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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les erreurs des révolutionnaires – Louis Bertoni
Le Réveil communiste-anarchiste N°451 – 30 Décembre 1916
Article mis en ligne le 21 janvier 2018
dernière modification le 2 janvier 2018

par ArchivesAutonomies
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Le philosophe et historien italien Ferrari envisage l’histoire universelle avec un mécanisme assez régulier sinon très rigoureux. En comparant les périodes historiques de tous les peuples et de tous les temps, il établit avec une richesse d’exemples vraiment impressionnante, qu’elles ont une durée moyenne de 125 ans, et sont formées de quatre générations successives d’un peu plus de trente ans, avec un ordre logique et pour ainsi dire inévitable : génération des précurseurs, des révolutionnaires, des réactionnaires et, enfin, génération résolutive.

Pour ne parler que de la dernière période historique, celle de la révolution bourgeoise, il en voit la préparation avec l’impopularité de Louis XV et les agitations de 1750 à 1789 ; l’explosion de 1789 à 1814, avec les insurrections populaires, les guerres de la Révolution et napoléoniennes ; la réaction de 1814 à 1848, avec les deux Restaurations, et enfin la solution de 1848 à 1878 avec l’empire, la troisième république et, ajouterons-nous, le Congrès de Berlin.

De 1878 à 1912 nous aurions donc eu une nouvelle période de précurseurs de la durée normale de 34 ans. Avec la guerre balkanique et la guerre mondiale actuelle, nous sommes entrés dans une nouvelle phase d’explosion, qui pourra se prolonger pendant une série de vingt, trente et même quarante années, si la théorie de Ferrari se vérifie une fois de plus.

Nous allons assister et pouvoir participer à toute une série d’événements de la plus haute importance, à condition toutefois de nous mettre à même d’exercer enfin une influence réelle et directe. Aux guerres des Etats vont succéder peut-être de profonds mouvements populaires, car le régime qui vient de produire l’immense catastrophe à laquelle nous assistons aujourd’hui est déjà condamné par la conscience universelle.

* * *

Nous aurons à étudier comment tous les hommes de progrès pourront à un moment donné s’unir pour tenter une profonde transformation, à même de garantir l’œuvre d’une nouvelle et véritable civilisation.

Pour cette fois nous voudrions examiner succinctement les erreurs que Ferrari lui-même reproche aux révolutionnaires aux cours des quatre phases de préparation, explosion, réaction et solution. C’est pour nous une leçon importante d’un esprit froid et en somme impartial. Ecoutons‑la :

Les novateurs se trompent en exagérant les espoirs des quatre phases. Au temps des précurseurs, ils sont utopistes, veulent prendre la lune avec leurs dents, et cherchent à imiter le gouvernement de l’ennemi constitué au rebours de leurs intérêts ; parfois, ils rêvent l’avenir sans changements, la révolution sans le peuple, le peuple sans ses représentants, ses désordres, sa justice rude, ses égarements inévitables. Heureux ceux parmi eux qui obtiennent la couronne du martyre.

Glissons sur cette amère ironie et arrêtons-nous au reste.

Dans le milieu bourgeois, où le mercantilisme envahit et domine tout, nous n’avons plus à craindre de rencontrer trop d’utopistes. Nous oserions presque dire qu’il n’y en a pas assez. Par contre, la critique de Ferrari nous peint bien l’Internationale parlementaire défunte ! Ne voulait- elle pas s’adresser surtout aux lois et aux institutions gouvernementales faites au rebours des intérêts populaires ? L’idée de Jaurès d’un ensemble de réformes finissant par nous donner "la réforme intégrale", c’est-à-dire la révolution, que signifiait-elle sinon qu’il rêvait l’avenir sans changements, sans mouvements d’en bas et les désordres, la justice rude et les égarements inévitables qui les caractérisent ? Pour aucune époque et pour aucun parti de rénovation les paroles de l’historien italien sont plus vraies que pour cette social-démocratie à l’allemande dont le monde a été affligé au cours des trente dernières années. Parmi les anarchistes quelques-uns ont bien voulu prendre la lune avec leurs dents, par une réaction compréhensible contre le plus ridicule des positivismes.

Suivons le raisonnement de Ferrari :

Les progressistes égarés par la phase révolutionnaire attaquent la révolution elle-même comme une mystification, comme une véritable régression et en la voyant au gouvernement, ils crient à la tyrannie. Ils deviennent un fléau pour leurs amis, le souci de leur parti qu’ils veulent dépasser en recommençant le combat après la victoire, sans s’apercevoir qu’il n’était arrivé que ce qui devait arriver. Ils subissent le sort de la Jacquerie, des babouvistes, et n’obtiennent d’autre résultat que de discréditer la révolution et d’en hâter la chute.

Ces reproches sont aussi fondés, mais n’oublions pas qu’ils se rapportent à la situation la plus ardue et la plus dangereuse qui soit : la situation révolutionnaire. Si d’une part, il faut craindre ceux qui ne voyant pas les événements prendre exactement le cours qu’ils désirent, passent sans autre à une opposition laquelle, sans favoriser leurs tendances, diminue la confiance populaire dans la révolution elle-même ; — d’autre part, ceux qui, faute d’audace, hésitent à prendre telle mesure décisive propre à assurer l’avenir sont encore plus à craindre.

Avant même que l’insurrection ait commencé, il en est déjà qui la critiquent comme une mystification, une régression, une tyrannie, pour la simple raison que nous ne pouvons garantir qu’elle se développera exactement sur le plan qu’il leur plaît de lui fixer. Cela n’empêche pas que la révolution "au gouvernement" prenne par la force des choses, à brève échéance, une tendance à se cristalliser, au lieu de se développer. Il s’agit de combattre cette tendance, de viser à rendre le gouvernement inutile par le fait d’un nombre toujours plus grand d’initiatives populaires directes ; mais sans décourager la foule du nouvel ordre en formation, par une critique outrée. Le meilleur révolutionnaire est en somme celui qui sait susciter le plus de faits nouveaux venant empêcher le retour au passé. La critique théorique en période révolutionnaire est plus qu’insuffisante ; à une action défectueuse ou erronée, il faut répondre sans tarder par des initiatives mieux conçues et plus efficaces. Un critiqueur absolument incapable d’agir peut à la vérité devenir un souci et un fléau pour ses propres partisans.

Nous croyons toutefois qu’il y a plus de danger que le combat cesse avant que la victoire ne soit acquise, plutôt qu’on veuille le continuer encore après celle-ci. L’exemple des babouvistes n’est pas fait pour nous convaincre, pas plus que celui de la Jacquerie. Certes, au point de vue bourgeois, la victoire était atteinte, mais au point de vue populaire, quelle grande œuvre restait encore à accomplir ! Ferrari pense peut-être que la révolution ne pouvait être que "bourgeoise" ; sans discuter cette opinion, nous ne pouvons que nous réjouir qu’il se soit trouvé des hommes pour la vouloir populaire aussi.

C’est en temps de révolution, où moins que jamais il faut être fataliste et se dire que tout ce qui arrive ne pouvait qu’arriver ; c’est l’époque, au contraire, où de grandes modifications doivent nous apparaître toujours possibles. Mais le cas d’un zèle mal compris et mal expliqué pouvant discréditer la révolution et en hâter la chute n’en demeure pas moins à craindre, et il est bon qu’il nous soit signalé.

La révolution représente le moment de l’enfantement d’un monde nouveau, c’est dire le plus critique et le plus important. Sachons-nous en souvenir.

A l’encontre de ceux qui voudraient une société à la marche régulière, sûre, sans brusques retours, nous savons que cela ne sera peut-être possible que plus tard, beaucoup plus tard, aussi croyons-nous devoir prévoir encore des phases de réaction, qui ne sauraient en tout cas annuler, et encore momentanément, qu’une partie des conquêtes révolutionnaires.

Or voici ce qui est à craindre pour cette phase :

Les novateurs outrés pendant les réactions sont des tribuns sans date, qui veulent imiter les chefs de la révolution : Danton, en 1820, ou Marat, en 1830. Leurs attaques sont justes, mais leurs armes impuissantes. Ils sont trahis par leur allure subversive et incendiaire et tombent dans la phase des solutions comme dans un véritable piège. L’un de ces pièges les plus perfides ouvert sous leurs pas, fut la république de 1848, dans lequel tombèrent les républicains de la restauration et qui en furent si cruellement blessés.

Nous livrons ces réflexions à l’examen des lecteurs, sans vouloir insister davantage. Certes, il y a des hommes qui survivent à leur époque et ne peuvent se résigner à admettre que ce qui avait été possible, ne le soit plus. Chacun de nous a éprouvé de ces déceptions. Après avoir vu une foule ouvrière frémissante et agissante à un moment donné, on ne peut se faire à l’idée qu’elle ne le soit plus, mais il y a là en somme une erreur qui soutient celui qui la commet et sert souvent plutôt qu’elle ne nuit, à la collectivité.

Arrivons à la phase résolutive :

Que dire enfin des novateurs des solutions ? Déconcertés par la vulgarité générale, par la facilité du gouvernement, par l’inconséquence apparente de tous et par leur succès même dont ils ne peuvent cueillir le fruit, ce sont des incendiaires épuisés, des survivants, qui gaspillent les derniers restes de leur énergie à se signaler avec des contradictions aussi âcres et amères qu’inoffensives. Ils ne savent plus eux-mêmes où aller, au dedans ou en dehors des parlements, à la cour ou en exil, avec ou contre le gouvernement. C’est ainsi que Mazzini, après avoir proposé à l’Italie la maison de Savoie et le principe de l’unité à tout prix, dût le pape en être le chef, lorsque en 1859 son heure sonna, il ne l’entendit point ; il continua à conspirer on se sait comment et pour qui, toujours avec son roi qu’il ne reconnut jamais, toujours partisan du mouvement napoléonien qu’il ne cessa de maudire.

Il y a là aussi des considérations fort intéressantes que nous nous bornons à transcrire pour être complet, sans vouloir nous y attarder, la phase de la solution étant encore si loin que nous ne saurions espérer la voir.

Remarquons toutefois que les observations propres à une phase peuvent dans une certaine mesure s’appliquer à d’autres. Ainsi nous avons à l’heure actuelle des "incendiaires épuisés cherchant à se signaler avec des contradictions aussi âcres et amères qu’inoffensives". Ne nous en soucions donc pas outre mesure.

La conclusion de Ferrari est quelque peu sceptique : "Chercher la vérité politique, c’est à un moment donné comme chef cher un point fixe, immobile, au milieu du mouvement universel des astres."

A vrai dire, nous ne croyons pas non plus à une vérité politique, mais estimons possible nous rapprocher chaque jour d’une vérité simple ment et hautement humaine.




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