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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le socialisme et la guerre – Louis Bertoni
Le Réveil socialiste-anarchiste N°326 - 24 Février 1912
Article mis en ligne le 3 octobre 2017
dernière modification le 8 septembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Il y a presque une vingtaine d’années qu’au Congrès socialiste international de Zurich, notre camarade Nieuwenhuis posait nettement, au nom de la délégation hollandaise, la question de l’attitude du prolétariat en cas de guerre. Les grands pontifes de la social-démocratie lui répondirent par quelques sottes railleries et quelques solennelles bêtises, puis un ordre du jour équivoque fut voté. Depuis lors les anarchistes ont eu la chance de ne plus être admis aux parlottes de l’Internationale des exploiteurs du socialisme, mais la question n’en est pas moins revenue sur le tapis et chaque fois elle a été liquidée de la même façon, c’est-à-dire par le même ordre du jour ne signifiant rien, ne répondant à rien et ne prévoyant rien.
Entre temps, plusieurs guerres on éclaté et lorsque les parlementaires du socialisme ne les ont pas approuvées plus ou moins ouvertement, ils se sont montrés absolument impuissants en présence du fait brutal. Les travailleurs éloignés de la Révolution, afin surtout de ne pas verser le sang inutilement, ensuite d’éviter un affreux massacre, allaient docilement à la boucherie voulues par les maîtres, les financiers et les gouvernants.
La guerre italo-turque est venue nous montrer une fois de plus le désarroi le plus complet des dirigeants de la social-démocratie en présence de tout événement autre que les mesquines luttes parlementaires, les petites grèves bien sages, les ridicules tentatives coopératives et commerciales opposées à la puissance écrasante et fabuleuse de la haute finance, de la grande industrie et du commerce mondial.
Le reproche le plus fréquent qui nous est fait par nos légalitaires est celui de ne pas être pratiques, de ne pas connaître la réalité, de nous égarer en des abstractions, sans jamais voir les choses telles qu’elles sont. Nos scientifiques, au contraire, entendaient tenir compte de tous les facteurs pour en tirer le plus d’avantages possibles. C’est du moins leur prétention, à laquelle chaque nouveau fait donne le démenti le plus éclatant.
C’est ainsi que les socialistes italiens voient s’écrouler aujourd’hui tout l’édifice savant de leur réformisme. Les résultats tangibles qu’ils espéraient proches, se sont évanouis pour longtemps. D’aucuns s’obstinent à croire encore, mais la majorité sent bien que la débâcle est complète et que désormais la réaction militaire va triompher pour de longues années à moins d’un immense effort révolutionnaire, ce que leur science ne peut pas admettre.
Turati, le grand chef spirituel du socialisme italien, s’est écrié dans un moment de sincérité ! "Tout est à recommencer !" Eh, oui, tout ce qui a été fait n’a servi à rien, c’était donc vraiment par trop pratique ! Nous nous en sommes toujours doutés.
Mais à quoi bon "recommencer", en persistant dans l’ancienne erreur de coopération avec la bourgeoisie sur le terrain légal, de participation aux travaux parlementaires, d’adhésion aux principes de l’Etat, toutes choses auxquelles nous devons avant tout la triste situation actuelle ?
Les socialistes italiens passés tout à coup à l’opposition, une opposition très mitigée d’ailleurs, se donnent aujourd’hui comme les ennemis de tous les partis bourgeois, les seuls représentants des intérêts des travailleurs, et voudraient enrégimenter à leur suite tous les ennemis de la guerre. Mais nos camarades italiens comprennent très bien qu’au lieu de développer et déchaîner le mouvement d’opposition, les égalitaires ne pourront plus tard, lorsque les événements permettront de passer des paroles aux actes, que le restreindre et le contenir.
Messieurs les élus, du reste, ne sont pas même d’accord entr’eux. A Bologne, où ils viennent d’avoir une réunion à la veille de l’ouverture de la Chambre, tous se sont bien déclarés contre la guerre ; mais lorsqu’il s’est agi de prendre une décision nette, les uns se sont prononcés pour une opposition à outrance ; les autres, au contraire, ont déclaré avec une certaine logique, du moment que les opposants n’osaient pas demander purement et simplement le retrait des troupes d’Afrique et l’abandon des nouvelles colonies, autant voter encore pour le ministère actuel, dont la succession ne pourrait appartenir qu’aux pires éléments nationalistes et réactionnaires. Un vote intervint, qui donna la majorité aux adversaires déclarés de Giolitti, mais il fut tout de suite décidé de laisser la minorité libre d’agir à sa guise. Comme on le voit, le principe de la discipline toujours réclamé aux simples travailleurs, ne saurait s’appliquer aux députés, même dans les moments les plus critiques et pour les questions les plus graves.
Voici comment le quotidien socialiste italien, Avanti ! cherche à expliquer cette décision :

Nous avons deux états d’âme bien distincts, deux courants psychologiques, que nous doutons fort — précisément parce que dus aux sentiments — de voir se rencontrer au contour du roc contre lequel en se heurtant ils se sont formés. Ç’a été le vœu de la réunion et nous le répétons. Mais il y a de quoi frémir en pensant à la somme de souffrances populaires qui devraient encore se produire pour que les sentiments ardents des deux courants se fondissent en un seul, si les malheurs et les douleurs de la guerre, reconnus par tout le monde, n’ont pu y suffire.
En présence de ces deux âmes, dont chacune revendique avec la plus entière loyauté la liberté de son moi, tout effort de coaction disciplinaire apparaît nécessairement violent et absurde. La liberté revendiquée s’imposait.

Ah ! les beaux principes affirmés uniquement pour permettre aux pires politiciens les pires palinodies Et surtout l’aveu que malgré le côté tragique de la situation, messieurs les dirigeants socialistes ne savent pas se mettre d’accord et se trouvent dans le désarroi le plus complet !
Voilà leur fameuse science, leur praticité.
Nous ne sommes aujourd’hui qu’en présence d’une petite guerre, malgré les milliers de victimes et les centaines de millions qu’elle a déjà coûté. Mais qu’arrivera-t-il en présence d’un conflagration européenne, toujours possible, nous dirions même probable, si la foule des travailleurs ne parvient pas à se ressaisir, après s’être débarrassée de cette tourbe parlementaire ? C’est sans doute le problème le plus important qui se pose à nous, celui de notre attitude en cas de guerre.
Ou nous saurons nous préparer à la révolution dans notre intérêt, ou la bourgeoisie nous enverra à la guerre pour sauver sa domination chancelante, en épuisant par une saignée monstrueuse les forces du monde ouvrier.




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