Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Avant la guerre – Georges Herzig
Le Réveil socialiste-anarchiste N°302 - 18 Mars 1911
Article mis en ligne le 3 octobre 2017
dernière modification le 17 septembre 2017

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Depuis trois mois on nous rend de nouveau attentifs, dans les journaux et revues révolutionnaires, à la possibilité d’une guerre prochaine. Nous en avons parlé ici même il y a quelques années. C’est dire que ces préoccupations ne sont pas nouvelles, mais pour ne pas être récentes, elles n’en sont pas moins justifiées. Nous crions au loup, mais, pour ne pas être sur nos pas, le loup n’en est pas moins à nos portes. Il ne faudrait pas que ceux qui sont destinés à être sa proie haussent les épaules et s’en remettent à quelque providence du soin de les défendre contre ses coups de dents.
Nous ne ferons pas à nos camarades ouvriers l’injure de les croire assez naïfs pour prendre au sérieux la conférence de la Haye. Ils savent que c’est là un trompe l’œil, une manière d’amuser la galerie en jetant en pâture à sa curiosité des menus faits incapables en eux-mêmes de provoquer des casus belli. On illusionne ainsi les peuples jusqu’au jour où des circonstances propices permettent aux diplomates de jeter le masque et de nous lancer dans les aventures guerrières. On ne fabrique pas avec acharnement des cuirassés et des canons, on ne prévoit pas dans les parlements des augmentations formidables des budgets de la guerre et de la marine, réparties sur plusieurs années, à la gloire de la paix uniquement. Ce mot est devenu dérisoire en de pareils moments, alors que les appétits capitalistes sont déchaînés et que les rameaux d’olivier des poètes sont impuissants à en diminuer l’acuité. Laissons les ministres de la guerre se gargariser de ce mensonge à la tribune du Parlement, tout en demandant de nouveaux crédits, mais préparons-nous à nous sauver nous-mêmes d’une guerre favorisant toutes les réactions.
Il y aurait une souveraine injustice à rendre responsable la diplomatie de son incapacité à assurer la paix. Faisons-nous mieux qu’elle ? Les représentants de la fameuse Internationale ouvrière, dont les congrès fameux ont toujours refusé, pour de mesquines raisons nationales — nationalistes serait plus juste — à envisager nettement les conséquences d’une conflagration européenne, ont-ils au moins prévu le cas et posé les bases d’une résistance générale pour empêcher quo ce terrible fléau ne se déchaîne ? Oui, sans doute, pour la forme, parce qu’il convenait incidemment d’en parler, ne fût-ce que pour rassurer les électeurs dont l’action électorale, l’unique action des partis politiques, eût pu s’effriter dans l’angoisse des terribles conséquences d’une guerre. Oui, ils s’en sont préoccupés, ces bons représentants de la Sociale, et ils ont chargé le Bureau international de Bruxelles de faire... des rapports quand un cas de guerre pourrait survenir et troubler la tranquillité de la conquête des pouvoirs publics. Que vous faut-il de plus ?
Il est vrai qu’à la tribune des parlements, au Reichstag allemand comme à la Chambre des députés de France, ce fut à qui, parmi les représentants du socialisme politique, ferait les déclarations du plus pur loyalisme, promettant que pas un socialiste ne manquerait à l’appel de la Patrie et que tous, du premier au dernier, ils étaient prêts à marcher contre l’ennemi. Et ce ne sont pas là vaines paroles. Elles sont au contraire l’expression même des tendances nationalistes des groupements n’ayant d’autres but, en somme, malgré l’étiquette trompeuse de leur socialisme frelaté, que la conquête légale des moyens légaux de légiférer et de gouverner.
Les diplomates de carrière seraient-ils tenus à plus de sincérité que nos socialistes de l’Internationale ouvrière ? Ils savent bien que les appétits des gouvernements sont fait des appétits de conquête de la gent capitaliste et ils n’auraient garde dès lors de se laisser surprendre dans leur attitude expectante. Ils savent aussi que tant que le Profit sera le mobile de l’activité de tous les peuples, la guerre sera inévitable et ils se taisent, car les paroles ne suffiraient pas à empêcher les intéressés de recourir à l’ultima ratio.
Mais si les diplomates de la paix et les socialistes de l’Internationale ouvrière ne sont pas aptes à nous préserver du fléau de la guerre, pouvons-nous croire que les ouvriers des pays susceptibles d’être entraînés dans la tourmente sont prêts, eux du moins, à s’opposer non pas à une déclaration de guerre, mais à empêcher la mise en activité de tout le formidable outillage de destruction que les gouvernements ont à leur disposition ? Ce serait folie de le croire.
Pour lutter contre les gouvernements et les intérêts capitalistes, il faut y être entraîné de longue date ; il faut sentir que rien de bon ne peut venir de l’Etat ; il faut comprendre que les intérêts des travailleurs sont à l’opposé du capitalisme sous ses divers aspects : production, commerce, finance. Sans doute, les organisations ouvrières, en combattant par la grève l’exploitation capitaliste ont beaucoup fait pour élargir le fossé. Sans doute, aussi, l’antimilitarisme admis dans leur sein a été un bon ferment de rupture de l’équilibre social, basé sur l’esclavage du producteur. Mais ce n’est pas assez encore, d’autant plus que certains révolutionnaires, plantant jadis avec plus de faiblesse dans les actes que d’héroïsme dans les mots, le drapeau dans le fumier, s’empressent maintenant de l’en retirer pour remettre en honneur "les vertus guerrières de la race". "Sus à la désertion !" ont crié ces bons apôtres, dont nous verrons avant peu les nouvelles apostasies, stupéfaits et anxieux de leur audace passée, et il semble pour certains d’entr’eux, si non pour tous, que le bon soldat aujourd’hui sera le bon révolutionnaire demain. Lâchetés pour lâchetés, nous aimons encore mieux, parce qu’elles ne surprennent pas, les déclarations patriotiques à la tribune des parlements, expectorées par les socialistes, que ces voltes faces misérables aboutissant cependant au même but : l’énervement de l’action ouvrière, avec, en plus, la division des forces vives du prolétariat pour les jeter dans les mains des sauveurs du blanquisme, qui n’ont jamais rien sauvé et toujours tout perdu.
C’est dans ces veillées tragiques, quand l’effroyable contact des peuples est devenu inévitable que nous pouvons juger de toute l’impuissance des partis et des principes contenus dans leur étiquette sinon dans leur action. Que peut le socialisme international en pareille circonstance ? Rien, parce que ses principes sont demeurés en désaccord avec ses actes. Quand on se tient dans les limites de la légalité, on est condamné à suivre les puissances capitalistes et gouvernementales dans toutes leurs manifestations. Jour après jour ce sont des concessions que soulignent les votes comme autant de compromissions. Le pouvoir vous a depuis longtemps conquis, cœur et cerveau, qu’on parle encore, comme en extase, de la conquête des pouvoirs publics. Les déclarations de fidélité au pays, c’est-à-dire aux puissances d’argent qui le dominent, ne sont plus que des actes rendus nécessaires par une longue domestication.
Qu’attendre dès lors de gens confiants jusqu’au fanatisme dans une évolution du suffrage universel qui ne saurait être, dans les limites de la légalité où il fonctionne, qu’une évolution de la pensée bourgeoise ? Rien autre, sinon qu’une discipline servile dans cette légalité. Du reste, la plupart des représentants du socialisme politique sont des bourgeois dont l’éducation, les habitudes de pensée et de vie ne peuvent être en désaccord complet avec leurs principes d’action. Ce n’est pas d’eux que viendra la résistance révolutionnaire aux heures critiques. Ils se confineront dans les limites de cette légalité qu’ils révèrent et appelleront les travailleurs à faire leur devoir, tout leur devoir, allant du vote à la défense de la patrie, de l’urne à la caserne.
Pour connaître le présent, jetons un regard dans le passé. Que voyons-nous en 1870, à la veille de la déclaration de guerre entre la Prusse et la France ? L’Internationale avait soulevé, plus encore qu’aujourd’hui, les fureurs conservatrices. Il semblait que les peuples, communiant dans une pensée de lutte contre le capitalisme, allaient soulever les travailleurs et jeter un obstacle formidable entre les belligérants. Il n’en fut rien. A la tribune du Reichstag, Bebel et Liebknecht, ces colonnes de la sociale démocratie, s’étaient abstenus de voter l’emprunt de guerre, disant : "que ce serait un vote de confiance envers le gouvernement prussien... mais qu’ils ne pouvaient pas non plus refuser l’emprunt demandé, car leur vote pourrait être interprété comme une approbation de la politique déloyale et criminelle de Bonaparte". D’autres députés socialistes votèrent tout bonnement l’emprunt.
Aujourd’hui, quarante ans après, avec quatre-vingt députés socialistes au Reichstag nous n’aurions sûrement pas, si l’on prend les déclarations solennelles de loyalisme de cette tourbe, débitées à toutes les occasions où elle se trouve mise en demeure de se prononcer, nous n’aurions même pas ce timide et hypocrite geste qu’on a voulu nous faire prendre pour une protestation contre la guerre.
En France, les internationalistes parisiens avaient envoyé une adresse " aux travailleurs de tous pays" où, s’adressant plus particulièrement aux "Frères d’Allemagne", ils leur criaient : "Restez sourds à ces provocations insensées, car la guerre entre nous serait une guerre fratricide. Restez calmes, comme peut le faire, sans compromettre sa dignité, un grand peuple fort et courageux." Ce manifeste était signé par beaucoup de travailleurs, dont quelques-uns comme Tolain, Camélinat, Chauvière, Joffrin ne manquèrent pas, dans la suite, comme sénateurs ou députés de voter avec empressement le budget de la guerre.
A cette adresse, le bureau central électoral du parti démocratique répondit, tout en criant aux ouvriers allemands de boucler leur ceinturons et d’être de bons et passifs citoyens de la Grande Allemagne :

Travailleurs de France
Nous aussi nous voulons la paix, le travail et la liberté ! C’est pourquoi nous nous associons de tout notre cœur à votre protestation inspirée d’un ardent enthousiasme contre tous les obstacles mis à notre développement pacifique et principalement par la guerre sauvage. Animés de sentiments fraternels, nous unissons nos mains aux vôtres, et nous vous affirmons comme des hommes d’honneur, qui ne savent pas mentir, qu’il ne se trouve pas dans nos cœurs la moindre haine nationale, que nous subissons la force et n’entrons que contraints et forcés dans les bandes guerrières qui vont répandre la misère et la ruine dans les champs paisibles de nos pays.

Les travailleurs de France durent comprendre à ce moment qu’il y avait loin des discours prononcés à la tribune des congrès aux actes des prétendus socialistes, lorsque les classes oppressives font appel aux bas sentiments patriotiques de gens qui n’ont jamais rompu avec la tradition nationale.
Pouvons-nous dire qu’en 1911, plus de quarante ans après l’invasion allemande, les choses se passeraient différemment ? Il faudrait être bien naïf pour le croire. En Allemagne, nous verrions la même comédie se jouer dans les milieux parlementaires et n’étant pas préparés de tout temps à une résistance active au gouvernement et aux puissances d’argent, les travailleurs ne sauraient esquisser qu’un vague geste de regret bientôt noyé dans le bruit des fanfares guerrières. De Jaurès à Guesde l’on ferait appel aux travailleurs de France au nom de la "patrie nationale" dont les conquêtes sur les régimes d’oppression du passé doivent être défendues contre la réaction germanique. Rappelant Liebknecht au congrès de Halle (1890) ils diront avec lui : "Personne, aussi enthousiaste qu’il soit pour les idées internationalistes, ne dira que nous n’avons pas de devoirs nationaux." Hervé, l’histoire en mains, nous crierait de repousser l’envahisseur avant de faire la révolution. Et nous aurions de lui un suprême appel "aux vertus guerrières de la race".
Qu’on ne nous dise pas toujours que les temps ont changé. C’est là un fâcheux oreiller de paresse, car c’est attendre les événements sans faire le possible, sinon l’impossible, pour parer à leur soudaineté. Si l’on en croit un document de la police impériale, il y avait en France près de 434.000 internationalistes ; le Mirabeau, de Bruxelles, rectifiant les chiffres trop faibles du même document, parlait d’un million d’adhérents à la grande Association en Allemagne seulement. Et pourtant !...

* * * * *

Figurons-nous un instant ce que serait un événement comme une déclaration de guerre. Le fait même que tout le monde en est saisi en même temps, est déjà paralysant par lui même. On cesse d’être soi pour devenir un être sans boussole, jouet des circonstances et de l’ambiance, comme nous l’avons vu un peu partout pour les socialistes en 1870. Nous n’aurions plus une vision exacte des choses et endormis journellement par la grande presse, nous aurions beaucoup à faire pour détromper les travailleurs sur les conséquences d’une pareille lutte. En Suisse, nos aînés de l’Internationale ne surent pas agir ou le firent trop tard, noyés eux-mêmes dans une atmosphère qui n’était plus celle qu’ils avaient respirée pendant plusieurs années d’agitation.
Une guerre, rappelons-nous le, travailleurs, peut être un heureux dérivatif pour la bourgeoisie internationale, sentant monter toujours plus violentes les revendications du prolétariat. C’est un moyen dont elle a usé jadis et qui peut lui réussir encore, car elle a en mains de formidables moyens de corruption des esprits. Entraînons-nous à la résistance dès maintenant en envisageant pratiquement tous les côtés de la question pour qu’au moins nos protestations soient un enseignement salutaire au jour peut-être prochain d’une saignée générale dont le prolétariat ferait une fois de plus
tous les frais.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53