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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les circonstances de la vie (1) - Jean Wintsch
Plus Loin n°127 - Novembre 1935
Article mis en ligne le 2 octobre 2017
dernière modification le 15 septembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Dans une des réunions de Plus Loin, Louzon a demandé à Paul Reclus de renseigner les lecteurs sur la vie des militants qu’il a connus, et en particulier sur Tortelier, l’anarchiste auquel, sauf erreur, on doit l’idée de grève générale. J’espère bien que ce travail se fera. Et de la discussion qui a suivi entre Pierrot et moi, il est ressorti assez clairement cette notion un peu oubliée — si l’on met hors de cause des penseurs comme Babeuf, Owen, Fourier, Proudhon, Lassalle, Marx, Bakounine ou Pelloutier — que le mouvement révolutionnaire, de nature prolétarienne, est bien plus le fait précisément d’unités prolétariennes, souvent obscures, que de vedettes, journalistes ou conférenciers devenus souvent des professionnels de la révolution. Sans enlever leurs mérites à ces derniers, car plusieurs d’entre eux ont été des hommes de valeur, bien que le plus grand nombre aient fait de l’anarchie un peu moins bien qu’on ferait de la cordonnerie ou du droit, il me plaît de reprendre l’idée de Louzon et de parler de quelques-uns de ces ouvriers "ouvrant", qui sont les véritables fondateurs d’une civilisation nouvelle. Rien que dans nos régions romandes j’en ai connu quelques dizaines, et mes données se rapportent surtout à la période héroïque du syndicalisme révolutionnaire, à l’avant-guerre. Si je ne dis rien de ces dernières années, c’est que personnellement j’ai perdu contact avec les militants, et aussi parce qu’on ne peut pas trop parler des vivants et personnaliser les idées.

Un des types qui m’a le plus impressionné et qui à Lausanne même a influé considérablement sur nombre d’ouvriers actifs et valeureux, pour ne pas parler de plusieurs intellectuels, étudiants et professeurs qui, en un certain sens, avaient trouvé leur maître, c’est Karly. Il est mort à quarante et un ans, en 1911. Il avait été élevé à Paris, dont il était originaire. Doué pour le dessin et extrêmement méticuleux, il entra très jeune dans un atelier, comme apprenti dessinateur-lithographe. Cette entrée en atelier fut pour Karly déterminante, et il m’en parla souvent. Il trouva là des aînés fort compréhensifs qui lui montraient les trucs de métier, l’initiaient aux difficultés techniques, l’avertissaient des écueils possibles dans les différentes boîtes, l’enrichissaient en connaissances utiles, faisant preuve d’une solidarité professionnelle constante, possédant ce qu’on appelle l’esprit artisan, c’est-à-dire la volonté de faire pour le mieux, et vivant au fond une morale professionnelle très belle et réconfortante, telle en tout cas que notre novice se sentit tout de suite agrégé à un milieu intéressant, à une société nouvelle, à une sorte de civilisation organisée dans le travail. Il se sentait aussi tenu en retour à l’entr’aide vis-à-vis d’autres salariés, car le mot d’ordre, sain comme tout, était qu’on devenait responsable en raison de ce qu’on avait reçu. Je sais que cette tradition de métier existe aussi dans des milieux de techniciens, dans quelques industries même, car je l’ai aperçue chez des jeunes gens ayant fréquenté telle ou telle école des métiers. Tout cela constitue en fait une démocratie du travail, solide et attrayante, qui est un préventif singulier contre toute doctrine de tyrannie et contre tout régime basé sur la brutalité.

A lire l’histoire du mouvement ouvrier, surtout français, on s’aperçoit que cette morale professionnelle rayonnait déjà au temps des plus vieilles corporations, et Agricole Perdiguier, dans ses mémoires d’un compagnon, s’en montre imprégné, tant la solidarité entre copains du métier était chose primordiale et naturelle. Certes, il n’y a pas de confusion à faire avec l’esprit de corps, qu’on trouve chez les marchands, les officiers, les juristes, les prêtres, les prébendiers de toutes espèces, en vue d’établir un monopole de la profession, et pour dresser un Etat dans l’Etat, constituant ce corporatisme qui tire toute la couverture à lui, que les catholiques, les fascistes et quelques patrons préconisent à nouveau, et que la Révolution française avait liquidé. Non, la solidarité entre gens du métier est un phénomène bien distinct, sans signe d’agressivité, d’exploitation ou d’exclusion à l’égard d’autrui, mais caractérisé par des procédés d’entr’aide entre professionnels et par le besoin de travailler en communion. J’en parle, d’abord parce qu’il s’agit de mœurs qu’il faut conserver à tout prix dans le mouvement ouvrier, et qu’il importe même d’en faire le centre, je dirais le motif de la civilisation socialiste. Mais j’en parle aussi parce que Karly, arrivant à Lausanne et se trouvant en contact dans son usine avec des ouvriers allemands et suisses-allemands fut extraordinairement frappé par le fait qu’ici chacun tirait de son côté. Autant ces copains d’au delà la Sarine se montraient rigides sur les principes de discipline et de hiérarchie, sur l’obéissance et le respect au comité, sur les cotisations, les amendes, les secours de viatique et les avantages de caisse, imbus de formalisme et "pensant en bande", selon l’expression de Vandervelde (qui admirait cette pensée, propre à la social-démocratie allemande), autant ils cachaient ce qu’ils faisaient en fait de production, n’indiquant jamais les heures qu’ils y avaient consacrées, gardant les petites découvertes et recettes, qui auraient pu servir aux collègues, et allant jusqu’à flagorner le patron pour devancer un camarade et acceptant carrément, par derrière, des salaires inférieurs au tarif convenu. On tombait de haut. Mais il ne fallait pas en parler nulle part, pour ne pas être traité de faux-frère. Mais je tiens à en dire quelques mots, car je me moque des doctrines si elles ne sont pas d’une application possible ou réelle. Cette équivoque de la discipline de classe, qui laisse dans l’ombre des questions essentielles, est une foutaise qui finit toujours par se tourner contre nous. Soyons réalistes, c’est la première condition pour savoir où on en est et marcher sur ses pattes. Que si l’on me dit qu’il y a dans les ateliers de France et de Navarre plus d’un pied-plat, égocentrique ou ambitieux, en train de tirer son épingle du jeu aux dépens des autres travailleurs, je répondrai que je le sais, et je ne me laisserai pas arrêter par de tels cas. Ce qui importe, c’est le courant général, ce qui est coutumier, le normal, la tradition établie. N’ergotons pas, et soyons courageusement de bonne foi.

Bref à son tour, Karly eut des apprentis à former. Et lui qui était devenu un des premiers dessinateurs-lithographes de l’époque, un "lapin", comme on disait, recherché par les employeurs et estimé de ses camarades, se montra un maître généreux et attentif, se décarcassant pour rendre l’apprentissage profitable au maximum. Il donnait tout ce qu’on pouvait donner, comme il avait été traité lui-même, à Paris, autrefois. Mais les jeunes gens auxquels il s’adressait, s’ils accaparaient avec avidité cette science du métier, la gardaient ensuite jalousement pour eux, ne livrant jamais rien à un nouveau venu, cherchant même au bout de quelques années à desservir et à supplanter l’excellent Karly, dont ils tenaient tout. Ce fut un de ses étonnements et de ses chagrins renouvelés, et il en était devenu amer. Ceci ne contribua pas peu à faire de cet ouvrier qualifié, humain au possible, un anarchiste qui avait les social-démocrates allemands dans le nez et qui se tourna de plus en plus vers le syndicalisme tout nuancé de proudhonisme.

C’est dire qu’on a beau vouloir être bienveillant avec tous et se défendre de voir les gens autrement de ce côté-ci de la frontière que de l’autre côté, il y a des différences de mœurs telles, selon les régions et les pays, que cela représente véritablement des stades de civilité différents, sans l’ombre d’un doute. Il ne faut pas se formaliser de ces constatations et accuser de pensées belliqueuses celui qui ne veut pas ignorer les faits, car à tout prendre questions humaines et sociales ne sont pas simples.

Autrement dit, avant de parler d’internationalisme, comme on le faisait dans les congrès socialistes internationaux, les social-démocrates allemands, de Bebel à Scheidemann, de Ledebour à Bernstein, donnant des leçons à tout le monde et régentant jusqu’à Jaurès, il importe d’appliquer quelque esprit de collaboration sur le lieu même où l’on circule tous les jours, parmi ses proches, à l’endroit des camarades de métier. Le contraire n’est peut-être pas tellement un signe d’égoïsme qu’un manque de confiance en autrui, ce qui signifie que les sentiments de liaison, de coordination, de civilité réelle, sont peu développés encore. En outre, sans être absolu, il sied en général de se méfier des gens à grands principes qui sont incapables de la moindre pratique convenable, dans leur propre milieu. La vie ne se discute point tant qu’elle s’écoule parmi les sensations de chaque minute.

L’exemple donc que je rapporte à propos de la formation d’un homme de métier, devenu partisan de la révolution prolétarienne, montre en somme qu’il existe un socialisme de fait qui s’organise depuis longtemps à l’atelier et au chantier, qui plonge ses traditions dans plusieurs siècles, bien avant la venue de Karl Marx, qui a facilité et développé la vie d’innombrables travailleurs et qui institue toute une civilisation persistante, extra-légale, en marge de la société de tout le monde (étatiste et capitaliste), et qu’il existe d’autre part comme un socialisme officiel, donnant parfois l’impression d’une organisation formidable, dont on parle en général uniquement, qui a ses députés et parfois ses ministres, et qui peut être balayé comme château de cartes par les grands flux de l’époque : guerre ou réaction.

Ce n’est pas à dire que l’association de métier d’une part, les coopératives, les partis politiques et les groupements d’opinion, d’autre part, n’aient leur signification. Bigre non. Sous ce rapport, je puis dire que Karly, à l’instar de l’équipe qui a mis sur pied la Confédération Générale du Travail, entre 1896 et 1906, était fortement organisateur. Il se sentait très près de cet admirable syndicaliste qu’a été Griffuelhes. Bien qu’anarchiste profondément, il n’aimait pas ceux qu’il appelait "les bricoleurs de l’anarchie, ces particuliers qui se croiraient perdus s’ils s’astreignaient à une certaine régularité et à quelque méthode dans leur vie et leur action — pour ne pas parler des bohèmes, ou sans scrupules conscients — qui constituent la masse amorphe et déliquescente des individualistes par fonction et que nous avons eu trop longtemps le tort de prendre en considération. Karly, à ce que je vois mieux après coup, s’intéressait fort à la technique révolutionnaire, et plus d’une des idées que les bolcheviks ont appliquées, il l’avait développée dix ans avant eux ; par exemple, l’importance de la prise de possession des postes et télégraphes, des services de relation, des forces électriques, la préparation de cadres pour occuper des points stratégiques, la constitution de dépôts d’armes, l’infiltration des éléments révolutionnaires dans l’armée, la réduction à l’impuissance des forces policières ou la formation d’une police propre aux révolutionnaires. Son sens aigu des réalités, sa connaissance profonde de la Révolution de 1848, des coups de main de Napoléon III, de la Commune, des grandes grèves du début de ce siècle, sa persuasion qu’une révolution éclate autant et plus par la pourriture des classes nanties, incapables de se maintenir, que par l’effort même des masses populaires, prises à l’improviste et jamais prêtes, et se laissant rapidement enlever le morceau — voir l’exemple de l’Espagne — tout cela a fait indirectement de Karly un des types auxquels le mouvement actuel doit énormément. Cette conviction ferme des jeunes militants, qui n’aiment pas beaucoup se payer de mots et qui sont moins romantiques que nous l’étions, en quoi ils ont raison, cette vision froide de l’égoïsme d’en haut (tournant à la férocité dès que les possédants se croient menacés dans leurs privilèges), nous l’avions bien, il y a trente ans, mais c’était moins aigu. Les débuts d’une ère nouvelle ou d’un mouvement sont toujours vagues. Et cependant quelques types, en plein dans la mêlée, étaient fort avertis, et Karly fut de ceux-là. On aura une idée de son influence si je rappelle la résolution qu’il a rédigée en 1905, pour le Congrès de Neufchâtel de la Fédération des Unions ouvrières de la Suisse romande, et relative au lock-out, que le patronat déclenchait alors fréquemment, afin de briser la résistance et l’organisation ouvrières. Les considérations de Karly, dont nous faisons un résumé, furent admises à l’unanimité.




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