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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La guerre et ses conséquences
Le Réveil communiste-anarchiste N°432 – 25 Mars 1916
Article mis en ligne le 5 janvier 2018
dernière modification le 1er janvier 2018

par ArchivesAutonomies
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Nous ne nous sommes jamais réclamés de la science, nos connaissances d’ouvriers étant forcément limitées ; d’autre part, nous avons trop vu de soi-disant "scientifiques" faire preuve de la plus crasse ignorance pour ne pas nous montrer quelque peu méfiants vis-à-vis de la science aussi.

Nos raisonnements, nos conclusions et nos propositions nous sont dictées par l’expérience historique et par notre propre expérience au jour le jour, nous montrant sans cesse les mêmes maux renaissant des mêmes inégalités et usurpations.

Néanmoins, voici que nous nous trouvons une fois de plus être d’accord avec la science. Que nos camarades veuillent bien se rappeler ce que nous n’avons cessé d’écrire depuis le début de l’abominable boucherie, pour le comparer avec les citations que nous allons faire. Elles sont tirées d’un article d’Auguste Graziani, professeur ordinaire d’économie politique à l’Université de Naples, sur "les futures conséquences économiques de la guerre."

Notre première affirmation a toujours été que de la guerre en elle-même, on ne pouvait rien espérer. Et M. Graziani écrit :

Il peut arriver, avant tout qu’il n’y aura aucun changement radical dans la constitution sociale. Beaucoup, impressionnés par la vastité de la lutte actuelle, croient qu’elle prépare une ére nouvelle dans le domaine même de l’organisation économique. Cette opinion ne me parait pas fondée. Jamais’ une guerre par elle-même n’a produit de véritables bouleversements sociaux, bien qu’elle ait pu en être l’instrument, mais, dans ce dernier cas, c’étaient des forces sociales qui, à travers le conflit sanglant, déterminèrent leur propre transformation.

Cette constatation justifie à elle seule l’attitude préconisée par nous, en dehors même de toute question de principes. Participer au conflit sous la dépendance la plus absolue de nos ennemis, puisque les faits ont prouvé que l’Etat moderne ne tolère plus ni francs-tireurs, ni garibaldiens, c’est nous mettre dans l’impossibilité de constituer et d’agir sur ces forces sociales cherchant à déterminer leur propre transformation, c’est nous sacrifier sans autre résultat que de renier notre idéal et d’amener la pire confusion dans les esprits, au seul profit de gouvernants et d’exploiteurs.
M. Graziani ajoute :

Malgré les nombreuses variations qu’elle peut réaliser dans la politique de chaque Etat, la conflagration actuelle ne parait pas ébranler aucune des bases sur lesquelles s’élève la constitution économique.

Or, c’est précisément à ces bases que nous avons toujours voulu nous attaquer et la guerre ne visant certes pas à le faire, notre propagande, notre initiative et notre action n’ont pas cessé d’avoir leur but bien précis ; les événements mêmes leur donnent une importance toujours plus grande. Nous n’avons pas à craindre de rester en dehors de la vie ; au contraire, puisque de l’aveu même d’un savant officiel, nulle solution n’est à espérer des armées en présence, c’est à d’autres forces sociales qu’il appartient de la déterminer.
Sachons surtout gré à M. Graziani de nous répéter une fois de plus cette grande vérité :

Une modification de la propriété seulement, que l’on ne peut espérer obtenir au moyen de procédés révolutionnaires immédiats, serait à même d’amener un changement de rapports entre entrepreneurs et salariés.

C’est nous qui soulignons. M. Graziani, et même la presque totalité des socialistes révolutionnaires... et parlementaires, ne croit pas à la possibilité d’une révolution. Nous ne lui en demandons pas autant. C’est à nous, travailleurs, d’avoir la conviction profonde de la nécessité et de l’urgence d’une immense expropriation pouvant seule remédier aux maux résultant de la guerre et nous assurer une paix durable. En attendant ne nous lassons pas de répéter partout qu’il faut cette "modification de la propriété". Et n’acceptons point que cette question soit renvoyée à plus tard. Plus tard, il serait peut-être trop tard. Ne l’oublions point, puisque la politique est surtout l’art de l’escamotage. M. Graziani nous dit d’autres choses fort intéressantes et qui ont une saveur particulière en ces temps d’"union sacrée. Pour lui même la plus grande communion de vie, de souffrances, de deuils "entre les classes économiques fraternellement associées sur les champs de bataille, ne changera pas profondément leurs rapports réciproques."

Vérité on ne peut plus évidente, certes, mais ce sont ces vérités-là qui sont précisément les plus méconnues. Et notre professeur, polémiquant ensuite avec M. Charles Gide qui pense pouvoir tout arranger pour le mieux grâce à une soi-disant solidarité sociale et au coopératisme, écrit encore :

Les impulsions psychiques doivent leur nature et leur force au milieu économique et la lutte entre entrepreneurs et salariés se trouve non pas dans le sentiment des individus, mais dans les choses elles-mêmes. Dans quelques cas particuliers la solution pacifique des conflits sociaux pourra être préférée à la solution violente grâce à des relations personnelles, mais la conduite concrète des uns et des autres dépend normalement et dans la plupart des cas de la puissance productive du travail, de la valeur des accumulations, de l’étendue du chômage, du taux de l’intérêt et d’autres facteurs encore. Le mouvement coopératif est tel qu’il peut se vérifier dans la société capitaliste : certes la coopération de consommation permet quelques économies dans l’achat des produits, celle de crédit limite l’intérêt des capitaux, la coopération de production élève le travailleur au rang d’entrepreneur, mais l’on ne voit pas comment la guerre pourrait contribuer à en élargir le domaine restreint, à empêcher sa dégénération en entreprise purement capitaliste.

Deux choses sont donc à retenir pour nous : l’union sacrée demeurera mensongère aussi longtemps que les inégalités économiques subsisteront. Et le coopératisme ne pourra nous sauver des maux de la guerre, "sa dé-génération en entreprise purement capitaliste" ne pouvant être empêchée.

M. Graziani combat aussi l’opinion de ceux qui espèrent de la guerre nous ne savons quelle mise en valeur des plus hautes qualités humaines. Il dit notamment :

Il n’est pas permis d’affirmer que la guerre détermine un perfectionnement psychique ; au contraire, parmi les innombrables maux qu’elle cause, la guerre produit aussi une tendance des esprits et des cœurs à se pervertir au cours de la conflagration. D’aucuns exaltent les bienfaisants effets moraux de la guerre, en lui attribuant les héroïsmes qui se manifestent et se résument dans le suprême sacrifice de la vie pour la collectivité, dans la concorde réelle et dans l’oubli de dissentiments âpres et partiels, dans l’accomplissement d’actes sublimes de vertu, sagacement dirigés vers l’obtention du but commun. Cependant, ces actions magnifiques, ces nobles sentiments ne sont pas plus excités par la guerre que par tout autre calamité : les tremblements de terre, les cyclones fournissent l’occasion d’actes aussi admirables, mais personne ne voudrait en attribuer le mérite à ces désastres mêmes. Ce n’est pas la guerre, mais la conscience des buts du corps politique, qui pousse au dévouement héroïque ; la guerre en elle même ne consistant que dans l’affaiblissement de l’ennemi, les exterminations et les ruines, provoque, même dans des esprits humanitaires, des passions sauvages.

... Certes l’orgueil et plus que tout autre chose le militarisme allemand, constituant non-seulement un système de défense, mais s’insinuant ou s’infiltrant dans beaucoup d’institutions civiles ou sociales, a contribué à déterminer les atrocités commandées, les répressions barbares, mais celles-ci sont plus directement suscitées par la guerre et érigées même en système. Les hostilités terminées, la plus puissante cause de ces crimes collectifs viendra à manquer. Les Allemands même, comprennent la condamnation prononcée contre ces faits par l’opinion publique impartiale, si bien qu’ils cherchent à les justifier et à les excuser.

Hélas ! il n’y a pas que les atrocités et les barbaries allemandes : tous les belligérants en ont commis. Mais notre professeur ne pouvait relever que celles-là ! N’insistons pas. Son article contient assez de choses belles, bonnes et vraies pour ne point lui garder rancune de cet oubli. Étendons son raisonnement à tout le monde, approfondissons-le, et retirons-en l’un des meilleurs enseignements parus depuis la guerre.




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