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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Pourquoi je n’y crois pas – Georges Herzig
Le Réveil communiste-anarchiste N°418 – 11 Septembre 1915
Article mis en ligne le 10 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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En traduisant l’article Préparons l’avenir, publié dans le n° 413 du Réveil, la Cronaca sovversiva l’a fait suivre d’une note dont le texte a été présenté à ses lecteurs par le Réveil du 28 août. J’avais dit qu’il était inutile de songer à une révolution en Allemagne. Je ne suis pas fâché qu’il me soit donné l’occasion de compléter ma pensée à ce propos. La Cronaca croit, au contraire, que l’Allemagne sera entraînée la première dans la voie insurrectionnelle. “Ce ne sera point encore, dit-elle, la révolution sociale dans la plénitude téméraire de ses explosions définitives et encore moins dans les résultats que nous en attendons.” Elle voit l’insurrection générale “rythmique pour la première fois dans l’histoire.” J’arrête là mes citations. Je ne crois pas davantage à l’insurrection qui, si elle n’était pas celle de la faim, à caractère social même confinée dans quelques grandes villes, ne pourrait avoir qu’un caractère politique dirigé contre les hobereaux et le parti qui a préparé la guerre. A caractère vaguement social ou à base politique certaine, une insurrection ne me paraît pas possible. Et voici pourquoi. Il y a autre chose encore que le pétrissage éducatif du peuple allemand. Comment se fait-il qu’il ait été unanime à se lever au premier signe du gouvernement ? Comment a-t-il pu faire sienne une guerre voulue, préparée dès longtemps et explosant à l’heure fixée par la caste dominante allemande ?

L’œuvre politique entreprise dès 1864 par la Prusse et continuée par l’Allemagne impériale, a pris sensiblement, sous la poussée de l’industrialisme et des besoins qu’il a fait naître, un caractère politico-économique. Le chancelier Caprivi, succédant à Bismarck, soutint le commerce et l’industrie et comprit que l’Allemagne était devenue un “état industriel.”

Pour éviter des conflits qui mettaient aux prises le gouvernement avec l’élément socialiste, les lois bismarckiennes furent abrogées sans doute ensuite d’une entente avec les grands chefs devenus dès lors de parfaits “socialistes” impérialistes. C’est alors qu’on les entend s’écrier dans les congrès internationaux que la forme politique du gouvernement importe peu. Leur démocratie est un mot traîné après eux depuis 1848 et, trompeurs toujours, ils trouvent très opportun de le conserver, ne serait-ce que pour donner le change aux électeurs ayant quelques velléités démocratiques, tout en attirant à eux par un amollissement de l’esprit socialiste ceux auxquels les vieux partis ne disent plus rien.

C’est le moment des “lois sociales”, des assurances de toutes sortes : maladies, accidents, chômage, celui des lois de protection, d’hygiène dans les ateliers et les fabriques. Le gouvernement force la main aux patrons récalcitrants, qui bientôt se trouvent bien d’une loi qui rend les ouvriers plus attachés à leurs employeurs, plus sédentaires et moins disposés à de fréquentes mise-bas pour des motifs souvent anodins. En avant aussi, les offices de conciliation réglant les conflits et évitant les grèves. Avec leur sens matériel des choses, ouvriers et patrons allemands se mettent d’accord et voilà un ciment prompt capable de former un bloc favorable à l’esprit du gouvernement. C’est après la discipline militaire, la discipline sociale. Nous ne nous sommes pas inquiété de ces conquêtes de la politique sur l’économique, pensant qu’il n’y avait pas là matière à canaliser l’énergie prolétarienne, d’autant plus que le socialisme pratique, aboutissant aux mêmes résultats, il nous importait peu que l’initiative de ces réformes vienne d’en haut ou d’en bas, du gouvernement, habile à faire la trêve des intérêts contraires dans un but d’unité nationale, ou du socialisme, d’autant plus partisan des réformes légales que son programme s’échenillait de tout idéalisme révolutionnaire sur la route des compromissions.

En raison d’une certaine disposition de notre esprit anarchiste, il ne nous parut pas, à première vue, que ces réformes aient une grande importance, et nous n’avons jamais envisagé que l’unité morale du peuple allemand pût se faire sur un fondement aussi mal assis, puisque l’inégalité sociale demeurait identique à elle-même après comme avant les réformes. Cela prouve que nous regardons les faits trop superficiellement, sans tenir compte du tempérament des peuples appelés à se transformer plus ou moins rapidement, suivant leurs aspirations, leurs besoins et les traditions nationales. Nous croyons, parce qu’elle ne nous touche pas, que la loi est sans influence profonde sur la marche des sociétés. C’est là une erreur.

Le peuple allemand est essentiellement pratique. Son idéalisme s’est évanoui en 1848 dès que les constitutions, les libertés pour lesquelles il se battait lui eurent été accordées. Son sens actuel est purement physique.

Il est féru d’organisation, d’améliorations matérielles et à ce point de vue ses progrès ont été étonnants. Son esprit de méthode lui a beaucoup servi. Sa vie est demeurée patriarcale ; il a le respect de toutes les autorités et celle de la loi par dessus tout. La discipline en toutes choses lui agrée. L’éducation intensive qui lui a été donnée, cultivant un orgueil national facile à s’enfler. démesurément, n’aurait pas suffi à lui seul pour le lier à son gouvernement avec une telle solidité. Il fallait autre chose. Et cette autre chose, c’est précisément les réformes qui le lui ont apportée en faisant l’unité de l’industrie et des producteurs. Ce n’est plus l’industrie sans autre, mais l’industrie allemande dont il est fier, le commerce allemand, la victoire allemande sur tous les marchés. Son patriotisme est fait non seulement de son amour de l’Etat, qu’il met au-dessus de lui et non pas sur le même plan, mais aussi de toute son activité prodigieuse, de sa surprenante vitalité qui demeurera, malgré les défaites, malgré les ruines d’une guerre sans merci qu’il a acceptée pleinement au nom de la gloire allemande, en laquelle il a toujours eu foi.

En raison de cette unité morale, de cet orgueil démesuré, en raison de cette foi aveugle que rien n’émeut, en raison de tout ce qui constitue aujourd’hui la nation allemande et qui s’est fortifié dans un lent et patient processus, je ne crois pas à la révolution en Allemagne au lendemain de la guerre. Cette unité morale durera malgré les pertes, malgré les ruines. C’est une solidarité dans la défaite, suivant celle de la victoire, mais qui ne rompra pas parce que le peuple allemand manque d’idéalisme. Sa vision purement matérielle des besoins de l’humanité ne se transformera pas, car il a mis trop de lui-même dans sa lutte pour les réaliser nationalement pour qu’il se déjuge en pareil moment.

* * * * *

Envisagée à ce point de vue la question s’élargit. Bien des peuples ressemblent aux Allemands. Les classes de production prises de la fièvre des satisfactions matérielles se sont cantonnées sur le terrain des améliorations tangibles. Si dans les autres pays elles n’ont pas perdu tout idéalisme, cela tient sans doute au fait qu’elles n’y ont pas été aidées par le gouvernement lui-même, bien au contraire. Ainsi le syndicalisme français, pour parler de lui, n’a pas songé à donner naissance à un idéalisme nouveau : celui, par exemple, de relever l’individu, de le dresser en face de l’exploitation, comprise comme une chose avilissante en soi et marquant l’infériorité morale du prolétariat, de lui donner une fierté confiante le mettant sur un pied d’égalité de force avec ses exploiteurs. Il s’est contenté de suivre la voie tracée, de lui faire obtenir des améliorations illusoires qui n’ont pas changé sa vie d’une satisfaction, si faible soit-elle, mais l’ont laissée dans sa soumission et dans son renoncement à une vie plus digne.

Comment faire une révolution avec un aussi piètre but ? En 1848, la France, l’Allemagne, l’Autriche, l’Italie, étaient en révolution. On acclamait partout une constitution, les libertés “nécessaires” de la presse, de la parole, de la pensée, qu’il fallait arracher au prince ; c’était un idéalisme politique qui soulevait les masses, c’était pour le bien de tous que l’on se battait — du moins l’espérait-on ainsi. L’unité était faite en vue d’acquérir ce qui manquait pour aller plus loin. Nous savons aujourd’hui que le résultat ne pouvait être complet puisque l’égalité économique restait à conquérir. Les améliorations matérielles — si nécessaires qu’elles soient — ne forment pas un idéal révolutionnaire. Les satisfactions de ce genre sont à ce point différentes d’un homme à un autre qu’il ne peut y avoir solidarité dans l’action. L’un possède ce que l’autre demande en vain et cette inégalité de condition n’est pas faite pour les unir dans un mouvement révolutionnaire, bien au contraire. La crainte du pire peut figer dans l’inaction si ce n’est jeter dans la contre-révolution celui qui est mieux partagé que son voisin. La guerre, avec ses ruines, son anéantissement de la production utile n’a pas amené avec elle — quoique l’on puisse y croire — l’égalité dans le besoin, loin de là. Il naît des pires situations un égoïsme féroce, un individualisme outrancier, indifférent à tout ce qui ne le touche pas de près, sourd aux besoins du voisin, aveuglé par les siens propres et ne voyant point les conséquences sociales de cette restriction des sentiments d’entr’aide et de solidarité. Il manque toujours un idéalisme révolutionnaire.

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Le peuple ne comprend pas l’idéalisme purement philosophique. Il lui faut un idéal concret, saisissable et pouvant aboutir à une réalisation pratique. L’idéalisme politique possédait cet avantage. Il était simple, et, en quelque sorte, continuait la série des libertés déjà obtenues par les révolutions antérieures. L’idéalisme économique est beaucoup plus compliqué ; sa réalisation dans la vie sociale demandera des luttes plus âpres, une persévérance plus grande et des sacrifices en rapport avec les transformations qu’il comporte. Toute la propagande parlée et écrite ne pourra suffire à l’imposer au cerveau des individus. Il faudra de l’action pour lui donner toute sa force et le faire concevoir peu à peu sous sa forme concrète. Nos méthodes de propagande et d’action convergent-elles vers ce but ? Je dis non et c’est en raison de cette négation qu’il me paraît nécessaire de les changer afin de les approprier au but que nous poursuivons et aux difficultés que nous rencontrons. Est-ce si périlleux que ça pour le maintien de nos idées de négation de l’État et d’expropriation capitaliste ? Je ne le crois pas. Du reste, nos conceptions changent fort souvent sans que nous ne nous en apercevions au cours des événements. En voici un exemple et il n’est sans doute pas le seul qui se puisse constater. Non seulement nous n’avons jamais pensé que l’extrême misère pût faire surgir la révolution, mais nous avons même combattu cette conception. Aujourd’hui, en raison des événements, nous tablons sur les conséquences de la guerre actuelle et sur les ruines, l’insécurité qu’elle a apportées avec elle. Les événements sont plus forts que nous mais nous comptons quand même sur eux pour une explosion populaire.

Résumé. Notre idéalisme économique est partagé par un trop petit nombre d’individus, c’est insuffisant. Pour qu’il devienne compréhensible à la foule, il doit être appuyé par des actions révolutionnaires. Ce n’est pas d’elle qu’il faut les attendre mais de nous-mêmes ; mais si elle manifeste son impatience par des mouvements de révolte nous devons être avec elle pour leur donner leur véritable sens ; autrement, gare à la canalisation politique.

Les insurrections ne deviendront rythmiques que dans la mesure où notre idéalisme révolutionnaire aura pénétré le cerveau des individus.

Mettre nos méthodes d’accord avec ce but, penser et agir, voilà notre lot.




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