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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Etre ou ne pas être – Louis Bertoni
Le Réveil communiste-anarchiste N°438 – 24 Juin 1916
Article mis en ligne le 21 janvier 2018
dernière modification le 10 février 2018

par ArchivesAutonomies
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Nous vivions dans un monde où le "juste milieu" était très apprécié. La plupart des hommes étant fort embarrassés au moment d’avoir une décision quelconque, nulle doctrine ne pouvait avoir plus de succès que celle précisément de ne jamais en prendre.

Pensez donc ! faut-il être fanatique pour répondre oui ou non à une question donnée, pour prendre une attitude bien nette et la faire suivre d’une action précise ! Les gens sensés, eux,

tra il si e il no son di parer contrario...

N’es-ce pas là l’un des plus célèbres vers italiens et l’Italie n’est-elle pas le pays de Machiavel ?... Donc, "entre oui et non, soyons d’avis contraire" contraire à quoi sinon à la vérité, par trop indigeste pour les estomacs délabrés par la nourriture frelatée de la religion et de la politique ?

Un nommé Shakespeare avait mis autrefois dans la bouche de l’un de ses personnages la fameuse question : "Être ou ne pas être ?" Seul un fou ou un exalté pouvait la prendre au sérieux, alors qu’il y a la solution facile et élégante tout à la fois de... paraître !

Ah ! l’admirable science du flottement, de l’indécision, du tâtonnement, de l’irrésolution, du piétinement, de l’incertitude, du pataugeage ! Seul un esprit simpliste, unilatéral, borné, grossier pouvait la méconnaître ! Heureusement que les esprits équilibrés, avisés, sensés, modérés, pondérés, sages, avertis, réalistes, pratiques avaient constamment le dessus. Ils ne voulaient jamais ni une chose ni l’autre sous prétexte d’emprunter à chaque chose ce qu’elle a de bon et le choléra même, parait-il, doit avoir du bon.

Ne pas être, faire le mort, non, mais, d’autre part, bien se garder de se montrer trop vivant. Ne rien vouloir, non, mais, n’avoir pas non plus de volonté trop opposée à celle des maîtres. Se taire, non, mais ne parler que pour ne rien dire. Se cacher, non, mais se montrer de façon à n’être pas trop aperçu. Se soumettre, non, mais ne rien tenter contre la soumission. Et ainsi de suite, par un admirable équilibre, être ni pour ni contre, ni absent ni présent, ni réservé ni outré. Les hommes les plus en vue étaient ceux qui savaient découvrir la formule on ne peut plus vague réalisant l’accord par son insignifiance même. Pour n’avoir pas d’ennemis, jouir de l’estime et de la sympathie universelles, rien ne valait davantage que d’être aussi nul que possible, de convaincre surtout autrui de son manque de conviction.

Et pourtant des questions formidables ne s’en posaient pas moins toujours plus impérieuses :

Fallait-il être pour ou contre l’Etat ? pour ou contre le militarisme ? pour l’internationalisme ou le patriotisme ? pour la réforme ou la révolution ? pour le désarmement ou la guerre ?

Mais dans les congrès, des ordres du jour très savamment alambiqués finissaient par fondre les contraires, par concilier les inconciliables, par allier les inalliables. Et les plus habiles à cette besogne voyaient grandir leur prestige, se sentaient de plus en plus appréciés et finissaient par se croire des sauveurs universels de peuples et d’idées.

Seulement, le jour allait venir où il faudrait dire oui ou non, se porter d’un côté ou de l’autre, obéir ou se révolter, être ou ne pas être, selon l’embarrassante question du dramaturge anglais. Car une décision bonne ou mauvaise finit par intervenir et, faute d’un choix, nous nous trouvons en présence d’une imposition, et quelle imposition !

Il ne sert plus à rien de dire :

— L’Etat c’est nous tous, nous ne pouvons être contre nous mêmes.
— Nous condamnons un militarisme agressif, mais nous l’acceptons pour la défense.
— Pour l’Internationale, oui, mais sans vouloir laisser en plan la patrie au jour du danger.
— Pour la réforme et la révolution, puisque celle-ci n’est que la réforme intégrale.
— Pas de solutions extrêmes : ni guerre, ni désarmement, mais limitation des armements.

Admirons ce "juste milieu" qui ne nous préserve pas du danger réactionnaire et ne prépare aucun effort révolutionnaire.

La guerre éclate, et comme l’Etat c’est nous-mêmes, nous nous envoyons à la boucherie. D’ailleurs, la meilleure défense consiste à frapper le premier, aussi l’invasion d’autres pays n’est-elle pas moins légitime que la défense du sol national. Bien entendu, pour le moment c’est le tour de la patrie, celui de l’Internationale ne viendra que plus tard. Et quant à la réforme, quelle est désormais sa signification dans l’immense ruine de la guerre, que la révolution seulement aurait pu empêcher ? Comment ne pas voir, en somme, que les solutions sont toujours extrêmes, et que si la guerre et la révolution étaient les deux réalités opposées, la paix armée ne représentait qu’un mensonge fatal pour les peuples ?

La leçon n’aura-t-elle donc pas été assez terrible pour pouvoir servir ? Et les hommes qui veulent ne rien vouloir, s’efforcent de ne faire aucun effort, pensent à se dispenser de penser, concluent de ne rien conclure, les hommes vertueux, honorés, loués du "juste milieu" continueront-ils à nous mener aux pires désastres ?

Rappelons donc les fortes paroles d’E. Duclaux :

Une nation est malade de l’alcoolisme, comme elle est malade de la politique, comme elle est malade du protectionnisme, comme elle est malade de toutes les conceptions sociales qui font croire que le salut est dans le moindre effort. Tel un malade qui changerait de médecins, en tâchant de trouver celui qui le laissera plus tranquille. Il en a le droit, lorsque sa maladie est incurable. De même un pays a le droit de laisser le champ libre à ses endormeurs. Mais s’il veut guérir, il faut qu’il le veuille activement, et non d’une façon passive.

Cela est vrai pour l’humanité toute entière, et quelle pourrait bien être notre activité sinon une activité révolutionnaire ? Remontons donc aux causes de la guerre : le capital et l’Etat — et préparons pour demain la grande transformation économique et sociale, qui assurera au monde la paix par le bien-être et la liberté.




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