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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Georges Herzig
Le Réveil communiste-anarchiste N°611 – 24 Mars 1923
Article mis en ligne le 2 octobre 2017
dernière modification le 14 septembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Avec Georges Herzig, décédé le 10 courant, après de longues années de souffrances, le Réveil perd l’un de ses fondateurs et son meilleur collaborateur. Nous l’avions vu tant de fois vaincre la maladie et reprendre vaillamment sa place de travail et de combat, que nous espérions toujours... Hélas ! le stoïque lutteur a été terrassé ; nous ne le verrons plus au milieu de nous, exemple de ferme volonté, d’indomptable énergie et d’admirable dévouement.
La vie aurait pourtant pu lui être beaucoup plus facile, si, mû par une haute probité morale, il ne s’était refusé à pactiser avec le mensonge de cette politique qu’il détestait par-dessus toute chose. Et il est profondément douloureux de songer que ceux qui se servent du peuple pour leur intérêt particulier deviennent populaires, alors que ce militant désintéressé de l’émancipation ouvrière meurt, connu seulement d’un cercle restreint d’amis et de camarades.
La vie de Georges Herzig n’a pas été jalonnée de grands événements. Pendant plus de quarante années, il n’en a pas moins participé à toutes les luttes, payant souvent de sa personne, faisant toujours preuve d’une exquise solidarité et d’une grande générosité, d’autant plus émouvantes qu’il avait à se débattre lui-même contre la maladie, une situation économique précaire et des soucis chaque jour renouvelés. C’est ainsi qu’il a été non seulement l’un des collaborateurs les plus assidus à notre journal, mais l’un de ses souscripteurs les plus réguliers. Son obole était aussi assurée d’avance à toute initiative de secours ou de propagande.
Kropotkine, qui l’aimait profondément et n’a jamais cessé de correspondre avec lui, parle ainsi de Georges Herzig dans ses Mémoires :

... avec deux amis, Dumartheray et Herzig, je lançai à Genève, en février 1879, un nouveau journal bimensuel, sous le titre Le Révolté. Je dus me charger de le rédiger presque en entier. Nous n’avions que vingt-trois francs pour commencer le journal, mais nous nous mimes tous à l’œuvre pour obtenir des abonnements et nous réussîmes à faire paraître le premier numéro. Il était modéré dans la forme, mais révolutionnaire par le fond, et je fis de mon mieux pour faire le journal dans un style de nature à rendre les questions historiques et économiques les plus compliquées compréhensibles à tout ouvrier intelligent. Autrefois, le tirage de nos journaux n’avait jamais pu dépasser six cents exemplaires. Nous tirâmes deux mille exemplaires du Révolté et ils furent épuisés au bout de peu de jours. ...
Faire sentir à l’ouvrier que son cœur bat avec le cœur de l’humanité dans le monde tout entier ; qu’il participe à sa révolte contre l’injustice séculaire, à ses tentatives, pour créer de nouvelles conditions sociales, — voilà quelle devrait être, à mon avis, la tâche principale d’un journal révolutionnaire. C’est l’espérance, et non le désespoir. qui fait le succès des révolutions.
Dumartheray et Herzig me soutinrent de tout leur pouvoir dans cette entreprise...
Herzig était un jeune commis de Genève ; c’était un homme réservé et timide, qui rougissait comme une jeune fille quand il exprimait une pensée personnelle ; et qui, ayant accepté, après mon arrestation, la responsabilité de poursuivre la publication de notre journal, apprit, par la seule force de sa volonté, à écrire très bien. Boycotté par tous les patrons de Genève, il tomba avec sa famille dans une véritable misère ; il n’en continua pris moins à soutenir le journal, jusqu’au moment où celui-ci put être transféré à Paris.
Je pouvais me fier complètement au jugement de ces deux amis. Quand Herzig fronçait le sourcil et murmurait : "Oui, bien, cela peut aller", je savais que cela n’irait pas....
... tant qu’il y a des hommes qui persévèrent et consacrent toute leur énergie à une œuvre, comme Herzig et Dumartheray l’ont fait à Genève, et comme Grave, l’a fait depuis seize ans à Paris, l’argent vient et les dépenses d’impression sont plus ou moins couvertes, principalement grâce aux sous des ouvriers. Pour un journal, comme pour toute autre entreprise, les hommes sont d’une importance infiniment plus grande que l’argent.

Après que le Révolté fut transféré en France, Herzig collabora à plusieurs feuilles éphémères, parues à Genève. Il ne cessa pas de s’intéresser à tout le mouvement social, assistant à chaque réunion de camarades, toujours prêt à accorder son concours a toute nouvelle initiative.
Lorsqu’enfin, en juillet 1900, nous lançâmes le Réveil, le succès fut bientôt assuré par sa collaboration. Ses articles ne tardèrent pas à être remarqués, discutés et traduits. Le camarade Nettlau nous écrivait il y a quelques mois à peine, pour exprimer le vif désir que les écrits de Georges Herzig, classés par matières, fussent publiés en volumes. Si actuellement les circonstances ne sont pas assez favorables, nous pensons bien pouvoir un jour réaliser ce vœu.
Nul doute que lorsqu’on écrira l’histoire impartiale du mouvement d’avant-garde en Suisse romande, Herzig apparaîtra comme notre meilleur écrivain et polémiste révolutionnaire. Sa critique implacable — impartiale, du reste, parce qu’elle n’épargne pas les anarchistes non plus — n’aboutit pourtant pas au scepticisme. Sans se faire aucune illusion et dénonçant avec une perspicacité étonnante tous les maux et toutes les faiblesses du monde du travail, il garde toujours un bel espoir. S’attachant à "débourrer les crânes", selon l’expression consacrée depuis la guerre, à l’encontre de certains élégants ironistes, il ne les vide pas, pour n’y laisser subsister qu’un prétentieux orgueil de surhomme dont la conclusion est en somme celle des plus vieilles théogonies, que tout est vanité. Herzig — et en cela il est bien l’élève de notre grand Kropotkine — ne saurait conclure au désespoir. Ses convictions sont trop profondes, sa passion révolutionnaire trop forte, pour qu’il puisse cesser de croire à la bonté et à l’efficacité de la lutte.
D’aucuns lui ont parfois reproché son amertume et sa virulence, mais ce n’était chez lui que l’emportement d’un noble esprit contre les laideurs et les turpitudes. En réalité, ceux qui ont vécu dans son intimité savent combien sa bonté était grande et l’attachement inaltérable qu’il éprouvait toujours pour tous ceux qui œuvraient sincèrement à la grande tâche d’émancipation.
Nous publiions en quatrième page l’un de ses plus puissants articles, paru en mars 1911 dans nos colonnes et intitulé Avant la Guerre. Nos lecteurs y retrouveront les qualités maîtresses de Herzig. Une situation résumée en quelques phrases bien précises, une critique aiguë d’hommes et de choses, de traits acérés niais que les événements mêmes vont justifier, des souvenirs historiques très. suggestifs, des prévisions qui sont autant de prophéties, une conclusion douloureuse mais nullement fataliste. Non, notre bon combat pourra encore et toujours être livré pourvu que nous le voulions et sachions où il faudra frapper.
Nous ne croyons pas qu’il existe dans toute la littérature révolutionnaire d’avant-guerre des pages plus puissantes et plus vraies. C’est que personne n’a vécu plus intensément que lui la "veillée tragique", comme il l’appelait.
Donnons ici le manifeste "Aux soldats de tous les pays" qu’il rédigea dès que la mobilisation fut ordonnée par tous les Etats :

On vous appelle à tout quitter, vos travaux, vos familles et à rejoindre votre corps, pour aller vous faire tuer pour une cause qui n’est pas la vôtre.
Refusez-vous à devenir les assassins d’hommes que vous ne connaissez pas, qui ne vous ont jamais rien fait et dont les intérêts véritables sont identiques aux vôtres.
Allez-vous, pour satisfaire les appétits de. la finance internationale, pour combler les vœux d’un capitalisme dont les dividendes sont faits de votre travail journalier, ajouter encore à celle spoliation, protégée par les gouvernements votre chair et votre sang ? Conservez-les pour une meilleure cause, pour la vôtre, pour celle de votre propre émancipation.
Pensez avant tout à ceux qui vous sont chers, à vos enfants, à vos familles ; ne sacrifiez pas ce qui vous touche de près pour les intérêts équivoques des hideuses monarchies qui vont mettre le feu aux poudres pour se sauver de la révolution qui vient. Déchirez les ordres de marche d’un gouvernement de requins et de financiers équivoques, d’une république qui vient encore de se prostituer une fois de plus dans les bras du Pendeur de toutes les Russies.
Mères, soyez stoïques, retenez vos époux, vos enfants, ne permettez pas qu’ils aillent mourir sur les champs de bataille pour un drapeau sali dans toutes les plus basses aventures.
Votre drapeau, travailleurs et paysans, c’est le drapeau de l’égalité et de la Révolution. C’est celui-là qu’il faut se préparer à défendre pour donner à tous une vie meilleure, une dignité de tous les actes, une noblesse nouvelle dans le travail et dans la joie.
A bas le militarisme !
Vive la Révolution sociale !

Cet appel d’hier peut être encore celui d’aujourd’hui et de demain, sans aucun changement et avec une valeur accrue par la terrible épreuve que le monde vient de traverser et dont il ne sait pas encore comment il en sortira..
Ah ! si ce langage avait été celui de tous ceux qui se réclamaient du socialisme, de la fraternité des peuples et de l’émancipation humaine ! Hélas ! les sombres prévisions formulées par notre ami plus de trois ans à l’avance sur l’attitude des partis soi-disant socialistes et des masses ouvrières, ne devaient que trop se réaliser.
La période de la guerre fut pour lui une longue période d’angoisses. Il souffrait des maux qu’il avait sous les yeux et de ceux que sa perspicacité. lui faisait deviner pour un prochain avenir. Et il frémissait de voir les masses aller à la dérive et les politiciens même qui s’étaient déclarés contre la guerre faire surtout une nouvelle spéculation de leur attitude, songer encore à de futurs intérêts électoraux et pour finir dévoyer une fois de plus l’élan révolutionnaire que l’instinct même de conservation avait fini par déchaîner.
Devant le cercueil de Herzig nous n’étions qu’une poignée d’amis et c’est là ce qu’il a dû souhaiter lui-même. N’importe, nous croyons fermement que l’avenir rendra justice à ce fier militant, à cet homme qui, sous une âpreté apparente, a senti si profondément la solidarité pour tous les exploités et les opprimés et a lutté toute sa vie dans les conditions les plus difficiles. Bon nombre de ceux qui, au cours de leur vie, ont soulevé un vain bruit seront à jamais oubliés, que Georges Herzig vivra. dans quelques-unes de ses pages qui peignent toute une époque, qui en révèlent les détresses et les espoirs, qui en analysent les faits et les idées, alliant à un cruel réalisme évocateur du passé un sain idéalisme fait de toutes les claires possibilités d’un meilleur avenir.
Nous, saluons, émus, la mémoire de Georges Herzig, de celui auquel nous devons le meilleur de l’œuvre qu’il nous a été donné d’accomplir. Que sa famille veuille trouver ici le témoignage de la grande part que nous prenons à son deuil.

Le Réveil anarchiste.




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