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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La catastrophe de Chicago – Louis Bertoni
Le Réveil communiste-anarchiste N°419 – 25 Septembre 1915
Article mis en ligne le 10 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Le samedi 24 juillet, une catastrophe effroyable s’est produite à Chicago. Le vapeur "Eastland", surchargé, a chaviré et 1500 personnes (des femmes et des enfants pour la plupart) se sont noyées. Il n’y avait à bord que des familles d’ouvriers de la "Western Electric Co" en excursion sur le lac Michigan.

La compagnie avait organisé cette excursion dans un but purement commercial, et non pas pour le plaisir de ses ouvriers comme on le croit généralement.

Les représentants de la W. E. C. qui avaient loué le vapeur ne pouvaient pas ignorer qu’il avait été trouvé trop vieux et mis au rancart précédemment et ne pouvait porter 2500 passagers. Ils ne pouvaient l’ignorer puisqu’ils l’avaient loué pour le même usage les années précédentes déjà et cela sans pouvoir répondre qu’il n’y aurait pas d’accident. Ce qui le prouve encore, c’est qu’aucun des employés supérieurs de la compagnie n’a fait la course sur ce bateau, tous ont pris le train. Un journal écrit que toute personne au courant de la navigation sur le "Grand lac" savait parfaitement que l’"Eastland" n’était qu’une embarcation de rebut. A plus forte raison les représentants de la W. E. C. devaient-ils le savoir.

En outre les ouvriers ont été contraints, sous menace de renvoi, de participer à l’excursion. Le lecteur se demandera sans doute quel avantage y trouvait la compagnie. Voici : cette excursion annuelle était accompagnée de processions-réclames à travers les rues de Michigan City. Chaque ouvrier devait porter l’uniforme ordonné par la compagnie pour cette occasion (l’année dernière, par exemple, les jeunes filles reçurent l’ordre de mettre leurs habits de travail) et une coiffure en papier portant le nom de la firme. Ils devaient en outre porter à la main des imitations en papier des objets fabriqués par eux. Cette procession est cinématographiée et montrée ensuite dans tout le pays pour faire de la réclame.

Après l’événement, un jeune ouvrier de la W. E. C. s’est rendu à la rédaction du journal local Day Book et a exposé ce qui suit :

Par l’intermédiaire de ses contre-maîtres la compagnie contraignait les ouvriers à prendre part à l’excursion. En cas de refus c’était le renvoi. Les contre-maîtres vendaient les billets 75 sous ; on exigeait en outre que chacun payât les objets-réclames nécessaires pour la procession. C’était 30 sous par personne, alors que leur prix de revient est inférieur à 3 sous.

Antoine Grevotchek, père d’une jeune ouvrière noyée au cours de l’excursion, dit : "Ma fille ne désirait pas y aller, et j’étais d’accord avec elle ; mais elle me répéta, les larmes aux yeux, que le contre-maître lui avait conseillé d’aller si elle ne voulait pas perdre sa place". Cette jeune fille était jolie et on lui avait ordonné de marcher aux premiers rangs. Jean Van Kleev raconte que l’année dernière sa femme a refusé d’aller à l’excursion et qu’elle a été congédiée immédiatement pour ce fait.

Emma Grossmann, dit Carl Bedford, lui a raconté que trois semaines avant l’excursion le chef d’atelier avait réuni toutes les jeunes filles de leur section et leur avait dit : "Si vous n’allez pas à l’excursion, vous serez congédiées". Des centaines de déclarations semblables faites par les parents des victimes sont reproduites dans les colonnes du Day Book.

* * * * *

Un camarade a traduit les lignes qui précèdent expressément pour le Réveil, du n° 417, 6 août 1915, de Golos Truda, hebdomadaire ouvrier, publié en russe à New-York. Elles appellent quelques commentaires.

Tout le monde se rappelle la juste indignation soulevée dans le monde entier par le torpillage du "Lusitania". Ce fut un crime atroce, froidement prémédité, et ceux qui l’ont ordonné sont à n’en pas douter plus coupables que n’importe quel criminel célèbre exécuté ou au bagne.

Très bien. Mais pourquoi a-t-il été si peu question de l’"Eastland" dans la presse même qui pendant des semaines n’a cessé de protester pour le "Lusitania" ? C’est ici que nous pouvons constater la puissance néfaste de la presse.

Le prolétariat du monde entier, même s’il se donne pour "conscient et organisé", ne s’est pas ému le moins du monde pour le terrible crime capitaliste de l’"Eastland". Les travailleurs se rappelant encore de ce nom ne sont certes pas nombreux. Les victimes de la "barbarie allemande" ont été longuement pleurées, mais celles de la "barbarie patronale" ont passé presque inaperçues.

La presse est pour beaucoup dans cette révoltante indifférence, mais elle n’est pas la seule coupable. La racine du mal est plus profonde. Elle tient à ce sentiment, bien caractéristique de l’esclavage, qui fait que les malheurs venant frapper les maîtres émeuvent davantage les esclaves que les leurs propres. Cela a même servi de matière pour exalter la bonté populaire, mais, en réalité, plus que de bonté, il s’agit d’une acceptation de sa propre infériorité, laquelle fait considérer un triste sort presque naturel pour soi, tandis qu’il apparaît fort douloureux pour l’être supérieur auquel doit toujours aller légitimement le bonheur.

Le grand tort du peuple, en allant au fond des choses, c’est de se juger lui-même peu intéressant. Il ne conçoit pas encore le bonheur comme un droit de tous, mais uniquement comme un privilège de quelques-uns.

Le jour où nos propres malheurs nous toucheront dans la mesure de ceux de nos maîtres, nous ne tarderons pas à les trouver insupportables et à agir de façon à les faire cesser radicalement.

L’inégalité entre les hommes s’étend même aux catastrophes et il y a aussi, dirions-nous presque, des douleurs de classe. Elles ne sont pas toutes mesurées à la même aune, mais selon la diversité des situations sociales.




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