Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
La discipline - Alfred Amiguet
Le Réveil communiste-anarchiste N°445 – 7 Octobre 1916
Article mis en ligne le 21 janvier 2018
dernière modification le 2 janvier 2018

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

La discipline vient de faire l’objet d’un débat au Conseil des Etats et a mis aux prises le colonel Brugger et l’ancien président de la Confédération et colonel Lachenal. Le second, qui est député de Genève, éprouve le besoin de flatter les sentiments de ses électeurs en se répandant en longues phrases sonores et vides contre la discipline tout court et finit par déclarer que ce qu’il veut, c’est la discipline librement consentie et qui peut être aussi sévère que l’autre. Le colonel Brugger répond très justement qu’il ne saisit pas la différence, toute discipline étant basée sur la subordination des hommes aux chefs.

Cela est l’évidence même et M. Lachenal qui sait mieux que personne à quoi s’en tenir à ce sujet et qui n’a recherché, par son discours, qu’un effet électoral, doit bien rire de certain plumitif qui veut convaincre le colonel Brugger à la discipline librement consentie, en lui citant des textes de Rabelais et de Montaigne sur l’éducation des enfants.

L’éducation des enfants telle que nous la concevons et telle qu’elle devrait être si elle visait à faire des hommes libres au lieu de simples électeurs, n’a rien de commun avec l’œuvre des casernes, qu’elles soient dirigées par Brugger ou Lachenal.

L’éducation des enfants, c’est-à-dire l’aide et l’expérience apportées par l’homme à celui qui un jour le remplacera dans sa tâche, est faite dans l’intérêt exclusif de l’enfant et de son action dans la société humaine. L’éducateur le plus apprécié sera naturellement celui qui aura su comprendre l’âme enfantine et se présenter à elle en qualité de guide et non point comme un maître.

L’action de la caserne est tout autre et ne prête pas à l’équivoque. Son but est nettement déterminé. Il s’agit de faire des soldats, c’est-à-dire des défenseurs de privilèges odieux, dont les plus nombreux en sont les victimes immédiates. En raison même de la grandeur de son œuvre et de sa sincérité, l’éducateur peut trouver les mots qui forcent la confiance et retiennent l’attention de son jeune élève. Mais comment veut-on qu’un chef militaire use des mêmes procédés avec ses subordonnés, dont beaucoup se trouveront être ses exploités. Quel discours devra tenir à ses soldats un colonel propriétaire d’usines — ils sont nombreux en Suisse — pour les convaincre que c’est pour eux un grand et noble devoir de marcher contre les grévistes de ses usines ? Il ne faudrait pas détourner les questions antimilitaristes de leur véritable terrain par des controverses sur des accessoires tels que le ridicule pas de l’oie, et dont la suppression sera représentée comme une grande victoire de la démocratie, alors que la chose essentielle, l’odieux militarisme, subsistera dans toute sa rigueur. Et quels devront être les propos d’un capitaine, dont le portefeuille sera bourré de titres étrangers, pour expliquer à ses ouvriers-soldats qu’ils doivent tout sacrifier, même la vie qui est leur unique bien, pour la grandeur de la patrie ? Et comment s’y prendre pour stimuler le zèle soldatesque d’ouvriers, au nom de la sacro-sainte liberté, alors que journellement cette liberté est méconnue de la façon la plus honteuse et dont le mot lui-même n’est plus servi par les gouvernants ou les aspirants, que dans les banquets, après le champagne ?

L’œuvre de la caserne étant contraire à toutes les saines et réelles aspirations humaines, il ne peut y avoir qu’une seule discipline, et de quel nom qu’on la baptise, elle aboutit au même but, qui est de briser la volonté des hommes pour n’en plus faire que des instruments dans la main des chefs. Qu’importe le mot quand la chose reste. Et M. le colonel Lachenal conviendra qu’il en est ainsi, lui qui, en qualité de président de tribunal militaire, a condamné des hommes peu partisans de la vie des camps, ou parce qu’ils s’étaient refusés à marcher contre leurs camarades grévistes.

La discipline librement consentie n’est qu’une de ces expressions vides de sens qui sont employées en périodes électorales à l’usage des gens peu enclins à rechercher ce que cachent les mots. Combien plus juste et plus nette est la définition du poète disant :

La discipline est l’art de faire craindre une ombre En trompant l’unité sur le pouvoir du nombre.

Le nombre est fait de tous les spoliés qui ne se rendent à la caserne que par peur de la répression, et il n’est possible de les y maintenir qu’en augmentant cette peur. Pour ce faire il faut toutes les pratiques actuellement en vigueur dans les armées du monde entier, pratiques qui font du soldat un esclave et du chef une brute. Ce que nous avons constaté nous-mêmes et les récits des autres nous montrent qu’il n’y a rien d’exagéré dans cette opinion et que, dans ce domaine, l’armée des milices helvétiques est à la hauteur de celles de nos voisins.

Lors du débat au Conseil des Etats et, d’ailleurs, dès le début de la guerre mondiale, l’on a voulu voir une différence morale entre les armées des deux camps. Nous avons demandé à maintes reprises et toujours en vain, en quoi consistait cette différence morale. En feignant jésuitiquement de s’indigner, des plumitifs ont cité l’allocution de Guillaume II aux soldats de sa garde, et dans laquelle l’impérial soudard déclarait que, si ordre leur en était donné, ils devraient tirer sur leurs pères et mères. Certes, cela est odieux, mais les gouvernants de tous les pays n’ont-ils pas souventes fois donné des ordres semblables ? Ils n’ont pas fait de ce devoir d’être parricides l’objet d’une déclaration publique et se sont contentés de la pratique. Si les morts des multiples champs de la bataille sociale pouvaient parler, la liste des témoins de ce que nous avançons serait longue. Et partout des soldats ont payé de leur liberté et parfois de la vie leur résistance à l’ordre fratricide, leur volonté de rester des hommes malgré la livrée de servitude qu’une loi barbare les contraignait d’endosser.

Quant à nous, nous continuerons à combattre toutes les disciplines, celle de la caserne et celle de la politique. Sous n’importe quel nom qu’il se cachera nous attaquerons un système qui fait des hommes des êtres veules et dociles à toutes les dominations, qu’elles soient de l’officier, du patron ou du gouvernant. Nous travaillerons à ruiner une chose qui sert de prétexte à toutes les lâchetés et qui s’accorde on ne peut mieux avec la théorie du moindre effort. Assez d’un moyen qui a fait ses sanglantes preuves. C’est grâce à la discipline que trente millions d’hommes, qui ne demandaient qu’à rester chez eux, se livrent présentement et malgré eux à la plus effroyable des tueries. Il ne suffit pas de protester contre la guerre. Il faut aussi travailler à supprimer tout ce qui la rend possible, tout ce qui empêche les hommes d’être des hommes et non des bestiaux à la merci de leurs mauvais et féroces bergers.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53