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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Encore sur la question sociale – Pedro Esteve
Le Réveil communiste-anarchiste N°446 – 21 Octobre 1916
Article mis en ligne le 21 janvier 2018
dernière modification le 2 janvier 2018

par ArchivesAutonomies
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D’aucuns affirment qu’il ne sert à rien de travailler à hâter la révolution sociale, car celle-ci, même triomphante laisserait, à les entendre, les hommes tels qu’ils sont, sans résoudre le problème de notre émancipation. C’est croire que la révolution faite ne changerait pas la mentalité des hommes et que les mêmes luttes continueraient. L’importance des conditions au milieu desquelles nous vivons serait ainsi nulle ou presque. Eh bien, il nous semble que pour prétendre cela, il faut être aveugle, sourd et superficiel.

Comment ne pas voir les transformations à travers lesquelles passent constamment les individus par le simple fait de changer de position sociale ? Un même individu se manifeste de façons différentes, souvent contraires, vis-à-vis d’un conflit, s’il est policier ou simple privé, bourgeois ou ouvrier, s’il nage dans l’or ou s’il se débat dans la misère. Combien de fois le fait d’avoir économisé quelques centaines de francs n’a-t-il pas suffi pour rendre égoïste un homme généreux ? Ainsi celui qui commence à capitaliser, s’il partageait avant avec plaisir le peu dont il disposait avec les camarades dans le besoin, refusera même tout prêt, à moins d’en tirer un intérêt. Qui n’a pas vu l’ouvrier, naguère enthousiaste pour les grèves, se transformer en un petit tyran dès que devenu chef de fabrique ou contre-maître ? Y a-t- il pire exploiteur que l’homme sorti de la classe exploitée ? L’individu qui monte en grade dans l’armée ou qui obtient une promotion dans l’administration civile ne change-t-il pas sa façon de penser et d’agir ? Et quel changement rapide chez la lavandière devenue une dame ou une cocotte, chez le garçon d’office passé sergent ou général, chez l’orateur du club élu député ou ministre !

Qui oserait soutenir raisonnablement que la masse du peuple est ignorante, parce que les individus qui la composent n’ont pas ou ne peuvent pas avoir les dispositions naturelles pour être intelligents ? Qui pourrait affirmer que les prostituées, les voleurs, les assassins portaient déjà en eux, en naissant, la tendance à la prostitution, au vol et au crime ? Les caractères qui distinguent les peuples les uns des autres, par la langue, les mœurs, la morale, les aspirations, sont-ils innés, produits par l’atavisme ou acquis, comme résultat des conditions du milieu dans lesquelles chaque peuple se développe ? L’enfant de parents civilisés, élevé parmi les sauvages, parlera et agira comme les sauvages et non comme les civilisés.

Certes, le milieu n’est pas tout, puisque tout individu (objet, plante ou animal) réagit ou s’efforce de réagir, si ses qualités propres sont en opposition ou diffèrent d’avec celles de ce milieu, auquel il faut néanmoins finir par s’adapter, sous peine d’être tué, si on n’a pas une force supérieure pour le transformer ou le changer.

Un détail, apparemment insignifiant, est parfois la cause d’une transformation complète. Il me souvient d’un passage de l’Origine des espèces de Darwin, qui prouve comment des conditions données peuvent être facilement changées par un simple détail. Darwin explique qu’à un certain endroit, derrière quelques sapins, existaient des terrains improductifs assez étendus. On entoura d’un treillis de fil de fer une partie du terrain jugé stérile, et quelque temps après, à la surprise de tous, on vit pousser, sans les avoir plantés ni semés, beaucoup de sapins, tellement serrés les uns contre les autres que leur développement en était entravé. L’étude du phénomène prouva qu’il y avait là à l’état de racines un grand nombre de sapins, dont quelques-uns avec plus d’une vingtaine d’anneaux (c’est dire qu’ils avaient un certain âge). Leur croissance avait été arrêtée et ils n’avaient pu vivre que sous terre, parce qu’ils étaient dévorés, tronqués par les poules dès qu’ils se montraient à fleur de terre. Le terrain enclos, les poules ne pouvant plus l’envahir, les sapins avaient poussé avec une grande exubérance. Une simple barrière avait ainsi pu transformer en un bois touffu un terrain improductif. Que de milliers, de millions d’êtres humains sont dans les conditions de ces sapins !

L’ogre capitaliste est le grand dévorateur de l’espèce humaine. Il suffoque, coupe, atrophie, dévaste, en commençant son œuvre de destruction dans l’œuf maternel, et même avant, dans la semence du mâle. Les spermatozoïdes sont perdus, l’embryon est tué. Que d’yeux vifs le manque de nutrition n’éteint-il pas ! Le travail exténuant, la misère avec l’ignorance, que de cerveaux n’ont ils pas atrophiés ! Faute de moyens, que d’intelligences ont cessé de se développer !

Et celles qui purent surmonter les obstacles les plus grands, ne furent-elles pas dévoyées ensuite, forcées de suivre les directions capitalistes ? Les événements dus à la soif de domination morale et matérielle ne parviennent-ils pas à troubler les esprits qui paraissaient les plus fermes ? Non seulement il n’est pas possible dans le milieu actuel d’élever le niveau intellectuel de la masse ouvrière à la hauteur voulue, mais l’on n’est pas même sûr des plus belles intelligences. N’a-t-on pas vu Galilée, pour se soustraire à la torture, renier la découverte qui devait le rendre immortel ; Darwin qui avait employé toute sa vie à démontrer par les faits l’erreur de la légende biblique sur la création, ne pas oser rompre nettement avec la religion ; Kropotkine qui a tout donné, tout ce qu’il avait et qu’il valait : richesse, liberté, intelligence, pour la fraternité universelle, inciter les hommes à s’entre-détruire pour ces mêmes raisons dont il avait démontré naguère la fausseté ?

A quoi bon continuer à démontrer ce que chacun de nous voit et constate tous les jours ? Personne n’ignore que pour voler un pain il faut avoir faim, que l’on est ignorant faute de moyens de s’instruire, et que l’on est soumis pour l’avoir été dès l’enfance. Entre le cheval élevé dans une écurie ou dans un établissement d’élevage, et celui né et grandi en liberté, quelle différence ! Et pourtant ce sont les mêmes chevaux, si bien que celui des prairies peut devenir un cheval de cirque et ce dernier transformer en cheval libre. Il en est de même pour le chien, le chat, le bœuf, tous les animaux, et particulièrement ceux sociables, sans en exclure l’homme.

Oui, nous soutenons qu’une fois le milieu social changé, la façon de penser et d’agir des hommes changera aussi. Et nous l’affirmons sans hésitation, car de nombreux faits l’ont déjà démontré. En plus de ce que nous venons de dire, il a été aussi constaté que pendant un mouvement révolutionnaire une grande partie des égoïsmes qui règnent ordinairement parmi les hommes disparaissent. Nous avons vu exproprier et distribuer aux autres ce dont les distributeurs avaient le plus grand besoin eux-mêmes ; nous avons vu, en temps de grève, certains grévistes, jugés incapables, organiser rapidement et à la perfection la préparation et la distribution de vivres parmi tous les nécessiteux, bien qu’ils eussent souvent à lutter contre l’arbitraire policier. En dépit de tous les obstacles rencontrés, les travailleurs manuels ont su créer et maintenir des universités, des journaux, des écoles, des sociétés de consommation, de production et d’échange. Nous savons de même comment dans nos fêtes le peuple fraternise, s’amuse, se réjouit sans aucune tutelle autoritaire. Enfin, nous avons constaté pas une, mais mille fois que les conflits et les luttes ne se produisent jamais par le fait d’avoir laissé les travailleurs, tous les hommes, s’accorder entr’eux, mais lorsque l’autorité intervient ou que des intérêts particuliers sont en jeu. C’est pour tout cela que nous sommes convaincus, que la révolution faite, c’est-à-dire la tyrannie patronale, la tyrannie politique et la tyrannie religieuse abolies, la collectivité, bien que composée d’un grand nombre d’illettrés, saura organiser la vie sociale sur la base des vrais principes de liberté, d’égalité et de fraternité.

Ce qui ne veut pas dire qu’immédiatement la paix, la liberté, le bien-être absolu régneront. Nous ne croyons pas que les sots deviendront sur le champ des sages, les impulsifs des pondérés, les paresseux des laborieux ; nous ne croyons pas non plus qu’après l’effort révolutionnaire l’organisme social fonctionnera en tout et partout normalement. Nous prévoyons, au contraire, une période plus ou moins longue de disputes et même de luttes entre les individus et les collectivités, entre ceux qui chercheront à reculer vers le passé et ceux qui ne pouvant se satisfaire du présent voudront aller plus avant encore. Mais une fois la centralisation gouvernementale, capitaliste et religieuse à terre, nous sommes sûrs qu’il ne sera plus possible de restaurer le système social présent, autoritaire, usurpateur et trompeur. Et de l’individu à la collectivité, et d’une collectivité aux autres, nous verrons peu à peu s’établir la fédération universelle des producteurs, ce qu’il n’est même pas permis d’essayer aussi longtemps que la révolution sociale n’aura pas commencé.




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