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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Louis Avennier – Louis Bertoni
Le Réveil communiste-anarchiste N°634 – 16 Février 1924
Article mis en ligne le 2 octobre 2017
dernière modification le 16 septembre 2017

par ArchivesAutonomies
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C’est avec une bien douloureuse surprise que nous avons appris la mort de notre ami Louis Avennier, qui depuis plus de vingt ans n’a jamais cessé de nous témoigner une solidarité active et enthousiaste. Parfois les difficultés de l’existence, contre lesquelles il n’a eu que trop à lutter, l’éloignaient pour quelques mois de nous, mais nous ne tardions pas à le retrouver toujours aussi vibrant, généreux et batailleur. D’ailleurs, dès qu’il nous savait ou pouvait simplement nous soupçonner en butte à des difficultés, dangers ou persécutions, nous le voyions paraître, anxieux de prendre sa part à toute lutte contre l’iniquité.

Nous n’avons pas connu beaucoup d’hommes chez qui le sentiment de la justice fût aussi profond qu’en lui ; il pouvait se tromper en épousant une cause, mais avec quelle belle ardeur ne le faisait-il pas, et comment ne pas préférer à tant de jeunes ou vieux sceptiques désespérés et désespérants, sa noble nature passionnée, frémissante, toujours prête à se donner et à se dévouer ?

Avennier n’était pas un anarchiste et s’est toujours défendu de l’être, non par crainte ou à cause d’une mesquine idée de derrière la tête, mais parce que réellement s’il était d’accord avec nous dans la guerre à toute forme d’exploitation et d’autorité, il n’arrivait pas à s’assimiler notre conception constructive, ou tout au moins il ne pouvait y croire d’une manière absolue, comme c’était le besoin de son caractère. Mais il a fortement aimé la masse travailleuse et l’a bien prouvé, en œuvrant pour elle, sans lui demander ni honneur ni compensation d’aucune sorte.

Du jour où il a tourné le dos au monde bourgeois, même dans ses écrits pour la presse capitaliste, il s’est toujours montré le défenseur de grandes idées et de fortes aspirations. Que dire de sa collaboration à la Voix du Peuple de Lausanne et à ses Almanachs syndicalistes  ? L’avenir lui rendra aussi justice et lorsque le bilan sera établi de la littérature socialiste de notre époque en Suisse, son nom figurera l’un des premiers, bien avant ceux de certains filandreux “scientifiques”, de vulgaires politiciens ou de prétentieux fonctionnaires syndicaux.

Il avait été au Parti socialiste avant de venir à nous, mais lorsqu’il le vit dominé par les basses ambitions et la curée de places, il s’en détourna pour n’y plus retourner. Il avait la haine des arrivistes et ne voulut surtout pas arriver, lui qui aurait brillamment pu le faire au choix dans le monde bourgeois ou dans le socialisme parlementaire. Et il vint à nous, précisément parce que notre propagande et notre action ne représentaient pour personne une “carrière”.

Certains adversaires se sont beaucoup gaussés de la tentative, entreprise par nous il y a vingt-cinq ans — lorsqu’il en était encore temps — de donner au mouvement syndical une autre tendance, un plus large programme et une plus haute valeur.

Louis Avennier fut l’un des plus vaillants militants de ce moment là. Il avait l’un des premiers dénoncé tout ce que cachaient de faux et de dangereux les fameuses méthodes allemandes, alors prônées par tout le monde. Il se trouvait encore appartenir aux milieux bourgeois, mais sa nature droite se révolta de suite et dans trois conférences qu’il fut appelé à donner à l’Aula de l’Université de Genève, sous les auspices du Département de l’Instruction publique, il entreprit de rétablir la vérité sur l’Allemagne. Mal lui en prit : une cabale d’étudiants allemands fit une bruyante manifestation et l’ordre lui vint d’avoir à suspendre ses conférences.

Avennier ne pouvait, que trop bien comprendre la lutte que nous menions contre l’hégémonie allemande dans le mouvement syndical et socialiste. Qui ne se souvient des apologies grotesques, faites à ce moment là, des résultats tangibles, des succès pratiques, des triomphes décisifs de l’action politique et économique allemande ? Nos permanents les avaient résumés en des graphiques qu’ils promenaient à travers la Suisse pour nous confondre. Les lignes marquant les progrès allemands finissaient toujours par sortir du papier, s’élever le long du mur et paraissaient vouloir même percer le plafond.

En vain répliquions-nous que, faute d’une éducation révolutionnaire, ce peuple de plus en plus militarisé, discipliné et soumis, ne pouvait que marcher à une épouvantable catastrophe que son très grand développement industriel allait rendre inévitable. En vain montrions nous le danger de la guerre et la nécessité urgente d’y répondre par la propagande de la grève générale expropriatrice, en donnant au travail toute la conscience de sa haute mission. Centralisme et parlementarisme ont continué à triompher de nos utopies jusqu’au mois d’août 1914. A ce moment-là, hélas ! nous n’avons eu que trop raison contre les graphiques des pratiques et les leçons des scientifiques.

Dans la Fédération des Syndicats ouvriers de Genève d’abord, dans la Fédération des Unions ouvrières de la Suisse romande ensuite, Avennier n’a jamais cessé de lutter pendant quinze ans avec nous, non seule ment avec désintéressement, mais en payant souvent de sa poche pour ce qu’il sentait si vivement être la vérité. Nous ne pouvons nous rappeler sans une profonde émotion de toute la part prise par lui à nos débats, à nos initiatives et à nos luttes, toujours pour y apporter une note de confiance, d’enthousiasme, d’espoir invincible. Ah ! il avait une personnalité bien à lui et n’était pas toujours entièrement d’accord. Mais sa nature valait aussi par ses emportements et nous ne cessions de l’aimer, même lorsqu’il les tournait contre nous.

Au moment de la première révolution russe, nous avions compris la nécessité pour qu’elle n’échouât pas entièrement d’une large poussée du monde ouvrier dans le reste de l’Europe. C’est dans ce but surtout que nous avons appuyé alors l’idée d’une grève générale internationale pour les huit heures. Les gens pratiques nous accablèrent de leurs sarcasmes, nous démontrèrent par a + b qu’il était impossible d’obtenir les huit heures, — ceux qui cherchent aujourd’hui à les supprimer légalement pourraient y retrouver des arguments en leur faveur — et déconseillèrent toute action qui ne fût celle parlementaire. Notre tentative ne trouva que peu d’appui et une réaction sourde commença à se manifester dans toute Europe. Elle se mit à préparer ouvertement la guerre par le jeu de ses ententes et de ses alliances.

Encore une fois, il eût fallu un socialisme et un syndicalisme inspirés par une haute pensée, par une vision nette de la situation, par une conception précise de l’intérêt supérieur de l’humanité — un fort idéalisme, en somme, comme celui dont la vive flamme brûlait Avennier — et au lieu de cela nous n’avions qu’une vulgaire politique préoccupée de succès électoraux et de subsides à obtenir de l’État. Les mauvais bergers ont fini par livrer leurs troupeaux à tous les bouchers.

Ceux qui raillent l’idéalisme — et ils sont nombreux — ne s’apercevront-ils jamais que, selon le mot du poète italien, à la réflexion il n’y a de vrai que l’idéal, et que les grands élans ne peuvent découler que des grandes idées ? Impossible de transformer un monde en ne poursuivant que des augmentations de salaires, des changements de tarifs, des contrats qui vous lient encore et toujours à l’exploitation capitaliste. Tout cela peut avoir son utilité passagère. mais ce qui est surtout indispensable c’est le sentiment d’être appelés à une action décisive pour un grand but.

Avennier a cherché à susciter, à faire vivre dans la conscience des travailleurs la conviction de la nécessité d’un effort suprême de libération. Il vient un jour où il faut vouloir à tout prix ; ne pas y être préparé, c’est devenir la pitoyable victime des forces du mal coalisées.

Le souvenir du cher disparu restera toujours lié pour nous à celui de notre tentative de renouvellement syndical. Son échec — qui, hélas ! s’est produit presque partout — a été donné par nos adversaires comme preuve de notre erreur et de leur sagesse. Mais depuis dix ans d’horrible guerre et de fausse paix — de quoi la masse a-t elle manqué sinon de ces qualités que nous voulions lui donner ? Et comment ne pas constater l’impuissance absolue de ces Centrales, que nous avions combattues, dans une série d’événements, les plus formidables peut-être de toute l’histoire ?

Nous avons livré le bon combat. Le succès n’a pas couronné nos efforts, mais combien notre conscience serait troublée de ne l’avoir pas engagé !

Rappelons aussi le passage de Louis Avennier à l’Ecole Ferrer de Lausanne, où il ne manqua pas de dépenser comme toujours ses qualités sans compter. Encore une expérience que, malgré tout, nous sommes heureux d’avoir vu accomplir et qui couronnait dignement un ensemble d’efforts d’éducation pratique et théorique, d’action de la rue et morale.

* * * * *

Devant le cercueil de Louis Avennier, nous nous sommes souvenu de ces beaux vers de Louis Duchosal :

Les doigts lents de l’épreuve ont effeuillé les roses
Et dispersé l’espoir promis aux jours futurs.

Mais non, les roses éclatantes du rêve toujours effeuillées par l’épreuve, toujours ont refleuri. Et l’espoir toujours dispersé, toujours s’est reformé, même après les deuils les plus cruels. D’ailleurs, notre grand Reclus n’a-t il pas dit :

Pour ma part, je lutte pour ce que je sais être la bonne cause, parce que je me conforme ainsi à mon sens de la justice. C’est une question de conscience et non une question d’espérance. Que nous réussissions ou non, peu importe, nous aurons été du moins les interprètes de la voix intérieure.

Comme cette voix intérieure a parlé, crié, tonné chez Louis Avennier ! Comme elle s’est élevée et exaltée en de fortes protestations, en de hautes affirmations de justice ! Nul silence ne pouvait lui être imposé sinon celui de la mort. Mais après elle l’écho demeure encore vivant chez nous tous qui l’avons entendue et aimée.

Que sa compagne dévouée que nous avons vue à ses côtés participer à notre œuvre de solidarité, ainsi que sa famille, trouvent ici, avec l’expression de notre profonde sympathie, le témoignage de reconnaissance de tous ceux qui ayant le mieux connu Louis Avennier l’ont aussi le plus aimé.




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