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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Guerre et socialisme officiel – Louis Bertoni
Le Réveil communiste-anarchiste N°407 – 3 Avril 1915
Article mis en ligne le 11 novembre 2017
dernière modification le 9 octobre 2017

par ArchivesAutonomies
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M. Plekhanof a toujours été considéré par la social-démocratie de tous les pays comme l’un des plus doctes exégètes du marxisme. Sa "science" était, paraît-il, d’une profondeur sans pareille. Ajoutez à cela qu’il avait publié contre les anarchistes une brochure traduite dans toutes les langues, pour nous dénoncer comme des criminels, des agents provocateurs, des fous, des mouchards, etc. Le dicton : On n’est jamais trahi que par les siens, s’étant avéré pour les anarchistes comme pour le reste des mortels, M. Plekhanof avait conclu sans autre à notre incurable infamie.
Toutefois, depuis quelque temps sa "science" avait tari ; le bonhomme était rentré dans l’ombre. La guerre l’en a tiré. M. Plekhanof, après avoir été l’un des plus grands admirateurs et propagandistes du socialisme allemand et l’avoir donné en exemple à l’univers entier, a dû se raviser quelque peu. pour ne pas compromettre une carrière politique à venir, encore possible, en Russie. Mais au lieu de reconnaître son erreur avec franchise — ce mot peut-il s’appliquer à Plekhanof ? il rejette encore, avec une impudence stupéfiante, le tort sur ses adversaires. C’est ainsi qu’à un journaliste italien qui a été l’interviewer à San Remo, il a osé déclarer en désavouant les socialistes opposés à toute guerre étatiste :

Ce seraient ainsi les pays les moins progressistes qui auraient le dessus et nous assisterions à la victoire de la réaction sur la révolution, ce qui, soit dit sans froisser les partisans de la neutralité, n’était-ce une folie, serait vraiment une tactique de criminels. La question a été largement discutée au Congrès international de Zurich en 1893. Le socialiste hollandais Nieuwenhuis y soutenait le principe aujourd’hui cher à certains camarades et moi, comme rapporteur sur la question militaire, je dis précisément dans mon rapport ce que je viens de dire. Le Congrès, dans sa grande majorité, approuva mes conclusions. Il convient d’ajouter qu’un groupe d’anarchistes fiançais présent au Congrès fit tous ses efforts et suscita un tumulte pour soutenir Nieuwenhuis et m’empêcher de parler. C’est de ce moment-là que ce dernier, sans doute mû par un sentiment de gratitude envers les anarchistes, passa dans leur camp avec armes et bagages. Pour mon compte, je me rappelle qu’à ce moment-là Engels, Liebknecht et les socialistes les plus autorisés du monde entier étaient de mon avis.

Le bonhomme ne manque vraiment pas de toupet. A Zurich, il était, en effet, d’accord avec tous les bonzes de la social-démocratie pour affirmer qu’avec la grève générale en cas de guerre, le pays "le plus socialiste du monde", l’Allemagne, serait à la merci du plus réactionnaire, la Russie. Aujourd’hui, les pays "les moins progressistes" sont l’Allemagne et l’Autriche, tandis que l’armée du tzar devient celle de la révolution ! A part cela, M. Plekhanof n’a pas changé !
Si quelqu’un a le droit d’invoquer sa clairvoyance, de revendiquer le mérite d’avoir posé la question nettement, sans équivoque possible, c’est bien Nieuwenhuis. Il l’avait déjà fait au Congrès de Bruxelles, en 1891. N’était-ce le manque de place, nous aimerions reproduire ici la discussion qui eut lieu alors entre Nieuwenhuis, d’une part, Vaillant et Liebknecht, de l’autre. Il serait aisé de conclure qui avait réellement raison.
En attendant, il est grandement utile de répéter que jamais dans les Congrès socialistes internationaux il a été décidé de se refuser à participer à la guerre. Chaque fois que la proposition en a été faite, elle fut écartée, pour adopter un ordre du jour, qui, comme le disait justement Nieuwenhuis en 1891, "aurait pu être accepté par le pape lui-même en remplaçant le mot socialisme par le mot christianisme".

* * * * *

M. Plekhanof veut bien parler du Congrès de Zurich. Donnons donc la résolution sur le militarisme, fruit de son omniscience, votée à ce congrès :

La démocratie socialiste internationale révolutionnaire, dans tous les pays, doit s’élever de toutes ses forces contre les appétits chauvins des classes dirigeantes, elle doit consolider toujours plus étroitement les liens de la solidarité entre les ouvriers de tous les pays ; elle doit travailler, sans relâche, à vaincre le capitalisme qui divise l’humanité en deux grands camps ennemis et provoque les peuples les uns contre les autres. Avec la suppression de la domination des classes, la guerre disparaîtra également. La chute du capitalisme signifie la paix universelle. Les mandataires du parti ouvrier dans les assemblées délibérantes doivent repousser tous les crédits militaires ; ils doivent sans cesse protester contre les armées permanentes et réclamer le désarmement. Tout le parti socialiste doit prêter son appui à toutes les associations qui ont pour but la paix universelle.

Hein ! voilà au moins du plus pur "scientifique » ! Comme salade il n’est pas permis de rêver mieux !
Tout d’abord d’excellents conseils : à bas le chauvinisme et vive la solidarité ! Mais que peuvent bien signifier "scientifiquement" les mots "vaincre le capitalisme" ? Ne nous avait-on pas dit qu’il fallait d’abord favoriser le "développement du capitalisme" ? Faut-il donc lui prêter main-forte ou le combattre, le faire triompher ou le vaincre ? Nous ne saurions le dire, mais, certes, il faut... aller aux urnes !
Admirons les aphorismes qui suivent : "Avec la suppression de la domination des classes, la guerre disparaîtra également. La chute du capitalisme signifie la paix universelle." Mais comment arriver à la suppression de la domination des classes et à la chute du capitalisme ?
Par des affirmations à l’allure révolutionnaire, on veut d’avance se justifier d’obéir au kaiser ou au tzar. Puisque la domination des classes et le capitalisme subsistent encore, la guerre est inévitable et il ne sert à rien de s’y soustraire ! Comme il ne suffit pas de combattre les effets, il faut remonter aux causes. Mais celui qui s’incline même devant les effets n’ira certes pas s’attaquer ensuite aux causes ! L’affirmation de principe ne sert ici que d’échappatoire !
Ensuite vient une besogne pratique de mandataires surtout, car les mandants n’ont rien de mieux à faire qu’à respecter la loi et l’autorité. Qu’il nous soit, enfin, permis de rire d’un refus de crédits qui n’a pas eu lieu et n’aurait du reste servi à rien, d’un désarmement qui n’a jamais été réclamé, et d’une alliance avec tous les pacifistes de la paix armée !
Voilà dans quelles contradictions, tromperies et équivoques s’est toujours débattu le socialisme officiel. Le résultat inévitable ne pouvait qu’être la boucherie actuelle. Pour en finir et pour en éviter une nouvelle, il ne reste encore et toujours qu’un seul recours : la révolution. Chose ardue, très ardue même, c’est entendu, mais s’il n’y a pas d’autre moyen, il faut pourtant coûte que coûte chercher à réaliser celui-là.




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