Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Qui paiera la casse ? - Jean Grave
Le Réveil communiste-anarchiste N°404 – 20 Février 1915
Article mis en ligne le 8 novembre 2017
dernière modification le 8 octobre 2017

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

(Article supprimé par la censure française).

Le travailleur, évidemment ; celui qui n’avait aucun intérêt, ni aucun désir de se battre, qui ne demandait qu’à vivre tranquille ; la classe qui, en surplus, aura laissé des millions des siens sur les champs de bataille et à qui, sous forme d’impôts, on présentera la note à payer.
Mais, dira-t-on, ne fera-t-on pas payer aux Allemands ces ruines dont ils sont les principaux auteurs en s’étant faits les agresseurs ? Faudra-t-il que ceux qui ont été attaqués, chez eux, au mépris de toute raison, de toute justice, paient, de leur poche, sans recours contre l’agresseur ?
Que l’on fasse payer aux Allemands, d’accord. Évidemment, ils sont au moins responsables pour le mal qu’ils ont aidé à faire. Mais, que ce soit chez eux ou chez nous, il n’en est pas moins vrai que ce sera le pauvre diable qui aura à payer pour la brutalité et l’inconscience de ses dirigeants.
Seulement, si l’on veut que la paix qui sera à discuter, lorsqu’on sera fatigué de se massacrer, soit une paix effective, le point de départ d’une entente entre tous les peuples, je ne me lasserai jamais de le répéter, il faut que le vainqueur traite le vaincu honorablement, ne lui impose aucune condition humiliante, ne tente aucun partage territorial.
Sans doute, il y aura des petites nationalités à libérer, mais cela ne pourra être que sur la demande de leurs populations qui seront laissées libres de choisir le régime qui leur convient, et en assurant leur neutralisation.
Si on ne veut pas semer des germes de haine, des désirs de revanche devant fleurir en armements insensés aboutissant à une nouvelle série de meurtres et de dévastation, il faut que les vainqueurs se montrent dignes de la victoire, démontrant leur supériorité, en ne demandant que des choses justes aux vaincus.
Mais ici revient la question. Qui paiera les frais de la guerre ? Qui paiera pour relever les ruines semées par l’envahisseur partout où il a passé ? Serait-il juste que ceux qui ont assumé la responsabilité de cette guerre insensée, en se faisant les agresseurs, ne soient pas forcés de payer pour le mal qu’ils ont fait ?
Sans doute, "qui casse les verres les paie !" mais lorsqu’on pense à l’étendue des ruines qui, déjà, sont accumulées, à l’énormité des sommes qu’il faudra pour les réparer, si l’Allemagne est seule à payer, c’est une lourde charge qui pèserait sur les générations à venir, prenant ainsi un caractère vexatoire.
Suffit-il, alors, de pratiquer le brigandage en grand pour échapper à la responsabilité de ses actes ? Serait-ce juste ?
Il y aurait un moyen de concilier notre sentiment de justice et nos désirs d’établir une paix définitive, en écartant toute cause de mésentente.
Les véritables fauteurs de la guerre, ce n’est pas en réalité le peuple allemand qui a bien pu être un instrument, mais n’est en réalité, lui aussi, qu’une victime. Les véritables responsables de la guerre, ce sont ceux qui, depuis quarante ans, l’ont cherchée, voulue, préparée et rendue inévitable.
Ce sont ceux qui ont tout fait pour semer la haine entre les peuples, en vue de réaliser des millions dans les industries de meurtre, ce sont ceux qui ont prêché que le peuple allemand devait imposer sa science, sa culture aux autres peuples, qui ont exalté son orgueil, l’esprit de domination, conseillé les mesures qui rendaient la guerre inévitable. Ce sont les Krupp et ses congénères, leurs actionnaires, toute cette caste de hobereaux qui, élevés pour la guerre, ne vivent que pour et par la guerre ; ce sont tous ceux qui, par leur situation, auraient pu s’y opposer, n’ont rien fait pour l’empêcher, y compris le kaiser et tous les roitelets et princes allemands.
Je cueille dans le Figaro une liste qui donne le chiffre de la fortune de quelques-uns de ces vampires :
Bertha Krupp, 300 millions de marks ; Mendelssohn, banquier, 300 millions ; Prince de Kenokel-Donesmark, 255 millions ; Prince de Pless, 250 millions ; Baron Goldschmidt, banquier, 170 millions ; Duc d’Yest, 154 millions ; Conseiller intime Ziese, 150 millions ; le kaiser, 150 millions ; Duc de Brunswick, 125 millions ; Duc de Saxe-Weimar, 35 millions ; Roi de Saxe, 25 millions ; Grand duc d’Oldenbourg, 21 millions ; Roi de Bavière, 15 millions ; Grand duc de Bade, 15 millions ; Roi de Wurtemberg, 12 millions ; Grand duc de Hesse, 8 millions.
Ajoutons à cela le prince régnant de Schauenbourg-Lippe, dont parait-il, on ne peut évaluer les biens.
Il suffit de jeter un coup d’œil sur cette liste pour se rendre compte qu’elle est très incomplète. Cependant, telle qu’elle est — sans le prince de Lippe — elle représente déjà la somme de un milliard neuf cent quatre-vingt-cinq millions de marks ou deux milliards quatre cent quatre-vingt-un million deux cent cinquante mille francs, nous pouvons dire trois milliards si l’on taxe à 500 millions de francs la fortune du monsieur dont il est difficile d’évaluer les biens. Ce qui ne doit pas être exagéré, puisque dans la liste on fait figurer des fortunes de trois cent soixante-quinze millions.
Il y aurait, là, déjà, de quoi soulager bien des misères, de réparer bien des ruines.
Je ne connais pas le degré de complicité de ces messieurs, dont l’existence de quelques-uns ne m’est révélée que parce que leur nom se trouve sur cette liste ; mais, ce qui est certain, c’est que l’on n’est pas aussi scandaleusement riche sans avoir volé quelqu’un, et qu’il n’est jamais trop tard pour faire restituer — les responsabilités pouvant, du reste, être pesées lors des règlements de compte. Mais ce qui est certain également, c’est que cette liste ne représente qu’une minime partie des responsables, et que l’indemnité de guerre pourrait être trouvée sans écraser le peuple allemand.
Mais cette idée est tellement en dehors des pratiques des politiciens et de la diplomatie que nous pouvons être certains qu’elle ne sera pas même examinée. Où irions-nous si les dirigeants devaient être rendus responsables sur leur fortune personnelle, du mal qu’ils ont causé !
Et cependant, serait-il juste, serait-il moral que ceux qui ont déchaîné la guerre la plus effroyable, la plus insensée, puissent se tirer les grègues nettes du conflit, en laissant les charges à leurs victimes, et puissent se remettre paisiblement leur travail d’exploitation, de démoralisation, et préparer de nouvelles tueries ?
Ce qui ne peut pas être fait par les alliés, peut l’être par les Allemands eux-mêmes, si jamais la vérité parvient à crever l’atmosphère de mensonges dont on les a enveloppés, si jamais ils arrivent à se libérer du militarisme qui les opprime.
Pour le salut de tous, il faut l’espérer ; car le peuple allemand, redevenu maitre de lui-même, conscient de la monstruosité des théories de domination dont on l’a saoulé, ayant compris que son intérêt est de vivre en paix, sur le pied d’égalité avec les autres peuples, permettra seul l’établissement d’une paix juste et durable.
Et alors, libéré de ses maîtres, convaincu qu’ils sont les vrais auteurs de la guerre, il saura trouver l’argent nécessaire pour indemniser les victimes de leur esprit de domination.
Sans doute, tous les coupables ne sont pas en Allemagne. Nous avons nos Krupp, nos kaisers, nos Junkers, nos stipendiés qui ont travaillé à empirer les choses. Ceux-là, la victoire les sauve ; ceux-là échappent aux responsabilités qu’ils ont encourues.
La justice n’est pas toujours immanente.

Clifton, 5 décembre 1914.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53