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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Classe ouvrière et communisme
{Lutte de Classe}, Juillet 1972, p. 1-7.
Article mis en ligne le 27 novembre 2013

par ArchivesAutonomies

Parmi les nouvelles feuilles dont chaque printemps gratifie la bibliothèque du révolutionnaire - et dont la plupart ne survivent pas aux rigueurs du premier hiver - on relève cette année les deux premiers numéros d’une publication intitulée "Le Mouvement Communiste" [1].
Celle-ci se distingue de la plupart des publications du même genre en abordant avec une certaine largeur de vues des problèmes fondamentaux pour l’activité révolutionnaire : en quoi la perspective communiste réapparaît dans les luttes de classe des dernières années (MC n° 1) et ce que signifie historiquement le communisme (MC n° 2). Il n’en est que plus regrettable de constater que le résultat ne correspond pas aux intentions des auteurs, et qu’au terme de plus de quarante pages les problèmes se trouvent obscurcis plutôt que clarifiés.
S’il en est ainsi, c’est d’abord parce que les rédacteurs de MC n’ont visiblement pas pris la précaution de soumettre leurs textes à une discussion critique avant de les diffuser. À cet égard, ce n’est pas une excuse de déclarer que "ce serait une erreur de subordonner son action à une élaboration théorique parfaite" (MC n° 1, "Présentation"). Nul ne réclame la perfection. Mais l’on est en droit d’attendre d’un militant politique (surtout lorsqu’il se propose de constituer "des liens organiques... entre ceux qui pensent que nous allons vers un affrontement entre la classe ouvrière et le capital" - ibid.) qu’avant de noircir du papier il prenne la peine d’accorder ses idées entre elles, et autant que possible avec le monde extérieur. Or les textes qui nous sont proposés, bien que rédigés de manière très personnelle, sont par leur contenu une cacophonie où s’affrontent, d’une page à l’autre et même d’une phrase à la suivante les contradictions les plus irréductibles.
Force est donc de simplifier et de schématiser, pour tenter d’y voir clair. La ligne principale, qui se dégage des textes en question, peut se résumer dans les propositions suivantes :

  • (1) L’évolution du capitalisme crée mécaniquement les bases de la société communiste et conduit automatiquement à la révolution ("La société contraindra tous les éléments auxquels elle refuse toute perspective à instaurer de nouveaux rapports sociaux" - MC n° 2 - page 20).
  • (2) D’ores et déjà, les bases matérielles du passage au communisme existent, dans la mesure où l’élévation de la composition organique du capital réduit le travail vivant à un rôle d’appoint dans la production ("si cette infrastructure est l’élément essentiel de la production, alors le rôle régulateur de la valeur, correspondent à la phase où le travail vivant était le facteur productif principal, perd tout son sens..." (MC n° 2, page 16).
  • (3) Dans ce processus la classe ouvrière ne joue aucun rôle actif. Totalement intégrée au capital, elle n’en est que la partie variable, chargée de mettre en œuvre le capital constant et de fournir la plus-value : "en dehors d’une période révolutionnaire la classe ouvrière n’est rien d’autre qu’une fraction du capital dont les syndicats sont la représentation" (MC n° 1, page 16) ; "En dehors de ce moment de conflit, et de ceux qui le précèdent, le prolétariat est réduit au rang d’un élément du capital, d’un rouage de son mécanisme" (MC n° 2, page 15).
  • (4) À la faveur d’une crise, dont la nature et l’origine ne sont pas précisées (on nous dit simplement "il faut que la société connaisse des difficultés suffisamment graves pour ne plus pouvoir isoler les luttes les unes des autres" - MC n° 2, page 21) le prolétariat interviendra pour instaurer de nouveaux rapports de production. Ce faisant, il se comportera en instrument aveugle de la fatalité ("La révolution communiste est un mécanisme que le prolétariat accomplit sans savoir qu’il va l’accomplir" - MC n° 2, page 15).
  • (5) Il s’ensuit que les problèmes d’organisation de la classe ouvrière pour la lutte anticapitaliste ne se posent pas ("la révolution n’est pas un problème d’organisation" - MC n° 2, page 21). Au reste, les luttes actuelles n’ont pas de perspective autre que réformiste, dans la mesure où elles ne débouchent pas directement sur le communisme ; il semble d’ailleurs que même la perspective réformiste soit illusoire "dans une situation qui ne permet pas à des revendications partielles de se réaliser" (MC n° 1, page 10). La question de l’organisation peut d’autant moins se poser que "le prolétariat tel qu’il se présente actuellement dans l’économie est par définition incapable de diriger ou de gérer quoi que ce soit" (MC n° 2, page 21).
  • (6) Il faut donc considérer comme positif le fait qu’on ne voit pas actuellement apparaître une nouvelle forme d’organisation ouvrière, et que les groupes qui se forment périodiquement se défont assez rapidement : "La disparition de ces groupes est un des signes de la radicalité du mouvement... l’idée selon laquelle les groupes ouvriers finiront à force d’expériences et d’échecs à se constituer en une organisation puissante capable de renverser le capital relève toujours de la même pensée bourgeoise de la critique partielle se transformant graduellement en critique radicale" (MC n° 1, page 11).
  • (7) La négation principielle des illusions démocratiques ("pour lui (le prolétariat) la “démocratie” ne peut être qu’une dictature" - MC n° 1, page 6) s’appuie sur l’absence présumée de toute différenciation au sein de la classe ouvrière : "Ainsi, l’organisation communiste n’a pas à se poser en tant que médiation entre la fraction radicale et les autres fractions de la classe ouvrière" (MC n° 1, page 12). À la limite, il semble que l’évolution du capitalisme ait déjà atteint un niveau tel que toutes les particularités locales se trouvent effacées : "le déroulement des grèves est de moins en moins déterminé par les conditions locales, mais de plus en plus par les conditions internationales du capitalisme" (MC n° 1, page 7).

    Ce qui caractérise cette vision apocalyptique du communisme, c’est un souverain mépris pour la réalité, celle des luttes ouvrières comme celle du fonctionnement du capitalisme. Un exemple révélateur : les dithyrambes sur le "fantastique développement des forces productives" (qui soi-disant rendrait inutile toute période de transition vers le communisme) ne s’embarrassent nullement des données - d’accès pourtant facile - qui ramènent ce développement à de plus modestes proportions. Que devient, par exemple, le rôle majoritaire de l’infrastructure, lorsque l’on sait que même aux États-Unis (pays où la composition organique du capital est le plus élevée) le travail vivant contribue encore pour les deux tiers, au moins, de la valeur ajoutée dans l’industrie de transformation [2] ? Faut-il en conclure que la perspective communiste se trouve reportée aux calendes grecques, en dépit des déclarations fracassantes selon lesquelles nous serions entrés dans "une nouvelle période de l’histoire" (MC n° 1, "Présentation") caractérisée par "la crise de la valeur" (MC n° 1, page 4) ?
    Mais les fait sont têtus, et s’introduisent avec leur manque de tact habituel dans les constructions idéologiques les plus harmonieuses. Bon gré, mal gré les textes de MC sont contraints de leur faire une place, sans toutefois en tirer les conclusions qui s’imposent.
    Tout d’abord, les conditions locales que l’on avait mises à la porte (MC n° 1, page 7) rentrent par la fenêtre (MC n° 1, page 9) : "suivant les circonstances locales, les directeurs sont séquestrés, les sièges syndicaux sont attaqués par des milliers d’ouvriers" ; et un peu plus loin : "suivant les circonstances locales et la situation générale du capitalisme, le processus de rupture se précise plus ou moins".
    À y regarder de plus près, il semble tout de même que la classe ouvrière ne soit pas ce bloc homogène, tout entier tendu vers la révolution, qui ne présente même plus de revendications (MC n° 1, page 9) et n’a plus, à proprement parler, d’illusions syndicales (MC n° 1, page 16). Des fractions de cette classe sont soumises aux syndicats, et comme telles doivent être combattues (sans doute par celles qui ne le sont pas : cf. MC n° 1, page 10). La fraction la plus exploitée, la plus productive de plus-value, a un rôle central à jouer dans la lutte (MC n° 1, page 8). Il est peut être permis d’en déduire que les rapports entre cette fraction et les autres risquent de poser quelques problèmes d’organisation, encore que MC rejette explicitement une telle conclusion.
    Ainsi, différentes fractions de la classe ouvrière agissent différemment, ont peut-être une conscience différente de leurs actes. Il semble même que cette conscience puisse jouer un rôle positif, puisque l’on nous dit que "la conscience de ce qu’il (le prolétariat) fait lui est précieuse pour abréger cette phase en agissant plus efficacement" (MC n° 2, page 15). On précise même qu’il y a "dès maintenant tout un ensemble de pratiques, de gestes, d’attitudes même, communistes" (MC n° 2, page 23) et qu’il "se constitue de façon souterraine un tissu de relations" ayant pour objet "une activité anticapitaliste" (MC n° 1, page 14).
    Bien sûr, lorsque l’on cherche des exemples de pratiques communistes, tout ce que l’on trouve dans MC n° 2, page 23, c’est "la négation du travail OS" et "la lutte des expulsés occupant un appartement ou un local vide" (et vive le populisme des sectateurs de Mao). Ces pratiques et ces tissus de relations, ne faut-il pas plutôt les voir dans ces fameux groupes ouvriers, qui persistent à se structurer en dépit des anathèmes qui leur sont lancés ? N’assisterait-on pas, par hasard, à la formation - certes embryonnaire et traversée d’innombrables retours en arrière - d’une nouvelle forme de rapports sociaux, capable de se substituer aux rapports capitalistes ?
    Et s’il en était ainsi, le problème de la démocratie ouvrière ne prendrait-il pas une autre dimension que celle que veut lui reconnaître MC [3] ? Qui plus est, la formation de nouveaux rapports entre prolétaires sur les lieux de la production ne serait-elle pas en relation directe avec l’élévation de la combativité ouvrière, qui semble bien avoir plongé le capitalisme mondial dans la crise où il se débat aujourd’hui [4] ? Les résultats concrets atteints dans la lutte ne montrent-ils pas que, contrairement à ce que MC voudrait nous faire croire des revendications partielles sont, non seulement formulées par des ouvriers mais éventuellement imposées aux capitalistes ? Et, loin de pouvoir toujours être "absorbées", ces revendications ne mettent-elles pas l’économie capitaliste en crise, beaucoup plus que ne le fait le "fantastique" développement des forces productives [5] ?
    Mais l’on ne fera pas aux auteurs de MC l’injure de supposer qu’ils ne sont pas au courant de tous ces détails. S’ils refusent d’en tenir compte, c’est évidemment à cause des conclusions pratiques qu’ils devraient normalement en tirer. En effet, à partir du moment où l’on reconnaît l’importance décisive des formes d’organisation de la classe ouvrière pour la lutte anticapitaliste, on est bien obligé d’en conclure que le travail du révolutionnaire consiste à favoriser certaines formes contre d’autres, et donc à entreprendre un travail systématique d’appui à certains groupes ouvriers. Contrairement à "La Théorie" qui ne demande que de l’encre et du papier (à condition de ne pas être trop exigeant quant à la qualité du produit) l’intervention dans les luttes ouvrières exige du sérieux et de la continuité (c’est entre autres le manque absolu de ces ingrédients parmi les "ultra-gauches" actuels qui pousse tant de groupes ouvriers vers des formations dirigistes qui ne correspondent pas à leur orientation).
    On ne saurait dés lors s’étonner que les textes de M.C. nous laissent sur notre faim quant aux "tâches des communistes". Dans la présentation, on nous dit qu’il s’agit "de passer à l’acte positif qui est d’abord que les révolutionnaires communistes interviennent dans les luttes présentes pour défendre leurs points de vue". On se demande quel genre d’intervention serait possible à partir d’un "point de vue" qui postule que les luttes n’ont pas de sens et que le prolétariat n’est qu’un rouage passif du capital. À vrai dire, on se demande même pourquoi des gens imbus d’un pareil "point de vue" auraient la moindre velléité d’intervenir dans quoi que ce soit.
    C’est, bien sûr, compter sans la pression des circonstances, qui périodiquement précipite dans l’action même les plus acharnés liquidateurs de l’organisation révolutionnaire. Mais du fait même que cette action n’a pas de base de classe définie, elle prend les formes les plus aberrantes et les moins aptes à faire progresser le communisme. Le rôle joué par les rédacteurs de MC dans la dissolution du Comité Inter-Entreprises (dont MC n° 1 nous donne un aperçu des plus fantaisistes, cf. pages 1 et 2) a été assez révélateur à cet égard [6].
    En définitive, ce qui nous est proposé dans MC n’est qu’une idéologie composite qui reflète les problèmes personnels de quelques individus. Par sa position dans la société de classe, le militant révolutionnaire se trouve dans une situation particulièrement difficile, surtout lorsqu’il n’est pas personnellement soumis à l’exploitation capitaliste, où le prolétariat puise en permanence les bases de son activité de classe. Cette activité, il ne peut s’y associer qu’au prix d’un effort continu tant théorique que pratique. À défaut, la position qu’il exprimera ne sera pas celle du prolétariat, mais celle d’une autre couche sociale. En l’espèce, on a nettement le sentiment d’entendre la voix du lumpen-prolétariat perpétuellement ballotté entre ses espoirs millénaristes et l’angoisse née du sentiment de sa propre impuissance. De là une pensée réifiante qui juxtapose à un prolétariat actuel, totalement intégré dans le capital, un prolétariat futur, qui tout d’un coup deviendrait capable de faire la révolution. Or, ce qu’il importe de saisir dialectiquement, c’est la double nature du prolétariat, à la fois capital variable et créateur d’une société nouvelle, et qui simultanément, par la lutte autour des conditions de vente de la force de travail, influence de manière décisive le fonctionnement du capitalisme et se prépare lui-même pour la révolution [7].
    C’est le rapport changeant entre ces deux aspects indissociables du prolétariat qui constitue la trame de l’histoire du mouvement ouvrier. C’est lui aussi qui fonde matériellement les possibilités d’intervention de minorités organisées et constitue par conséquent le point d’appui d’une éventuelle organisation révolutionnaire. Toute activité qui ne part pas de la reconnaissance de cette réalité est condamnée à demeurer stérile, lorsqu’elle ne devient pas positivement nuisible.