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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Un insurgé – Alfred Amiguet
Le Réveil communiste-anarchiste N°447 – 4 Novembre 1916
Article mis en ligne le 21 janvier 2018
dernière modification le 10 février 2018

par ArchivesAutonomies
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A la liste des glorieux insurgés contre la tyrannie des gouvernants, vient de s’ajouter un nom : Fritz Adler. Ce socialiste viennois, renonçant à l’action légale en laquelle il avait eu longtemps et vainement confiance a, le 21 octobre dernier, abattu à coups de revolver le président du conseil des ministres autrichiens, comte Stürgkh.

Nous saluons avec émotion ce camarade dont l’acte énergique a fait de lui un des martyrs d’une humanité cherchant péniblement à échapper à l’emprise de maîtres barbares, qui lui font prendre aujourd’hui un affreux bain de sang. Adler est un fils héroïque de cette humanité méprisée et bafouée par une poignée de bandits, qui tripotent avec la chair des hommes comme un épicier vendant à faux poids des marchandises frelatées.

Alors que trente millions d’hommes subissent passivement la sanguinaire loi des barbares et acceptent d’être des assassins malgré eux, Fritz Adler. seul en face des bourreaux, s’est insurgé contre la guerre.

C’est en se plaçant à ce point de vue que son acte prend la plus haute signification. Depuis plus de deux ans le canon sème la mort sur le sol de la vieille Europe, dans les plaines de l’Asie, sur les rives des fleuves africains et sur toute l’immense étendue des océans. Depuis vingt-sept mois, dans une moisson tragique, les jeunes hommes, qui étaient l’espoir d’une rénovation humaine, les vieillards, les femmes et les enfants, tombent par millions, frappés par la mitraille. Les cités sont saccagées, les villages anéantis, les campagnes ravagées par un déluge de fer.

Dans des régions entières la destruction est telle qu’on ne saurait l’imaginer au lendemain d’aucun des cataclysmes qui s’abattent périodiquement sur la boule terrestre. Et à cette désolation de la nature et des choses vient s’ajouter l’oppression la plus féroce que nous ayons connue. Dans tous les pays en guerre une censure rigoureuse, au service d’un régime effroyable, clôt toutes les bouches. La voix humaine n’a plus le droit de se faire entendre. Seules peuvent s’exprimer les volontés des maîtres, et se donner libre cours les vociférations des chacals à faces humaines pour qui la guerre est une aubaine attendue comme les chiens de la meute attendent l’heure de la curée.

Des littérateurs hypocrites et sans scrupules, une presse menteuse, voulaient nous faire croire que la raison humaine avait sombré, que les bouchers chamarrés avaient pu briser les âmes comme ils ont brisé les corps. Nous savions qu’il n’en était rien et que les premiers jours d’affolement passés, en mesurant l’étendue du désastre, les peuples avaient compris l’horreur de l’action des gouvernants, eux-mêmes au service d’une minorité pour qui la guerre est un atroce moyen de domination et de gain.

Hélas ! c’était trop tard pour résister à la vague de feu et de fer qui avait emporté les trop fragiles barrières élevées pour lui résister. Tout n’était cependant pas perdu, puisqu’à défaut des corps happés par le terrible engrenage militaire, les cerveaux réagissaient et attendaient des jours meilleurs pour se manifester. L’union sacrée était un mensonge puisque les privilégiés profitaient — et profitent encore — de la situation pour consolider leur position et étendre leurs rapines, tandis que leurs victimes subissaient la loi du plus fort. Les misères de la guerre n’étaient point joyeusement endurées par les peuples, comme des plumitifs, dont les mensonges sont payés, veulent nous le persuader.

Mais voici que, se riant de la censure, bravant tous ceux dont la besogne est de maintenir les chaînes des esclaves, dominant la voix des canons, les balles tirées à Vienne nous disent que la colère gronde dans le cœur des peuples, que les temps sont encore des généreux justiciers et que ce n’est pas impunément que se commettent les crimes contre l’humanité, même si les criminels sont des ministres, des financiers ou des rois couronnés.

Poursuivant leurs tromperies, les journaux bourgeois disent jésuitiquement que Adler est un fou, que son acte est inexplicable et d’un effet nul. Certains de ses coreligionnaires politiques se déclarent atterrés et prétendent qu’il a agi contrairement aux principes socialistes. Un fou ?

Nous connaissons cela. Lorsque la révolte est contagieuse, les révoltés sont toujours représentés comme des gens dépourvus de raison. Les bourreaux prennent des airs innocents et feignent de ne pas comprendre le mécontentement de leurs victimes. Ils daignent rappeler que la vie humaine est sacrée, en sous-entendant la leur, naturellement ! Un acte inexplicable ? Ne sommes-nous pas en guerre et la terre ne s’est-elle pas refermée sur des millions de cadavres ? N’y a-t-il pas des fleuves de sang et de larmes ? Est-ce que depuis août 1914 des centaines de millions d’humains ne sont pas courbés sous un joug infernal inconnu jusqu’alors ? Va-t-on prétendre que personne n’est responsable des massacres actuels et de leur continuation ? Ce serait trop d’astuce et prendre les humains pour plus naïfs qu’ils ne sont.

Les responsables de la guerre, les assassins de l’humanité, sont les empereurs et les rois, les présidents et les ministres, les barons de la mine et du rail et tous les tripoteurs que les tueries enrichissent. Et alors, puisqu’assassins il y a, messieurs les bourgeois ne doivent pas trouver étrange qu’un justicier se lève et frappe. Quant à dire que c’est d’un nul effet, c’est une affirmation gratuite que nous avons déjà entendue en de pareilles circonstances. La classe bourgeoise, qui est parvenue par la force à la direction de la société et qui nous fait une obligation de recourir au crime pour que nous lui conservions ses privilèges, est très mal placée pour nous enseigner que la violence n’aboutit a rien.

Les Adler sont les francs-tireurs de la révolution, ce sont les insurgés d’avant-garde ; et si leurs actions n’avaient comme but immédiat que de châtier des bandits qui n’escomptaient que les profits de la guerre sans en courir les risques, ce serait déjà quelque chose. Mais ils sont mieux que les vengeurs des morts, des mutilés, des orphelins et de tous les éplorés de la guerre. Ces héros, qui dépassent de beaucoup les pitoyables troupeaux des tranchées, sont la preuve qu’aux jours inscrits au cadran du destin, surgiront les combattants de la libération humaine.

Pour ce qui est de l’atterrement de ses coreligionnaires d’Autriche et de certains autres lieux, ce serait un sentiment comique si nous ne vivions une heure tragique. Voici des chefs politiciens qui ont vu déchaîner le massacre sans qu’un mot de protestation ne sorte de leurs bouches, qui se sont purement et simplement rangés derrière leurs gouvernants et qui s’avisent de trouver qu’il y a trop de sang qui coule, parce que les veines d’un ministre sont mises à contribution. C’est un peu tard. La mise à mort d’un ministre n’est pas prévue dans les évangiles selon saint Marx, mais est-ce que l’extermination de millions de pauvres diables fait partie du programme ? Ce serait presqu’à le croire en lisant certains politiciens jusqu’auboutistes.

Peu importe d’ailleurs que des politiciens approuvent ou non. Fritz Adler est devenu un des héros de la révolte contre la tyrannie et la guerre et son nom sera désormais le mot de ralliement de la grande armée des opprimés, qui attend l’heure de la dernière guerre, la sienne. Puisse-t-elle ne point tarder.




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