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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’atroce vérité – L.ouis Bertoni
Le Réveil communiste-anarchiste N°449 – 2 Décembre 1916
Article mis en ligne le 21 janvier 2018
dernière modification le 2 janvier 2018

par ArchivesAutonomies
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La guerre jusqu’au bout, la défaite totale de l’Allemagne, la destruction du militarisme prussien, et autres formules pareilles supposent à n’en pas douter une force plus monstrueuse que celle du monstre à abattre, une militarisation dépassant en hommes et en moyens celle des empires centraux. Le bien doit ici sortir du mal élevé à son extrême puissance. Même mentalité, même discipline et même soumission de part et d’autre, mais il doit en résulter un monde absolument différent selon que l’un ou l’autre belligérant sera plus ou moins vainqueur ! Voilà ce que nous avons grand’peine à comprendre ou, pour mieux dire, que nous ne comprenons pas du tout. En attendant, les interventionnistes sont amenés à formuler de plus en plus l’atroce vérité.

Nous l’empruntons au dernier numéro de leur organe La Feuille :

On a discuté et voté mardi le recensement de la classe 1898.
Appeler cette question c’était appeler celle de la proportion des effectifs. Et le citoyen Albert Favre, sans se laisser démonter par la manœuvre du comité secret, l’a nettement posée :
Un homme sur dix en Angleterre ; un homme sur onze en Italie ; un homme sur vingt en Russie ; un homme sur six en France.
Chiffres plus éloquents que tous les discours !
Non, il n’est pas possible que la France continue, dans cette proportion-là, à payer pour les autres.
Non, il n’est pas possible que la France ne reçoive comme prix de son sublime effort que la certitude d’être tarie de ses énergies et vidée de son sang pour les siècles à venir.
L’heure est venue de le dire.

Rappelons d’abord que les rédacteurs de la Feuille ne veulent pas d’une "paix prématurée". Il importe avant tout d’atteindre les "objectifs" de la guerre. Qu’est-ce à dire sinon qu’il faut encore des centaines de milliers d’hommes à faire massacrer ? Oui, mais la France a déjà fourni sa large part, à d’autres d’en faire autant.

Ce langage, qui veut être celui de la plus simple et claire logique, dénote en réalité nous ne savons quelle folie sanguinaire. Alors que chacun de nous, s’il est appelé à donner sa vie ou apprend simplement qu’un autre est en danger de mort, en ressentira la plus profonde émotion, et son cœur et sa raison seront tenaillés par les sentiments et les arguments les plus divers, — avec quelle indifférence ne parle-t-on pas de demander à tout un peuple de sacrifier lui aussi la fleur de ses enfants ! Mères, veuves et orphelins désolés ne manquent certes pas en Angleterre, en Italie, ni en Russie, mais il faut leur faire comprendre que bien d’autres sacrifices sont à consentir. Et cela dans quel but ?

A cette question effrayante, nous n’avons que des réponses vagues, trompeuses, contradictoires.

Le fait d’entraîner d’autres peuples à la guerre devait au dire de tous les interventionnistes abréger celle-ci, mais cette affirmation se trouve démentie. Le secours momentané, demandé d’abord, s’est transformé en un suprême effort pour lequel le plus grand tribut possible de sang et d’argent est réclamé de tous.

– Et pourquoi ? — ne cesserons-nous de demander.

Si la conscription des hommes avait été suivie de la conscription de la richesse, si le bien commun appelé Patrie s’était transformé en une bienfaisante réalité, si un groupe de nations avait tout à coup inauguré une économie nouvelle, laissant entrevoir une régénération de l’humanité, nous aurions compris dès le début la levée en masse de forces qui eussent été de rédemption.

Et alors le camp "ennemi" eût pu voir des libérateurs, des champions du droit et de la justice en face de lui ; sa cohésion, son unité, sa résistance en auraient été brisées.

Y a-t-il un seul gouvernement qui ait promis en cas de victoire une réelle libération ? Tous — oui, tous — en ont fait une guerre de conquêtes ; même pour la Belgique il a pu être question d’annexions ! La lutte s’est dessinée de plus en plus nettement entre plusieurs impérialismes.

La Feuille parle avec raison de l’impérialisme italien, mais les impérialismes russe et anglais ne sont-ils pas aussi réels ? La presse italienne s’est déjà chargée d’en faire la démonstration. La France, à son tour, ne se borne pas à réclamer l’Alsace et la Lorraine ; elle veut aussi sa part dans l’héritage du Grand Turc et autre encore.

Nous devions fermer les yeux pour ne songer qu’à la pauvre Belgique martyre ! Mais quoi de plus inouï de notre part que de nous porter garants de gouvernements s’étant d’emblée appuyés sur les éléments les plus conservateurs, afin de faire taire toute critique, au seul profit d’une spéculation hideuse, à laquelle l’intérêt le plus évident de la guerre elle-même a été sacrifié !

Nous ne nous permettons pas de douter de la bonne foi de personne, mais un fait bien certain est que la guerre a été acceptée telle qu’il a plu à nos pires ennemis de la concevoir et de la diriger, sans le moindre contrôle possible de notre part. C’est insensé. Il en est résulté que les sacrifices ont été portés au maximum ; ils ne suffisent toujours pas et chacun est invité à en fournir de nouveaux, alors que nos maîtres ont scandaleusement gaspillé ceux déjà obtenus ! Mais la France rechigne, l’Italie et l’Angleterre aussi ! Nous ne savons rien de la Russie, mais pour grandes que soient ses réserves d’hommes leur utilisation présente certes de sérieuses difficultés et peut-être ne sont-ils pas aussi résignés qu’il plaît aux interventionnistes de les imaginer. Un mot d’affranchissement aurait pu opérer un miracle là-bas aussi, mais S. M le pendeur s’est bien gardé de le prononcer.

Cette guerre ne dure précisément que parce qu’elle ne met pas deux principes opposés en présence, dont l’un ait en lui une force de renouvellement qui en assure la victoire. C’est peut-être la lutte la plus féroce et la plus aveugle qu’ait jamais vue l’histoire. A remarquer que chaque gouvernement ne peut offrir de la chair à canon en plus qu’en réclamant des compensations, soit des annexions en opposition à un principe de justice si fort que tous déclarent s’y rallier, tout en invoquant déjà les plus différents prétextes pour le violer. Et ainsi plus la guerre se prolonge, plus les iniquités qui doivent en résulter augmentent.

C’est là la vérité atroce, d’une atrocité sans pareille. Le résultat sera en raison inverse du prix qu’il aura coûté. Et de ce prix personne ne peut encore évaluer l’effrayant total en vies et en richesses.




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