider ; la troupe lancée à leur poursuite les rejoint, une chasse à l’homme a lieu dans les bois. Quatorze grévistes sont arrêtés. Le 24, un Comité de Grève est formé, qui formule les revendications ; les arrestations, qui continuent, le décapitent ; un second le remplace aussitôt, composé de mineurs inconnus la veille encore. La Marseillaise envoie comme reporter un ouvrier teinturier de Puteaux, jeune militant de l’Internationale, Benoît Malon, qui va prendre la direction effective de la grève.

Le 1er avril, le Comité de grève envoie à la Direction et à la presse une "Déclaration de la grève" :

Les soussignés, délégués mineurs, formant le comité gréviste, déclarent au nom de leur corporation être en grève. Ils demandent une augmentation de salaire et une diminution d’heures de travail, ainsi qu’il suit, savoir :

1° la journée des mineurs, de 8 heures : 5 frs ;

2° que le chargement des berlines ou wagonnets ne soit plus fait par eux ;

3° que pour tout ouvrier travaillant dans des travaux où il tombe de l’eau, la journée ne puisse excéder au maximum 5 heures : 5 frs ;

4° que le travail de la journée en réparation des puits ne soit que de 4 heures au maximum : 5 frs ;

5° la journée des manœuvres de 8 heures : 3 frs 75 ;

6° la journée des enfants commençant à travailler de 8 heures : 2 frs 25 ;

7° que tous les ouvriers attachés au service de la mine reçoivent mensuellement une chauffe de charbon..., que le refus puisse en être fait, si elle n’est pas convenable ;

8° lorsqu’un ouvrier fatigué se repose quelques jours, qu’il ne soit pas obligé de se munir d’un billet du docteur pour la reprise de son travail ;

9° qu’à l’ouvrier, ayant repris son travail, qui se trouvera mis à pied par l’un des chefs de poste ou autre, faute de pouvoir lui procurer de l’ouvrage, il soit alloué la moitié de sa journée actuelle, en cas que le tort ne vienne pas de l’ouvrier ;

10° Nous demandons en outre que tous les ouvriers incarcérés jusqu’à ce jour pour les motifs de la grève, soient mis en liberté tout de suite, et qu’aucun d’eux ne puisse être renvoyé de la mine sans le consentement de la commission, prise parmi les ouvriers, et que nous formerons à la majorité de tous. Le devoir de cette commission sera d’inspecter attentivement, points par points, tous les griefs des patrons contre les travailleurs. Après une délibération de la chambre ci-dessus, l’ouvrier sera maintenu ou renvoyé, sans aucun motif de réclamation ;

11° La gérance de la caisse de secours par les ouvriers eux-mêmes [6].

Le lendemain E. Schneider consent à recevoir les délégués pour leur faire connaître son refus à toutes les revendications :

Les salaires, dit-il, ont doublé au Creusot depuis 30 ans, et ils sont plus élevés que partout ailleurs ; les responsables de la grève sont Assi et La Marseillaise ; si les délégués ne veulent pas voir le Creusot à feu et à sang, qu’ils usent de leur influence pour faire reprendre le travail.

Les délégués maintiennent leurs revendications ;

Les ouvriers du temps passé vivaient bien sans manger de la viande, et je ne puis vous en procurer tous les jours malgré ma bonne volonté, répond E. Schneider.

"M. Schneider a été admirable de bonté et de fermeté ; les membres de la députation se sont retirés touchés, émus, et je l’espère convaincus", écrit sans sourciller le Procureur général au ministre [7]. En fait ce refus brutal ne fait que renforcer la combativité des grévistes, soutenus par l’action énergique des femmes du Creusot, et par la solidarité de la classe ouvrière. Les femmes des mineurs sont au cœur de la lutte ; apprenant que quelques journaliers travaillaient au dépôt de charbon, elles s’y rendent en masse pour les inciter à cesser le travail ; les gendarmes veulent les disperser, brutalisent et arrêtent l’une d’elles qui les narguait : elles remplissent aussitôt leurs tabliers de pierres, délivrent la prisonnière, veulent punir "l’assommeur" ; le lendemain, elles vont conspuer près des puits quelques mineurs qui descendent, des vieillards surtout : les gendarmes arrêtent trois femmes, les autres vont déposer leurs enfants aux pieds des gendarmes en criant : "Arrêtez-nous et nourrissez-les", puis se rendent au départ du train qui doit emmener les prisonnières à Autun, se massent sur la voie devant la locomotive et obtiennent la libération de leurs camarades. Les grévistes tiennent grâce aux souscriptions qui arrivent de toute la France, où beaucoup d’ouvriers se sont engagés à verser une partie de leur salaire chaque semaine (ceux de Limoges, Genève, les typographes de Paris, etc...), et de toutes les sections de l’Internationale, françaises, belges, russes... Celles de Paris lancent le 6 avril dans La Marseillaise un second manifeste :

...Travailleurs de tous les pays, tendons une main fraternelle aux mineurs du Creusot qui luttent avec tant de courage et d’abnégation pour notre cause à tous : l’affranchissement du travail ! Et vous, frères, ne faiblissez pas, ne redoutez aucune résistance étrangère, le travail n’a plus de frontières : les travailleurs du monde entier sont avec vous !

Ces accents d’internationalisme prolétarien sont repris vigoureusement par les femmes ouvrières .de Lyon dont une vibrante "Adresse aux femmes du Creusot" vaudra à La Marseillaise dès sa publication le 13 avril, des poursuites judiciaires pour "attaque au principe de la propriété et atteinte au moral de l’armée" :

Citoyennes,

Votre attitude ferme et énergique en face des insolentes provocations de la féodalité du jour est vivement appréciée par les travailleurs de tous les pays et nous, nous éprouvons le besoin de vous adresser nos félicitations.

Ne faiblissez pas, citoyennes, montrez à cette aristocratie impudente et rapace que les exploités d’aujourd’hui unis et solidaires ne se laisseront plus intimider par ses odieux procédés ; on peut encore aujourd’hui, les affamer, les emprisonner, mais non pas les dompter car ils savent que la dernière victoire leur appartient.

Ce jour-là, les oppresseurs de toutes races auront accumulé tant de griefs, soulevé tant d’indignation que sans être prophète, on peut prévoir une éclatante revanche.

Et cependant nos gouvernants pouvaient parer à ces éventualités en acceptant les réformes sociales et économiques à mesure qu’elles s’imposaient. Mais non ! pour régler les différends entre les exploiteurs et les exploités, entre les parasites et les producteurs, l’Empire n’a rien trouvé de mieux que le chassepot qu’il vient de mettre à la disposition de la classe des capitalistes, sa complice et son alliée, et celle-ci derrière un rempart de 800 000 poitrines de soldats jette insolemment le défi au monde travailleur !

Eh bien le défi est relevé, la guerre est désormais déclarée et elle ne cessera que le jour où le prolétariat sera vainqueur, où les mineurs pourront dire : à nous les mines ! les cultivateurs : à nous la terre, et les ouvriers de tous les métiers : à nous l’atelier !

Vous le voyez, amies, cette lutte que vous soutenez si vaillamment n’est que la première phase d’une révolution économique et sociale gigantesque dont l’histoire n’offre aucun exemple car sa devise est : "plus d’exploiteurs, rien que des travailleurs !"

Permettez-nous un conseil, citoyennes, vous êtes énergiques, n’oubliez pas que vous êtes filles du peuple, mères de famille. Parlez le langage de la vérité aux soldats qui vous entourent, victimes du malheur, courbés comme vous sous le joug du despotisme. Dites à ces malheureux enfants du peuple que les hommes qu’ils ont l’ordre de poursuivre ne sont pas, comme on le leur fait entendre, des fauteurs de troubles suspects soudoyés par un parti politique quelconque, mais bien vos pères, vos frères, vos époux, vos amis, d’honnêtes citoyens, leurs frères dans l’ordre social et n’ayant commis d’autres crimes que celui de revendiquer le droit le plus sacré de l’homme, celui de vivre en travaillant. De telles paroles, soyez en certaines, les impressionneront, les feront réfléchir sur le triste rôle qu’on leur impose vis-à-vis .de vous, et si vous parvenez à gagner à la cause des opprimés qui est la leur les 5 000 soldats campés au Creusot, vous aurez bien mérité du prolétariat.

Et maintenant, citoyennes, en attendant le triomphe de la cause des travailleurs nous vous serrons fraternellement les mains et vous crions : Courage et espoir !

Cependant la pression patronale et gouvernementale s’accentue ; le Comité de bienfaisance, contrôlé par la Société, appelle les ménagères à venir chercher des bons de pain et de lard, signés de M. le curé, mais on leur demande en échange de persuader leurs maris de reprendre le travail ; on donne aux élèves des écoles comme sujet de rédaction : "La grève : qu’en dit-on à la maison ?" ; Assi est recherché par la police et doit se cacher ; mais le coup décisif va être frappé par la justice. Le 7 avril s’ouvre à Autun le procès de 25 grévistes devant le tribunal correctionnel ; le procureur prononce un réquisitoire théâtral qui nous livre toute nue et presque caricaturale la pensée de la haute bourgeoisie de l’époque sur la classe ouvrière :

Les événements du Creusot sont acquis à l’histoire dont ils rempliront une des plus sombres pages... Une administration modèle a tenu à honneur à porter le taux des salaires à sa plus haute expression... Il n’y a pas lutte entre le capital et le travail, ce sont seulement des ouvriers qui luttent entre eux pour désorganiser le travail qui répand des flots d’or dans le pays... En Angleterre il y a des grèves mais pas de violence, car le dernier des ouvriers anglais sait ce que nos ouvriers ignorent : que le salaire ne résulte pas du libre accord des volontés, mais de la nécessité économique... Vous avez été ingrats envers cette admirable administration qui a fait du Creusot un lieu de bien-être, une école de science et de moralité... Quand on pense à ces violences au Creusot en pleine liberté, on se demande s’il ne vaudrait pas mieux se remettre entre les mains de la force... La Société est menacée !]]La Marseillaise, 13 avril. Compte rendu d’audience de Benoît Malon.]]

Le Procureur général renchérira encore quelque temps après, au cours du procès en appel à Dijon :

Me Frémond (l’avocat des accusés) a parlé de féodalité, et d’oppression du travail par le capital, d’exploitation de l’homme par l’homme : ce sont là des vieilleries, qui aujourd’hui sont tout simplement de l’anachronisme... Si le travail était opprimé hier, il ne l’est plus aujourd’hui (depuis la loi de 1864 sur les coalitions)... Le Creusot est le centre ouvrier le plus heureux. Les salaires y sont plus élevés qu’à Epinac, Montceau et Saint-Etienne. La défense le nie et m’oppose des statistiques : j’ai mieux qu’elles, j’ai la parole de l’honorable M. Schneider et je m’y tiens ! (murmures dans l’auditoire)... La grève est due au parti républicain... Ce n’est pas une grève de la population, mais de ces mauvais ouvriers, bataillon sacré de l’émeute, qu’on trouve dans tous les grands centres. Accusés, je vous le dis, vous ne représentez pas sur ces bancs la classe ouvrière que nous aimons, vous n’êtes pas les enfants du travail, vous avez semé le désordre, vous êtes les instruments de l’émeute, vous avez attaqué la propriété, vous êtes les soldats de la Révolution !... Pas de pitié pour ces oppresseurs...

Me BOYSSET : On vous a demandé la vengeance [8] !

Le verdict est féroce, exprimant la peur de la bourgeoisie devant les ouvriers dressés pour défendre leur pain, et la parfaite soumission de la justice impériale aux volontés de M. Schneider, maître de forges : 298 mois de prison, dont une condamnation à 3 ans, 4 à 2 ans, 4 à i8 mois. L’effet est terrifiant.

Les condamnés seuls restent impassibles, raconte Benoît Malon ; tout le monde se regarde ; bientôt les femmes, les mères de famille éclatent en sanglots, demandant à grands cris qui nourrira leurs enfants... le public sort indigné ; les femmes, elles, avec l’énergie du désespoir, refusent de sortir et poussent des cris plus déchirants que jamais...

Au Creusot, la nouvelle connue, "stupeur dans la ville, toutes les figures sont consternées, comme si un grand fléau ravageait la contrée...". Dans l’éditorial de La Marseillaise, du 11 avril, Arthur Arnould dénonce à propos de ce jugement l’exploitation capitaliste et l’hypocrisie des lois :

Quand la loi par une fiction dérisoire déclare l’ouvrier libre, quand elle le dit votre égal (capitaliste) elle ment : la réalité en fait un esclave. Le besoin de manger vous le livre pieds et poings liés, et n’ayant jamais d’avances, il n’a jamais la possibilité de discuter avec vous...

Le but recherché est atteint : "Le jugement d’Autun a été salutaire (sic) : il a effrayé et vaincu l’insurrection", dira tout crûment le Procureur général au procès en appel. Le mouvement de reprise du travail s’accentue de jour en jour, tandis que quelques mineurs vont s’embaucher à Saint-Etienne ou reprennent leur ancien métier de cultivateur. Le 15 avril, le Comité décide officiellement la fin de la grève, communiquée aux ouvriers par une affiche :

Après 23 jours d’une lutte inégale, nous sommés vaincus. Nous vous invitons donc à retourner dans les puits. N’augmentez pas, par une plus longue absence du travail, la misère qui va résulter des condamnations prononcées et des nombreux renvois qui nous attendent... [9]

Mais dans une déclaration "à toute la démocratie" le Comité indique que les grévistes, loin d’être démoralisés, ont confiance en l’avenir :

Notre cause a soulevé des sympathies universelles ; nous en sommes fiers et le cas échéant nous saurons nous aussi pratiquer la fraternité ouvrière. En attendant, nous proclamons hautement notre adhésion à la grande Association Internationale des Travailleurs, cette sublime franc-maçonnerie de tous les prolétaires du monde, cet espoir de l’avenir d’égalité.

A tous les démocrates qui nous sont fraternellement venus en aide, merci.

* * *

Une centaine de renvois augmente encore la misère ouvrière, cause principale de la grève, que les journaux proschneidériens ont imputée aux républicains ou... aux Anglais ! (qui auraient voulu ruiner un redoutable concurrent) — ou encore aux éternels "meneurs". En fait, la grève a confirmé ce que nous savions de la dure condition de vie des ouvriers à la fin de l’Empire, aux yeux des journalistes de toute la France, et de l’opinion publique. "Quand on ne peut manger de la viande, on mange des légumes, et à défaut de légumes de la soupe", déclarait avant la grève un chef de service aux ouvriers [10]. "La vérité, c’est que la misère règne au Creusot", écrivait au journal bonapartiste Le Parlement son envoyé spécial, économiste distingué et nullement révolutionnaire, décrivant "les enfants hâves et nus qui mendient dans les cafés... les cabarets noirâtres où habitent les familles ouvrières". Celles-ci doivent 140.000 francs-or aux boulangers (soit le prix d’environ 400.000 kilos de pain). Protestant contre la diminution des salaires, les mineurs déclarent :

Déjà dans les conditions où nous étions nous avions beaucoup de mal à vivre, et nous étions obligés le dimanche et tous les jours après avoir fait nos douze heures de travail, de cultiver les champs que l’administration nous loue [11].

Benoît Malon qualifie le travail à la mine de "lent assassinat" et dans un poème sur la grève [12] fait dire à un mineur, d’après la déposition d’un condamné devant le tribunal d’Autun :

Dire que de tant d’efforts dont nous sommes prodigues
De si constants dangers, suivant tant de fatigues,
Nous sont trop peu payés pour qu’en ce souterrain.
Avec nous pût descendre un bon verre de vin !

....

Comestibles, loyers, fatigues, tout augmente ;
Seul le salaire reste à son taux décevant
La vie est difficile encore plus qu’avant.
La femme a beau compter, beau priver le ménage,
On doit au boulanger chaque jour davantage.
J’espère que nos fils auront des jours meilleurs.

Si les grèves ont pratiquement échoué sur le plan des revendications, elles n’en auront pas moins une grande influence sur l’avenir du mouvement ouvrier au Creusot, et même ’dans toute la France. C’est l’un des premiers combats ouvertement engagés par les ouvriers de la grande industrie nouvelle contre le grand patronat, et les contemporains ont senti confusément que l’enjeu était plus grave que celui des grèves des compagnons et artisans de la petite industrie : 10 000 ouvriers concentrés dans une petite ville, c’est une force capable de menacer le pouvoir du grand capitalisme naissant ; à peine le capitalisme industriel commence-t-il à s’affirmer que déjà son existence est mise en cause. L’antagonisme fondamental du capital et du travail a été brusquement mis a nu aux yeux du monde entier au Creusot, où les deux grands protagonistes de l’histoire contemporaine se sont dressés face à face, ont mesuré leurs forces. Le mythe de l’Etat bonapartiste "au-dessus des classes" n’a pas résisté à l’arrivée des 3 000 soldats envoyés pour briser la grève. Cette lutte a achevé de forger le type nouveau de prolétaire préparé par l’évolution industrielle. L’ouvrier du Creusot n’est plus le même qu’avant : il a pris conscience de sa force, il a acquis une précieuse expérience de la lutte des classes, il s’est donné un début d’organisation, et des chefs. Les forces conjuguées de l’Etat et de la Société patronale peuvent bien encore l’emporter, rétablir provisoirement l’ordre, la puissance du mouvement ouvrier progresse sans cesse, et l’exploitation capitaliste démasquée sous le paternalisme est mise en accusation. Avant la grève, "une bonne partie du pays mouchardait et tyrannisait l’autre, qui tremblait" [13] ; maintenant, le nom de Schneider symbolise l’oppression capitaliste à abattre pour les ouvriers de toute la France — témoin cet extrait d’un rapport du préfet du Rhône sur une réunion de 3 000 métallurgistes à Lyon le 24 avril 1870 :

Un individu a parlé contre les patrons qui cherchaient à amasser des millions en faisant travailler les ouvriers "à la Schneider". Ce langage a été très applaudi et deux individus ont crié, l’un "Schneider à la barre" l’autre "Schneider au tonneau" [14].

Cependant, au Creusot même, ce qui reste de plus important peut-être de la grève, c’est une puissante Section de l’Internationale, qui va bientôt avoir à combattre directement pour le but qu’elle propose aux ouvriers du Creusot : le socialisme.

Notes :

[1La veille, un éboulement dans une mine de charbon découverte abandonnée où la population venait ramasser du charbon, avait fait quatre morts et plusieurs blessés.

[2Lettre du Comité aux députés de Saône-et-Loire. La Marseillaise ; 24 janvier 1870.

[3La Marseillaise, 25 janvier.

[4Pratique courante à l’époque, qui consistait à donner un travail à un sous-entrepreneur qui embauchait ses ouvriers en retenant une commission sur leurs salaires.

[5Compte-rendu analytiques des débats, pp. 40-61.

[6La Marseillaise, 6 avril.

[7Archives nationales, F I, C III-13 ;Saône-et-Loire.

[8La Gazette des tribunaux, 29 avril.

[9La Marseillaise, 18 avril.

[10Plaidoirie de Me Frémond au procès d’Autun. La Marseillaise, 13 avril.

[11Le Parlement, 29 mars.

[12"La grève des mineurs", écrit pendant le séjour de Malon en prison, en mai 1870, pour le "Complot" de l’Internationale.

[13Le Grelot, 2 avril.

[14Archives nationales, F 1c - III-10-Lyon.




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