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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le Réveil a cinquante ans - Alfred Amiguet
Le Réveil anarchiste N°1079 – Juillet-Août 1950
Article mis en ligne le 2 octobre 2017
dernière modification le 16 septembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Cinquante années, pour un être humain, surtout dans le siècle où nous vivons qui a déjà vu deux guerres mondiales, comptent. Beaucoup d’hommes peuvent dire qu’ils sont des rescapés. Mais nul ne saura jamais dire ce qu’un demi-siècle de parution d’un journal anarchiste représente de dévouements et de sacrifices. Sans mécène, sans annonces pour ne pas avoir de fil à la patte, notre regretté ami Louis Bertoni fonda le Réveil. Le premier numéro a paru le 7 juillet 1900 avec le concours de quelques camarades. Pour cela il fallait une dose peu ordinaire de courage et d’optimisme. Dans le monde bourgeois subsistaient encore toutes les peurs, toutes les rages causées par l’insurrection de la Commune de Paris. Plus près encore, il y avait les premières manifestations pour les huit heures et les généreuses révoltes de camarades américains, français, italiens et espagnols. En France, les lois scélérates venaient d’être votées. La presse quotidienne, presque entièrement aux mains des gens nantis de toutes les richesses, créait des légendes autour des bombes anarchistes. qui faisaient pourtant piètre figure à côté de celles des gouvernants et de leurs mitrailleuses.

A une époque dominée par la sottise du grand nombre et la fureur réactionnaire, éditer sans moyens, un journal se proclamant anarchistes était une gageure surtout dans une ville que se partageaient bigots et mômiers. Louis Bertoni et ses camarades ont osé cela. Ils avaient pour eux la certitude de la justesse de leurs idées et une foi inébranlable dans le triomphe de la justice. Ils étaient animés d’un optimisme indispensable pour la réalisation d’une œuvre grande et généreuse. Il faut ajouter que pour la facilité de la tâche entreprise, Bertoni avait été largement doté par la nature en connaissances et en puissance de travail. Son érudition et son inépuisable capacité pour les actions les plus diverses lui furent d’un grand secours. Avec la parution du Réveil, l’œuvre de Bakounine et de Kropotkine et de tous ceux de la Première Internationale recevait une nouvelle impulsion. Le numéro 6 de la rue des Savoises fut bientôt le rendez-vous de camarades qui s’ignoraient et se découvraient grâce au journal, instrument indispensable pour donner vie et cohésion à n’importe quel mouvement. La rue des Savoises connut aussi une autre catégorie de promeneurs : les agents de la police dite secrète qui surveillaient et cherchaient à identifier les visiteurs. Il doit y avoir de drôles de rapports dans les fameux dossiers organisés par les Maunoir et autres chefs du Département de justice et police !

Grâce à sa rédaction de qualité et à sa fidélité aux principes, le Réveil ne tarda pas à porter très loin la parole anarchiste. Si à ses débuts l’affichage du journal fut interdit à Genève et Lausanne, Bertoni lui fit franchir les mers les océans et lui trouva des lecteurs dans les cinq continents.

Dans la brochure éditée à la mémoire de Louis Bertoni, nous avons raconté plus en détail toutes les luttes que notre ami et ses camarades durent soutenir contre la réaction et, contre certains politiciens dits de gauche, pour qui la venue du Réveil fit l’effet d’un pavé dans la mare aux grenouilles. Son constant rappel des principes était gênant pour ceux qui ne voyaient dans le socialisme et le syndicalisme naissant qu’un moyen commode pour la conquête des places. Ne pouvant réfuter les idées émises par le Réveil, la réaction, par l’intermédiaire des autorités constituées, s’acharna contre son rédacteur principal. On ne recula même pas devant la provocation policière. Sur le plan local, l’affaire du brigadier Charrière est typique quant aux moyens employés. Mais grâce à sa volonté de fer, à sa lucidité et a sa parfaite connaissance des choses et des gens, Bertoni déjoua toutes les embûches et ne se laissa abattre ni par les brimades, ni par les emprisonnements. Il put ainsi, contre vents et marées, conduire son journal jusqu’à la deuxième guerre mondiale. Lors de l’interdiction de parution prise par le Conseil fédéral, Bertoni écrivit dans le dernier numéro paru sous son format de journal :

Nous ne nous résignons point, ayant conçu la vie comme un incessant combat précisément pour la rendre plus noble, belle et féconde. D’autres ont besoin d’écraser leur prochain pour croire s’élever. Nous c’est dans l’élévation de tous que nous voyons la joie la plus grande de l’existence humaine.

Bertoni ne se résigna pas et jusqu’à sa mort survenue le 19 janvier 1947, il continua à faire paraître le Réveil sous forme de brochure, car il aurait été impossible, vu la surveillance policière, de trouver un imprimeur pour l’imprimer sous son ancien format. Pendant 47 ans, avec la collaboration de Held, Frigerio, Georges Herzig, Jean Wintsch, Louis Avennier et de nombreux autres camarades, Bertoni poursuivit son œuvre.

Même pendant ses nombreux emprisonnements, la parution du journal ne fut pas interrompue, car il se trouva toujours des amis pour le remplacer, bien qu’imparfaitement. La bonne volonté y était, et c’était l’essentiel. Bertoni n’est plus, mais son œuvre d’un demi-siècle reste. Nul parmi les militants ouvriers et les propagandistes n’a exercé une action aussi puissante que la sienne, aussi profonde et durable, parce qu’elle était toute faite de sincérité, de vérité et d’une abnégation totale. Il n’a jamais rien cherché pour lui et fut jusqu’au bout un véritable apôtre de la libération humaine. Sa propagande anarchiste a pénétré dans tous les milieux, a diminué les ténèbres et préparé le terrain pour les moissons futures.

Depuis trois ans, des camarades se sont efforcés de poursuivre la tâche dans des conditions très difficiles, car ils ne réunissent pas en eux-mêmes tout ce qui était concentré dans Bertoni et facilitait ainsi son action. Ils ne sont pas aussi près des lecteurs que lui ne l’était. ils n’ont pas ses connaissances étendues, sa puissance de travail et surtout ils ne sont pas comme lui animés du feu sacré qui lui a permis de conduire cette lutte jusqu’au dernier souffle dans un corps depuis des années souffrant.

Et pourtant cette lutte, il est indispensable qu’elle se poursuive. Si la situation aujourd’hui n’est plus la même qu’il y a cinquante ans, si d’indéniables progrès ont été réalisés dans tous les domaines, si les conditions des travailleurs se sont améliorées après de longs combats soutenus dans des conditions difficiles, si certaines idées, certains principes ont maintenant droit de citer, nous sommes encore loin de l’affranchissement complet qui est notre but.

Maintenant plus que jamais, il est nécessaire que continuent à se faire entendre les voix anarchistes. Nous ne prétendons à aucun monopole et ne méconnaissons pas l’utile besogne qu’accomplissent de sincères camarades socialistes et syndicalistes. Mais leurs désirs de réalisations immédiates leur font trop souvent négliger les principes et oublier le but final. Nous savons apprécier les améliorations et nous ne croyons pas que l’extrême misère soit un actif élément de révolution. On ne fait pas tenir debout un sac vide, ce qui revient à dire qu’il est indispensable de garnir les estomacs si l’on veut que les cerveaux paissent concevoir une cité belle et libre. Des masses affamées, mal vêtues, mal logées, pourront être de dociles instruments entre les mains d’aventuriers, mais ne seront jamais un élément de libération et d’harmonieuse reconstruction dans la justice et la liberté. Nous devons continuer à combattre la dictature sous toutes ses formes et nous ne devons cesser de dénoncer les méfaits de l’étatisme. Tandis que certains spéculent sur la loi du moindre effort qui est le lot de trop d’individus et s’offrent pour faire le bonheur des autres moyennant une honnête rétribution, nous devons démontrer qu’il ne peut y avoir de définitives améliorations sans le concours de tous. Le bien-être doit être la conquête de chacun et c’est se réserver de cruels lendemains que de laisser à d’autres le soin de le réaliser. Pour apprécier une réalisation et être capable de la défendre, si elle vient à être menacée, il faut avoir participé activement à sa conquête.

Une autre raison veut que les anarchistes ne jettent pas le manche après la cognée, c’est sur un plan plus général, la situation internationale et les menaces d’une nouvelle guerre mondiale. Les gouvernants qui, en 1939, ont été capables de déchaîner la guerre sont maintenant incapables de réaliser la paix. Hitler et Mussolini étaient d’indéniables bandits, mais ils ne furent cependant pas seuls responsables. Pendant des années ils furent adulés et reçurent de la part des gouvernements de France, d’Angleterre et d’Amérique des appuis qui avaient été refusés aux républicains allemands. Les dirigeants moscovites ne furent pas en reste d’amabilités. En 1939, Staline et Hitler échangeaient des congratulations, signaient un accord pour un nouveau partage de la Pologne et un pacte de non agression qui laissait aux hordes prussiennes les mains libres pour l’envahisse—ment de la Hollande, de la Belgique, du Danemark et de la Norvège. Les thuriféraires de Staline nous disent que c’était une ruse de guerre. Allons donc ! C’était de la canaillerie, tout simplement, qui eut pour résultat l’extermination de quinze à vingt millions de Russes. Et le rusé bonhomme n’a pas été du nombre ; il continue à pratiquer ses ruses et l’on a fait, en Suisse même, signer une adresse de reconnaissance au "camarade" Joseph. On ne peut se moquer plus cyniquement du monde.

De tous les partis, seuls les anarchistes sont sans attaches gouvernementales et combattent toutes les dominations. Ils sont libres de préjugés nationalistes et ne voient l’établissement de la paix définitive que par une entente entre les Peuples libérés de la domination économique du capital et de l’oppression étatiste.

Deux guerres mondiales, sans parler des autres, ont prouvé aux plus aveugles que les États ne peuvent non seulement garantir la paix, mais au contraire n’engendrer que des conflits armés. Ne voulant être ni dictateurs, ni présidents, ni ministres, ni exercer aucune fonction gouvernementales, les anarchistes peuvent, sans arrière-pensée, dénoncer les Truman et Staline comme des fauteurs de guerre. Les peuples russe et américain désirent, sincèrement la paix comme nous-mêmes. Mais ils sont des pions entre les mains d’ambitieux qui ont soif de domination.

Nous appelons tous les camarades, et surtout les jeunes, à faire un nouvel effort et à lutter pour que se poursuive la croisade entreprise il y a cinquante ans par Louis Bertoni et ses camarades. On n’assure pas la paix et la liberté par des suppliques adressées à des tyrans, mais en se joignant à ceux qui mènent le bon combat. Lutter pour la liberté ; c’est faire œuvre de vie. En avant !




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