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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La classe ouvrière et le militarisme – Louis Bertoni
Le Réveil socialiste-anarchiste N°337 - 20 Juillet 1912
Article mis en ligne le 3 octobre 2017
dernière modification le 8 septembre 2017

par ArchivesAutonomies
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L’un des faits les plus formidables qui domine toute la vie contemporaine est le militarisme et la place qu’il occupe est si considérable que nous sommes amenés à nous demander s’il ne conviendrait pas de qualifier avec Spencer société militaire au lieu de société bourgeoise celle dont nous subissons la domination.
Le but suprême et avoué des dirigeants de tous les pays est de constituer l’armée la plus puissante possible et de se préparer à la guerre. Il y a quelques dix à vingt ans un mouvement d’opinion s’était manifesté un peu partout contre la "folie des armements", mais depuis lors nos bons bourgeois philanthropes se sont ravisés et raillent même quelque peu leur "sentimentalisme humanitaire" de naguère. C’est avec raison qu’une feuille nationaliste française, rappelant une enquête sur le patriotisme d’il y a une dizaine d’années, prétend qu’à présent les réponses seraient bien différentes. L’opposition populaire étant demeurée platonique et les classes nanties n’espérant désormais plus que dans la force armée pour le maintien de leurs privilèges, le militarisme continue à triompher brutalement.
Il est vrai que le dégoût du métier des armées augmente de plus en plus, en dépit de toute la presse patriotique et d’institutions telles que les cadets, les éclaireurs, etc. ; mais il faut aussi reconnaître qu’en Italie par exemple, malgré le 40 % d’insoumis créés par chaque classe nouvelle appelée sous les drapeaux, la dernière expédition coloniale a été au début vraiment populaire. Déserteurs, insoumis et réfractaires n’étaient pas les moins enthousiastes d’exploits guerriers... qu’ils pouvaient admirer de loin, et les gouvernants qui logiquement auraient dû avoir contre eux au moins la foule de ceux qui se soustraient au service, n’ont rencontré en réalité qu’une très faible opposition.
Il n’y a aucun pays où nous puissions affirmer qu’une déclaration de guerre se heurterait à une résistance sérieuse des populations ; des masses compactes s’en iraient certainement à la boucherie, tandis que d’autres lui fourniraient les moyens nécessaires pour rester en campagne, et les pires désastres seraient à prévoir à coup sûr pour le monde du travail.
Le danger est indéniable et nous nous trouvons dans une situation tragique.

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Guerre et militarisme ont déjà été longuement discutés dans maints congrès, mais les décisions prises furent équivoques ou ne purent être appliquées.
C’est ainsi que le Congrès international ouvrier socialiste de Paris, en 1889, réclamait déjà la suppression des armées permanentes, mais pour les remplacer par l’armement général du peuple, la nation armée : "A chacun son fusil et son équipement à domicile, comme en Suisse, pour la défense des libertés publiques et de la sécurité "nationale." Or, en Suisse, nous n’avons pas besoin d’insister sur le ridicule d’une pareille résolution, qui n’a trouvé du reste nulle part ailleurs un commencement d’exécution.
Le congrès suivant à Bruxelles, en 1891, votait un ordre du jour, affirmant "que toutes les tentatives ayant pour objet l’abolition du militarisme et l’avènement de la paix entre les peuples - quelques généreuses qu’en soient les intentions - ne sauraient être qu’utopiques et impuissantes, si elles n’atteignent pas les sources économiques du mal", ce qui est profondément vrai, mais le remède indiqué consistait principalement à entrer dans le Parti socialiste international qui est le véritable et unique parti de la paix". Or, l’expérience a prouvé que plus les différents partis socialistes accroissaient leur force numérique, plus leur attitude vis-à-vis du militarisme s’adoucissait, au point de l’accepter, moyennant quelques réserves d’aucun effet pratique.
Venait enfin, une déclaration à la Ponce Pilate, par laquelle le dit Congrès "entend, dans tous les cas, rejeter, devant l’histoire et l’humanité, sur les classes dirigeantes, la responsabilité de tout ce qui pourrait survenir."
C’était proclamer d’avance sa propre impuissance et plaider pour la grande cause du socialisme, l’irresponsabilité !

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Au Congrès de Zurich, en 1893, les socialistes hollandais posaient à nouveau la question de l’attitude du prolétariat en cas de guerre, par une motion présentée par Domela Nieuwenhuis, qui invitait le parti ouvrier international à se tenir prêt à répondre immédiatement à la déclaration d’une guerre de la part des gouvernements par une grève générale, partout où les travailleurs peuvent exercer une influence sur la guerre, et dans les pays en cause, par la grève militaire.
Après une discussion où les politiciens de toutes nationalités et de toutes nuances montrèrent surtout n’avoir aucune confiance dans les masses et ne compter eux aussi, comme tous les partis bourgeois, que sur l’Etat, la résolution suivante était votée :

La position des ouvriers en cas de guerre est définie d’une façon précise par la résolution du Congrès de Bruxelles sur le militarisme. La démocratie socialiste internationale révolutionnaire, dans tous les pays, doit s’élever de toutes ses forces contre les appétits chauvins des classes dirigeantes, elle doit consolider toujours plus étroitement les liens de la solidarité entre les ouvriers de tous les pays ; elle doit travailler, sans relâche, à vaincre le capitalisme qui divise l’humanité en deux grands camps ennemis et provoque les peuples les uns contre les autres. Avec la suppression de la domination des classes, la guerre disparaîtra également. La chute du capitalisme signifie la paix universelle. Les mandataires du parti ouvrier dans les assemblées délibérantes doivent repousser tous les crédits militaires ; ils doivent sans cesse protester contre les armées permanentes et réclamer le désarmement. Tout le parti socialiste doit prêter son appui à toutes les associations qui ont pour but la paix universelle.

Le Congrès de Bruxelles, comme nous l’avons vu, n’avait nullement défini ce que devrait faire la classe ouvrière en cas de guerre, et celui de Zurich ne le spécifie pas davantage. Les deux résolutions ne sont que des échappatoires.
Dire que la chute du capitalisme signifie la paix universelle ne répond pas à la question essentielle : si une guerre, voulue précisément par les capitalistes pour retarder cette chute, venait à éclater, les ouvriers doivent-ils s’entre-tuer ou refuser de marcher, à "l’ennemi" et s’insurger ?
La décision de repousser tous les crédits militaires n’a d’ailleurs pas été respectée. Cette année même en Suisse, les socialistes ont simplement proposé de réduire à quarante millions le budget militaire. Quant au désarmement, personne n’y songe plus, et Hervé lui-même, qui devait se spécialiser dans l’antimilitarisme, n’en veut rien savoir et se déclare enthousiaste de l’armée nouvelle de M. Jaurès, ressemblant étrangement à l’ancienne. Le Congrès de Paris ne réclamait-il pas l’armement comme en Suisse et que peut bien signifier ensuite la demande de désarmement ? Quant à l’appui à prêter aux hypocrites de toutes les associations ayant pour but la paix universelle, c’est encore une contradiction, puisque la résolution de Bruxelles a déjà taxé leurs intentions d’utopiques et impuissantes ! Quels bafouilleurs incohérents que les grands hommes de la démocratie socialiste !
La résolution, votée toujours sur la même question au Congrès de Londres en 1896, dit bien que "la classe laborieuse de tous les pays a le devoir de s’élever contre l’oppression militaire", mais voici comment :

Dans ce but, elle doit conquérir la puissance politique pour abolir le mode de production capitaliste et refuser, simultanément dans tous les pays, aux gouvernements, instruments de la classe capitaliste, les moyens de maintenir l’ordre des choses actuel.

Une puissance politique ne peut être qu’une puissance militaire et comme il ne s’agit pas de la détruire, mais de la maintenir, moyennant une transformation dont le besoin cessera fatalement de se faire sentir pour les nouveaux dirigeants le jour où ils auront triomphé, il s’ensuit que nul changement n’est à prévoir ainsi. Remarquons, en outre, qu’il n’est question de refuser "les moyens de maintenir l’ordre des choses actuel" que "simultanément dans tous les pays", en sorte que M. Millerand, aujourd’hui ministre de la guerre, pourrait voter encore cette résolution qu’elle ne l’engagerait à rien.
A Paris, en 1900, il était de nouveau décidé pour les députés socialistes de "voter contre toute dépense militaire et toute dépense pour la flotte et les expéditions militaires coloniales", mais tout le monde connaît la sanction donnée à cette décision pendant ces douze dernières années. Il serait cruel d’insister.
En attendant, le mal s’est aggravé de plus en plus et le danger d’une conflagration paraît toujours plus grand, sans qu’une propagande sincère et logique ait été faite dans les masses pour le prévenir.
Qui dit Etat, dit militarisme et conséquemment guerre. L’action pour la paix veut non seulement l’abolition du mode de production capitaliste, mais aussi celle de l’Etat lui-même, forme politique ne pouvant correspondre qu’à la forme économique bourgeoise. Montrer dans l’Etat le salut de la classe ouvrière, c’est donc favoriser la domination actuelle, et c’est à la fameuse action politique de la démocratie socialiste pour la conquête des pouvoirs publics, que nous devons en grande partie la puissance toujours plus grande des Etats et conséquemment du militarisme. Le socialisme qui aurait dû se proposer de diminuer constamment la force et l’influence des institutions capitalistes les a au contraire accrues, et cela parce qu’il n’a témoigné d’aucune confiance dans l’homme, producteur libre, mais uniquement dans l’électeur, soldat esclave. La soi-disant législation sociale veut aussi une militarisation anti-sociale toujours plus étendue, et c’est ainsi que le remède a été cherché dans le mal même qu’il fallait extirper.
Est-il encore temps de réagir ? Nous devons en tout cas à notre conscience même de ne jamais cesser de le faire.




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