Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
La paix – Alfred Amiguet
Le Réveil communiste-anarchiste N°451 – 30 Décembre 1916
Article mis en ligne le 21 janvier 2018
dernière modification le 2 janvier 2018

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

La situation intérieure de l’empire devenant sans doute mauvaise et les succès militaires n’apportant toujours pas la solution désirée par la clique dirigeante, les gouvernants allemands viennent de proposer aux gouvernements ennemis d’entamer des négociations de paix. La proposition commence par la célébration des grandes victoires remportées par Hindenburg et finit par quelques phrases hypocrites sur l’humanité et les devoirs de l’empereur envers elle. Nous ne nous laissons naturellement pas abuser par ces déclarations pacifiques. Nous savons trop bien que ce n’est pas l’amour de la paix et de l’humanité qui guide les maîtres de l’Allemagne, mais bien l’unique souci de ne pas aller au devant d’un désastre qui pourrait, éventuellement, les atteindre personnellement. Nous ne sommes pas naïfs au point de croire aux protestations d’amour de gens qui se souviennent qu’ils sont des membres de la famille humaine et non des brigands, seulement au moment où le poignard qu’ils ont dans la main risque de les blesser. Il est aisé de leur répondre que c’est avant que les ordres d’invasion et de brigandages en Belgique fussent donnés qu’il fallait avoir ces sentiments. Alors il aurait été indiqué de parler des devoirs envers l’humanité. Mais maintenant que des millions de cadavres jonchent le sol, c’est un peu tard pour être pris au sérieux. C’est la peur de la défaite ou, du moins, l’incertitude de la victoire qui fait que les gouvernants allemands en viennent à prononcer des paroles de paix. Guillaume et ses la laquais savent très bien que si la victoire consolide la situation des tyrans, les revers militaires risquent de les balayer. Il y a de nombreux exemples dans l’histoire qui le prouvent. La triomphale sonnerie des clairons aveugle les peuples et les entraîne dans le tourbillon de la folie guerrière. Au contraire, la débandade des armées a l’avantage de leur ouvrir les yeux et de diminuer dans leur esprit la croyance en l’invincibilité des gouvernements. C’est ce qui explique que tant de peuples ont chassés leurs maîtres à la suite de désastres militaires.

Après ces considérations et cette déclaration bien nette que nous continuons à considérer les dirigeants des empires centraux comme des criminels et non comme des messagers de paix, nous sommes à l’aise pour qualifier les autres.

Dès que la dépêche partie de Berlin fit connaître au monde que l’Allemagne demandait la paix, tous les journalistes partisans de la quadruple entente et qui font la guerre dans leurs bureaux, déclarèrent, sans les connaître, que les propositions allemandes étaient inacceptables. Nos plumitifs ententophiles ne furent pas les derniers à se prononcer. L’un d’eux, dont la valse favorite doit être, comme à feu le colonel Picquart, loin des balles, déclarait pompeusement que la France ne pouvait pas trahir l’humanité en acceptant de discuter les propositions de l’Allemagne. Or, pour employer son langage, ce journaliste, dont nous avons déjà eu à nous occuper, a trahi son pays, la France, en acquérant une autre nationalité, ce qui lui permet de foudroyer les Allemands depuis le boulevard James-Fazy. C’est hors de la portée des 420 et moins dangereux que dans la forêt de l’Argonne. Il n’est d’ailleurs pas le seul dans son genre. De nombreux journalistes aussi couards que lui, ont décidé, avant même que fut connue la réponse des gouvernants intéressés, que la guerre devait continuer. Il n’y a pas assez de cadavres, pas assez de ruines et de désolations. Il faut que de nouvelles existences soient fauchées pour atteindre un but que tous s’obstinent à ne pas faire connaître, se bornant à répéter des phrases qui résonnent comme une peau d’âne, mais qui sont aussi vides. Les mots de liberté et de fraternité ne sont que des expressions hypocrites dans la bouche de gens qui commettent ou favorisent toutes les spoliations, tous les attentats à la liberté des travailleurs. Nous crions au mensonge quand Guillaume II feint de ne voir en "ses soldats" que des camarades, alors qu’avant la guerre il les avisait qu’il était dangereux de refuser d’assassiner leurs mères s’il leur en donnait l’ordre. Nous nous souvenons de cela et nous espérons que ses victimes s’en souviendront aussi lorsque sonnera l’heure du règlement des comptes.

Mais alors, si l’on évoque constamment devant nous les infamies des maîtres de Berlin et de Vienne, nous avons la naïveté de croire que ce n’est pas pour nous faire oublier les mêmes actes commis par les autres. Si c’était dans ce but, on se trompe. Nous ne nous laisserons pas mettre des œillères et voulons voir le mal partout où il se trouve. Quoi ! Parce que nous avons en horreur les hobereaux prussiens et les soudards de là-bas, il faudrait que nous considérions comme des frères les gens qui, chez nous et dans les pays de l’entente, jouent le même rôle néfaste que l’on reproche jésuitiquement aux junkers ? Si, au moins pendant la guerre, les titulaires de privilèges monstrueux avaient fait partiellement abandon — nous sommes modestes — de certaines prérogatives, on s’expliquerait les déclamations emphatiques dont on nous abreuve depuis vingt-neuf mois. Mais, rien de cela n’a été fait, au contraire. Les privilégiés sont plus insolents que jamais et la horde des patriotes huppés est devenue une meute à la curée. Ceux que l’on appelle les classes dirigeantes se sont mués en écumeurs éhontés et n’ont vu dans la prétendue guerre de la civilisation contre la barbarie qu’un prétexte à de monstrueux agiotages.

Voilà ce que nous ne pouvons pas ne pas voir. Nous ne pouvons accorder aucun crédit à des gens qui profitent de la situation trouble actuelle pour consolider leur situation d’oppresseurs, et qui préparent, par les moyens les plus louches, le retour de tous les anciens partis de la plus détestable réaction. C’est le moment de redire le mot fameux : Que messieurs les assassins commencent ! Oui ! que les détenteurs des richesses accumulées par les efforts de tous les remettent à tous. Alors, mais alors seulement, nous croirons en leur sincérité. Quant aux gens de plumes qui entonnent chaque matin des hymnes héroïques à la guerre, nous les méprisons. Il faut en effet avoir une âme bien vile pour pousser à des tueries dont on se tient soigneusement à l’écart. Faire l’apologie de la guerre quand on la fait soi-même, passe encore, bien que nous dénions à tous, sous n’importe quel prétexte, le droit de contraindre les hommes à tuer ou se faire tuer. Mais vouloir envoyer les autres aux abattoirs patriotiques, alors que personnellement l’on est loin de la mêlée et que l’on fait tout pour s’en tenir éloigné, est un acte abominable.

Quant on lit la prose de pareils pourvoyeurs de tranchées, l’on en vient à souhaiter une machine diabolique, qui les happerait dans leurs salles de rédaction pour les déposer à vingt pas de l’ennemi, afin de leur permettre la mise en pratique de leurs héroïques théories.

Les gouvernants alliés répondent par une fin de non-recevoir à l’offre allemande, en se retranchant toujours derrière les grands mots, sans rien vouloir préciser. Les massacres vont donc continuer plus fortement que jamais. Le sang des hommes se répandra encore sur la terre et rougira à nouveau les fleuves. Les ruines s’accumuleront aux ruines, sans profit pour les peuples et l’humanité. Seuls les vautours y trouveront leur compte.

Pour la troisième fois depuis la guerre des chrétiens célébreront l’anniversaire de leur Christ en invoquant le féroce dieu des batailles et le prieront d’exterminer l’ennemi.

Nous, nous constatons douloureusement notre impuissance à mettre fin aux tueries. Nous essayons, selon nos modestes moyens, de détromper nos frères de misère en leur montrant que tous les gouvernants, à des degrés peut-être divers, sont responsables des horreurs actuelles et que rien de durable et de juste ne pourra être fait par leurs accords.

La paix, qui permettra aux peuples de panser leurs plaies et de marcher unis vers des destinées plus hautes, sera leur œuvre et non celle de leurs misérables conducteurs.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53