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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Arguments antirévolutionnaires – Louis Bertoni
Le Réveil communiste-anarchiste N°444 – 23 Septembre 1916
Article mis en ligne le 21 janvier 2018

par ArchivesAutonomies
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La Révolution a beaucoup d’ennemis, elle en a même chez des individus se réclamant des idées anarchiques.

— Allez donc faire votre révolution avec ça !... — se plaisent-ils à répéter avec un inexprimable mépris. Et "ça" indique d’autres membres de notre pauvre humanité, qui n’ont pas, somme toute, une vie bien différente de celle de leurs impitoyables jugeurs.

Pourquoi, d’ailleurs, être révolutionnaire ? L’histoire n’est-elle pas là pour nous détromper même sur l’illusion de la révolution ?

Écoutons les raisons "historiques" invoquées contre la révolution par un socialiste et permanent ouvrier, qui a aussi toute l’expérience d’un ancien chef de police, le citoyen E. Grospierre :

Les camarades qui pensent que la révolution donne en un jour ce qu’ils désirent se trompent grandement.

Et quand on cite la Révolution française comme exemple, on commet une erreur plus profonde encore.

Les révolutionnaires pensent que la révolution non seulement ne donne pas tout, mais absolument rien en un jour, à part peut-être le renouvellement de la tradition révolutionnaire elle-même.

L’évolution se heurtant partout et toujours à une formidable force de conservation, il importe de briser celle-ci et sinon, de supprimer le pouvoir, de l’obliger à subir, pendant une certaine période d’années, l’influence, la pression directe d’une foule d’activités libres, cherchant une transformation par des réalisations promptes et audacieuses dans tous les domaines de la vie sociale. Nous ne sommes pas des politiciens pour croire aux changements à vue du fait que quelques dizaines de députés en remplacent d’autres.

Quant à la révolution française, non pas en un jour, mais en quatre ans, elle a donné des résultats fort appréciables pour le monde du travail aussi.

Vouloir ensuite établir une analogie complète entre la révolution bourgeoise et la révolution sociale, c’est oublier que leurs deux buts sont absolument opposés. Il ne s’agit plus, en effet, de substituer la domination d’une classe à une autre, mais d’abolir les classes. Les bourgeois n’avaient qu’à prendre la place des nobles pour continuer dans un rôle, identique au fond, d’oppression et d’exploitation ; nous avons, nous, à supprimer l’une et l’autre.

Aussi, tout le raisonnement de Grospierre ne peut-il être appliqué à la révolution sociale.

Le voici :

Le système des Jésuites, si bien défini par Diderot, peut servir d’image ici. Il consiste à ne rien brusquer mais à toujours pousser du coude les dieux que l’on veut remplacer hors des socles qu’ils occupent. Le moment arrive où, poussées tout au bord, les idoles tombent en se brisant ; mais, à ce moment-là, elles sont remplacées déjà par d’autres auxquelles on s’habitue d’autant plus vite qu’il y a longtemps qu’on en parle.

La chute des dieux en matière sociale constitue la révolution. Or, un régime social ne se brise pas d’un seul coup. Le régime capitaliste ne s’installait pas en maître en 1789. La Révolution, au contraire, ne faisait que consacrer sa pénétration accomplie dans toute la vie économique de l’époque. En brisant à son heure une forme politique qui ne pouvait s’adapter aux besoins nouveaux, la Révolution accomplissait sa mission historique.

Il ne s’agit évidemment plus de remplacer des dieux par d’autres, mais de se débarrasser à jamais de tous les dieux. Nous ne craignons rien autant que de trouver à la place d’anciens maîtres de nouveaux ! Merci, vraiment !

Le prolétariat a déjà pénétré, par la force même des choses, tous les lieux de production de la richesse ; il nous faut l’habituer à l’idée qu’il pourrait bien continuer sa besogne, tout en la transformant en mieux dans un délai assez court, au profit de la communauté entière au lieu qu’au seul avantage d’un patronat quelconque.

Une toute autre pénétration de quelques élus dans la banque, dans la police, au sein des différentes autorités, serait plutôt de nature à les pénétrer en retour d’idées bourgeoises, ainsi qu’une douloureuse expérience nous l’a déjà enseigné. Nos soi-disant éclaireurs ont plus d’une fois été grossir les rangs de l’ennemi.

Bien entendu — et c’est la seule observation exacte qui se trouve dans l’article de Grospierre — la révolution devra représenter un grand développement économique, une forte augmentation de la production. Mais l’exemple de la guerre est là pour nous prouver qu’il sera assez aisé de les obtenir. Pourquoi, ce qui a été possible en un temps très court et dans les conditions les plus difficiles et les plus dangereuses, pour la production de tous les engins de mort, ne le serait-il pas en période de calme, pour l’œuvre de vie la plus variée ? Plus que jamais la multiplication de tous produits utiles apparaît comme réalisable à courte échéance.

Voici la conclusion de notre antirévolutionnaire :

Ainsi, on aurait tort de discuter de révolution après la guerre, comme si elle devait apporter au prolétariat insuffisamment organisé encore, un changement dans la forme de propriété. Le prolétariat doit devenir, par son organisation complète, une force sociale capable de s’imposer. Avant que cette force soit réelle, avant qu’elle ait pu pénétrer dans tous les rouages de la vie économique et politique, il y aura des émeutes, mais elles se termineront toutes comme la Commune de Paris en 1871.

Le prolétariat doit avoir conscience de sa force, mais il est nécessaire qu’il comprenne également que la révolution sera, comme pour la bourgeoisie de 89, la fin de son œuvre et non le commencement.

Donc, pour le moment, il faut parler d’organisation et non de révolution. Mais de quelle organisation s’agit-il ? De celle dont les ouvriers allemands étaient passés maîtres, à savoir l’organisation de la soumission au régime existant moyennant quelques compensations dérisoires ou même nulles ? Une organisation liant au surplus son sort au développement même du capitalisme, qui présuppose les guerres les plus terribles ?

Exclure la révolution, c’est admettre la guerre. Prévoir les dangers et les sacrifices de celle-là, c’est très bien, mais celle-ci ne coûte telle donc rien au prolétariat ? Les trente-cinq mille cadavres de la Commune ne doivent pas être oubliés, non pour enseigner au peuple à se soumettre, d’ailleurs, mais pour lui montrer, au contraire, qu’il faudra agir promptement, sans hésitations, sans ménagements, sans demi-mesures, sans une fausse modération incompréhensible vis-à-vis d’injustices qu’il s’agit de réparer aussi complètement que possible. La guerre a déjà coûté aux Français vingt-cinq fois plus de cadavres que la Commune, et ce n’est pas fini. Ne l’oublions pat non plus.

Encore une fois, le prolétariat a déjà pénétré, en les faisant fonctionner, dans tous les rouages essentiels de la vie économique. La grande propagande à entreprendre, c’est qu’il ne doit plus consentir à travailler pour le compte de quelques spéculateurs, mais uniquement au profit de chacun et de tous.

Affirmer que la révolution sera la fin et non le commencement de l’œuvre du prolétariat est évidemment inexact. Dans tout ce qui se fait sous un régime capitaliste, il ne peut y avoir rien de socialiste à proprement parler. Les novateurs, obligés quand même de s’adapter au milieu, de se soumettre à des règlements, des lois, des coutumes aussi, en opposition avec leurs principes, font souvent œuvre incomplète et contradictoire, dont leurs ennemis se plairont à dénoncer les défauts, après les avoir imposés. Il faut, d’abord, de grands mouvements de foules, venant ébranler l’ensemble des institutions, afin que les initiatives populaires les plus hardies, puissent se compléter lei unes par les autres et permettent ainsi de larges et profonds changements dans la vie sociale.

Nos permanents syndicaux se sont chargés eux-mêmes de nous expliquer comment l’organisation, révolutionnaire à ses débuts, cessait toujours plus de l’être au fur et à mesure de son développement, pour devenir un élément d’ordre — et d’ordre bourgeois bien entendu, le seul concevable avant une révolution. Un progrès réel présuppose des ruptures et non de perpétuelles transactions avec le passé. Or, tout contrat collectif entre patrons et salariés n’est qu’une reconnaissance du droit d’exploitation et rien n’est plus absurde que de faire de notre émancipation elle-même l’objet d’arbitrage ou de conciliation.

L’"organisation complète" du travail et des travailleurs ne sera possible que pendant la période révolutionnaire, au cours d’années de grandes luttes et de vie intense. Nous pouvons et devons faire aujourd’hui une préparation indispensable, mais notre œuvre proprement dite ne commencera qu’avec la révolution. Et souvenons-nous surtout que renvoyer le jour de celle-ci, c’est laisser temps et place pour de nouvelles boucheries capitalistes.




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