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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La paix durable – Georges Herzig
Le Réveil communiste-anarchiste N°402 - 23 Janvier 1915
Article mis en ligne le 5 novembre 2017
dernière modification le 8 octobre 2017

par ArchivesAutonomies
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Partout, en France comme en Allemagne, en Angleterre comme en Autriche, chez les neutres, les fameux neutres qui ne l’ont jamais été aussi peu malgré toutes les censures militaires et imbéciles s’attaquant d’autant plus aux mots qu’on veut donner le change sur les faits, partout, enfin, l’on se demande par quel moyen on pourrait ramener la paix dans le monde. La "conscience universelle" serait-elle en train de se soulever ? Elle y aurait mis le temps, vraiment !
Nécessairement, la paix devra se faire, mais comme la guerre n’a été déclenchée que pour supprimer des concurrents, comment pourrait-il se faire que les pacifistes de l’heure actuelle soient plus heureux que leurs congénères d’avant la déclaration de guerre ? Peut-il se faire qu’une pareille dispute où plusieurs millions d’hommes ont déjà disparu dans la tourmente, où des pays entiers sont dévastés, où leurs populations sont errantes par tous les chemins du monde, quand elles n’ont pas été emmenées bibliquement en captivité, peut-il se faire qu’un pareil conflit prenne fin à la sollicitation de quelques centaines de bonnes âmes qui lentement, opportunément, sans se presser, se sont enfin émues après cinq mois de carnage et de ruines ?
D’abord, il conviendrait de se rendre exactement compte des causes de la guerre avant d’examiner la possibilité de la faire cesser, sinon on irait au devant d’un échec lamentable et sans espoir de retour plus heureux. Si, diplomatiquement, l’Allemagne et l’Autriche ont assumé devant l’histoire la responsabilité de la déclaration de guerre, c’est-à-dire si ces puissances ont trouvé le moyen de la déclencher à leur heure, pensant trouver en devançant leurs adversaires, le moyen suprême de les écraser, il ne s’en suit pas — malgré tout ce qu’on veut bien nous raconter et ce que les sympathies individuelles pour tel ou tel pays belligérant voudraient nous faire accroire — que les Etats de la Triple-Entente n’aient pas conçu le projet d’amener l’Allemagne soit par l’isolement, soit par tout autre moyen apparemment pacifique, soit enfin par le sort des armes, à mettre fin à sa folie d’hégémonie universelle et à son rôle d’arbitre de la destinée des peuples. Que la Triple-Entente n’ait pas été prête à exécuter ce projet, c’est fort possible, mais elle s’y préparait méthodiquement, jour après jour, et cimentait cette entente par un apport constant de vœux, de désirs, d’appréhensions qui trouvaient leur compte dans une solidarité d’intérêts toujours plus étroite.
La libre concurrence est un mensonge pour les peuples comme pour les individus. Dans le commerce on se sert de tous les moyens pour écraser l’adversaire. Ces moyens vont de la calomnie au boycottage organisé en passant par toutes les étapes de la mauvaise foi. Toutes les ruses sont admises pour faire le vide autour de l’entreprise à l’index, jusqu’à la débâcle finale. Il en est de même pour les peuples. Si l’un montre une vitalité industrielle et commerciale portant ombrage aux autres nations, il devient aussitôt l’ennemi qu’il faut abattre à tout prix, même au prix d’une guerre sans merci. Et comme le succès dans tous les domaines ne va pas sans une morgue, une infatuation détestables, le pays, victime déjà par auto-suggestion, devient bientôt le pelé, le galeux d’où vient tout le mal.
Il n’y a pas dans ce jeu des intérêts matériels le moindre idéalisme. Tout n’est qu’affaire au sens le plus mercantile du mot. Seules, les classes formant le haut capitalisme financier, industriel et commercial ont intérêt à la guerre, mais comme elles ont besoin des masses populaires et comme celles-ci ne possédant rien ne sauraient marcher pour des intérêts tangibles, on fait valoir à leurs yeux un idéalisme de façade destiné à avoir raison de leurs derniers scrupules. Nous voyons aujourd’hui cet étrange amalgame de bas intérêts et d’idéalisme frelaté abuser les travailleurs et les armer les uns contre les autres. Tous les belligérants veulent paraître désintéressés et combattre pour une idée supérieure. C’est pour la liberté que l’on s’égorge sur les champs de bataille, c’est pour apporter aux peuples l’indépendance nécessaire à leur libre développement, c’est pour en finir avec le militarisme épuisant toutes les nations dites civilisées élevant les budgets de la guerre à un taux tellement formidable que la faillite est au bout.
Tout cet étalage de soudain idéalisme est pur battage. Quelle que soit l’issue de la guerre, le militarisme ne pourra que se développer car, même si l’Allemagne militaire était écrasée, le peuple allemand dans sa puissante vitalité ne manquerait pas d’être à nouveau, dans quelque vingt ans, une menace pour les commerçants et les industriels de la Cité contre lesquels dès la première décade il conviendrait de se préserver en renouvelant les "ententes cordiales". Etrange moyen de préparer l’écrasement du militarisme que d’amener le peuple anglais, qui y fut toujours rebelle, au service obligatoire ! Il ne semble pas en tout cas que le cours des esprits, parmi les gouvernants, incline vers la suppression des armées. Ne sont-elles pas non seulement la garantie usuelle contre l’ennemi de l’extérieur mais encore les gardiennes des privilèges sociaux contre les déshérités — ces ennemis de l’intérieur — qui pourraient bien s’aviser un jour que l’idéalisme préconisé par les classes nanties et les gouvernants est un sûr moyen de couvrir leurs appétits de lucre et de domination ? L’ancien président Roosevelt ne protestait-il pas dernièrement contre le souverain mépris montré par les gouvernants allemands vis-à-vis des traités et ne demandait-il pas la formation d’une armée internationale pour faire respecter la signature des contractants ? A voir avec quel aveuglement, avec quelle effroyable légèreté les pays neutres — pour quelques semaines encore — ont hâte d’entrer en lice, quel appétit leur vient tout à coup quand la proie convoitée a du plomb dans les reins, on se demande comment il pourrait se faire que cette prise d’armes générale pour de bas intérêts puisse avoir pour conséquence dernière la suppression du militarisme.
Il n’est pas jusqu’à la gent religieuse pour nous faire douter — si nous doutions encore—de l’efficacité d’un égorgement tel que celui qui s’opère depuis cinq mois et plus sous nos yeux pour rendre le militarisme odieux. Ah ! les gens d’église, gens d’argent avant tout, seront bien les derniers à demander la suppression du meurtre organisé. Leur spiritualisme ne s’accommoderait pas d’une paix qui, à leurs yeux, ne pourrait aboutir qu’à un "grossier matérialisme." Cela a été dit et cela se dit encore et s’écrit couramment. Du reste, ni les uns ni les autres, parmi les bourgeois, ne paraissent vouloir renoncer à leurs privilèges, aussi considèrent-ils, avec juste raison, le patriotisme comme la pierre d’angle de la conservation sociale. Qui dit patrie, dit frontières, concurrence entre nations, convoitises par conséquent, et force organisée pour les rendre fructueuses, en même temps que l’orgueil national, cultivé jalousement, permet la division entre prolétaires et retarde, empêche, rend sans force l’entente entre gens de rien parqués dans les limites territoriales.
Comment la paix sortirait-elle de ce chaos que représentent les nations ? Pour l’obtenir en vérité, il faudrait que de cette épreuve du fer, du feu et du plomb que nous subissons aujourd’hui, sorte la conception du mal causé par l’Etat. Peut-on raisonnablement admettre ce résultat quand on voit les "amis de la paix" croire malgré tout que les Etats neutres, si peu neutres soient-ils, seraient aujourd’hui capables de formuler seulement un desiderata dans le sens de la paix.
La paix durable ne peut être l’œuvre des Etats ; elle pourrait être celle des individus, à condition de ne plus être des nationalistes, des patriotes, c’est-à-dire les esclaves des intérêts de la classe capitaliste qu’ils confondent toujours avec ceux de la collectivité, à condition de s’éloigner de toute politique servant au mieux les privilèges de classe comme la guerre actuelle en est la plus concluante des démonstrations. En sommes-nous là ? Non, pas encore, mais pour nous y rapprocher gardons-nous de laisser croire que nous donnons encore à l’Etat une puissance pour le bien qu’il ne possède pas, qu’il n’a jamais possédé. La chute du militarisme, la fin des guerres ne viendront jamais des Etats, mais des individus. Faisons tous nos efforts pour diminuer la puissance des premiers et œuvrons de toutes nos forces pour rendre aux seconds la foi en eux-mêmes et en leur action que la croyance en l’Etat leur a peu à peu enlevée.
Voilà l’œuvre à accomplir, celle qui arrache les individus à l’Etat, qui les dresse en ennemis irréductibles ne se laissant plus abuser. La paix durable est à ce prix : toute autre action ne serait qu’un leurre et une compromission de plus et en voilà assez ; les victimes de la guerre ne sont-elles pas les victimes de l’Etat, de la Patrie, de ces divinités nouvelles pour lesquelles l’individu se sacrifie après s’être si souvent immolé pour un Dieu imaginaire ?




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