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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Anarchisme et militarisme – F. Domela Nieuwenhuis
Le Réveil communiste-anarchiste N°422 – 6 Novembre 1915
Article mis en ligne le 10 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Il y a, même parmi nous, des personnes qui pensent que cette guerre sera la dernière. Je ne suis pas de leur avis. Je crains au contraire, que ce ne soit le commencement d’une ère de guerres, l’une plus terrible que l’autre, puisque l’on se bat maintenant sur terre et sous terre, sur l’eau et sous l’eau et même dans les airs. La guerre embrasse tous les éléments et prend des proportions inconnues jusqu’ici. Chose étrange, elle soulève encore des enthousiasmes et nous assistons aux spectacles les plus ridicules et les plus insensés.

Que dire, par exemple, de cette demoiselle Gaby Deslys, une ancienne maîtresse de l’ex-roi Manuel de Portugal, qui, à Londres, dans une assemblée publique pour le recrutement, promettait à tout nouveau volontaire sa photographie avec signature et... un baiser. Le théâtre fut assailli par une foule d’hommes et elle tint sa promesse. Ainsi, ces égarés ont trahi leur humanité pour un baiser de prostituée. Peut-être que sous peu une autre femme offrira plus encore et l’enrôlement y gagnera d’autant. La presse ne manquera certes pas de la louer et de dire qu’elle a bien mérité de la patrie. Le monde est une vaste maison d’aliénés.

On m’a demandé si je pensais que le militarisme aura à perdre ou à gagner de la guerre. Je réponds que selon moi le militarisme va vers une croissance inouïe, car chaque État voudra s’armer le plus possible et pas un seul ne songera à désarmer.

Que les Alliés soient vainqueurs, et ils s’empareront de l’Arabie, de la Mésopotamie, de la Syrie, de l’Arménie, peut-être même du Bosphore, en y ajoutant les colonies allemandes de l’Afrique du Sud et d’ailleurs. Mais l’Allemagne ne s’y résignera pas. Elle cherchera sa force dans de nouveaux et plus formidables armements et aussi dans des alliances un peu partout.

Que l’Allemagne triomphe, et elle fera siennes les colonies françaises et belges. En outre, sa domination en Turquie lui permettra de s’installer dans l’Asie mineure, la Mésopotamie et l’Arabie, et de s’ouvrir ainsi une nouvelle route vers les Indes anglaises.

L’Angleterre ne le tolérera pas, d’où nouveaux armements.

On peut en dire de même de la France et de la Russie.

Enfin si aucun des belligérants ne vainc, le militarisme n’en sera pas moins maintenu par tous et développé comme il ne l’a jamais été.

Dans cette guerre, il y a les germes de nouveaux armements, de nouveaux impérialismes, de nouvelles guerres.

A moins que les socialistes, demeurés fidèles à leurs principes, sachent agir d’un commun accord, ainsi que le voulait autrefois Jules Guesde, ancien anarchiste promu ministre à force d’évolutions “scientifiques”. Il écrivait, jadis : “Nous sommes résolus, et les partis socialistes doivent l’être aussi, à jeter la révolution dans les jambes des armées en marche. Il faut crier aux canons que l’on roule et que l’on charge : On ne passe pas ! On ne part pas !”

Le peuple ne comprendra-t-il donc jamais son véritable intérêt ?

Il se peut aussi que le militarisme se tue lui-même, à la suite des dettes énormes qu’il aura imposées à tous les Etats, les ruinant les uns après les autres, car la course aux armements est en même temps une course à la banqueroute universelle.

En tout cas, la paix ne se fera que par les peuples, tous intéressés à empêcher leurs gouvernants de poursuivre des rêves sanglants et ruineux.

Aussi longtemps que les Etats existent, le militarisme existera aussi, car il est leur principal instrument de domination. Le nombre est toujours grand de ceux qui ne comprennent pas encore que militarisme et étatisme sont inséparables. Qui dit antimilitariste dit en même temps anti-étatiste. Les véritables antimilitaristes sont donc les anarchistes, comme ils sont aussi les seuls libre-penseurs.

Voici les antithèses à établir entre anarchisme et militarisme :

L’anarchisme ne veut pas de gouvernement. Le militarisme est le fondement de tout gouvernement, quel que soit son nom : Empire, Royaume ou République.

L’anarchisme est la négation de toute autorité. Le militarisme représente l’autorité la plus absolue de haut en bas.

L’anarchisme part de l’individu, pour arriver au groupe et à la communauté. Le militarisme ne connaît pas des individus, mais seulement des instruments exécutant aveuglément tout ce qui leur est ordonné.

L’anarchisme est anti-étatiste, l’État n’étant qu’une machine d’oppression dont une classe se sert pour dominer l’autre. Le militarisme veut consolider l’État et le fournir de tous les moyens possibles pour se maintenir.

L’anarchisme ne connaît pas de hiérarchies, mais seulement des hommes, tous égaux. Le militarisme divise les hommes en deux catégories, dont l’une commande et l’autre obéit.

L’anarchisme est international et considère les sociétés comme autant de groupements de camarades et de frères. Le militarisme est national et divise les hommes pour les dresser les uns contre les autres.

L’anarchisme nie la patrie. Le militarisme cultive l’amour de la patrie, la déclarant sacrée.

L’anarchisme ne connaît pas de frontières, établies artificiellement entre les groupes humains, et causes de divisions et de haines. Le militarisme défend et veut maintenir coûte que coûte les frontières.

L’anarchisme est l’ordre suprême qui émane de la liberté et termine en elle. Le militarisme ne conçoit d’autre ordre que la contrainte systématique et refuse toute liberté.

L’anarchisme désire une société, soit une union de camarades, se groupant ou s’isolant parfois à leur gré, pour atteindre la plus grande somme de bonheur dans la libre entente. Le militarisme réalise une unité brutale, basée sur l’autorité au dessus et en dehors de l’homme.

Hilversum (Hollande).




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