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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Oubli de principes – Errico Malatesta
Le Réveil communiste-anarchiste N°398 - 28 Novembre 1914
Article mis en ligne le 4 octobre 2017
dernière modification le 8 septembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Au risque de passer pour un esprit simpliste, je dois avouer que je n’aurais jamais cru possible que des socialistes — même des social-démocrates — puissent applaudir et participer volontairement, soit à côté des Allemands, soit à côté des alliés, à une guerre comme celle qui ravage actuellement l’Europe. Mais que dire lorsque cette attitude est adoptée même par des anarchistes, peu nombreux il est vrai, mais au nombre desquels se trouvent des camarades que nous aimons et respectons profondément.
On prétend que la situation actuelle démontre la faillite de "nos formules" c’est-à-dire de nos principes — et que leur révision s’impose.
En général, toute formule est sujette à révision chaque fois que l’on constate son insuffisance au contact des faits, mais ce n’est pas le cas aujourd’hui, où la faillite n’est pas due à l’insuffisance des formules, mais au fait que celles-ci ont été oubliées et trahies.
Faisons donc retour à nos principes.
Je ne suis pas un "pacifiste". Je lutte, comme nous le faisons tous, pour le triomphe de la paix et de la fraternité parmi tous les êtres humains ; mais je n’ignore pas que le désarmement ne peut être réalisé que par le consentement mutuel, et aussi longtemps qu’il y aura des hommes prêts à violer la liberté d’autrui, il incombe à ces derniers de se défendre s’ils ne veulent pas être éternellement battus ; et je sais en outre que l’offensive est parfois le meilleur sinon le seul moyen efficace de se défendre. Au surplus, je pense que les opprimés se trouvent toujours en état de légitime défense, et qu’ils ont toujours le droit d’attaquer leurs oppresseurs. J’admets donc qu’il y a des guerres nécessaires, des guerres sacrées : ce sont les guerres libératrices, comme les "guerres civiles", c’est-à-dire les révolutions.
Mais, qu’a donc de commun la guerre actuelle avec l’émancipation humaine pour laquelle nous combattons ?
Aujourd’hui il nous est donné d’entendre des socialistes parler, à l’instar des bourgeois, de "France", d’"Allemagne" et d’autres agglomérations politiques et nationales issues des luttes historiques, comme s’il s’agissait d’unités ethnographiques homogènes, ayant chacune des intérêts, des aspirations et une mission propres, en opposition aux intérêts, aspirations et mission des unités rivales. Cela peut être relativement exact aussi longtemps que les opprimés, et surtout les travailleurs, n’ont pas une conscience propre, ne se rendent pas compte de l’injustice de leur condition inférieure et se font les instruments dociles de leurs oppresseurs. Car alors il n’y a que la classe dominatrice qui compte ; et il est compréhensible que cette classe, conformément à son désir de conserver et d’étendre son pouvoir, ainsi que ses préjugés et son idéal propres, ait un intérêt particulier, à exciter les ambitions et la haine de race, à envoyer sa nation, son troupeau dans des pays "étrangers", dans le but de les délivrer de leurs oppresseurs actuels pour les soumettre à sa propre domination politique et économique.
Mais la mission de ceux qui, comme nous, poursuivent l’abolition de toute oppression et de toute exploitation de l’homme par l’homme, consiste à réveiller la conscience de l’antagonisme des intérêts entre dominateurs et dominés, entre exploiteurs et exploités, et à développer la lutte de classe dans tous les pays et la solidarité entre tous les travailleurs par dessus toutes les frontières, contre tout préjugé et toute passion de race ou de nationalité.
C’est ce que nous avons fait de tous temps. Nous avons toujours dit, dans notre propagande, que les travailleurs de tous les pays étaient frères et que l’ennemi — "l’étranger" — c’était l’exploiteur, fût-il né près de nous ou dans une contrée lointaine, parlât-il notre propre langue ou un idiome inconnu. Nous avons constamment choisi nos amis, nos camarades de lutte, aussi bien que nos ennemis, en raison des idées qu’ils professent et de la position qu’ils avaient prise dans la lutte sociale, mais jamais en raison de leur race ou de leur nationalité. Nous avons toujours combattu le patriotisme comme une survivance du passé au service des intérêts des oppresseurs ; et nous nous glorifions d’être internationalistes non seulement en paroles, mais par un sentiment profond de nos âmes.
Et maintenant que les conséquences les plus atroces de la domination du Capitalisme et de l’Etat devraient convaincre de la véracité de nos conceptions même les plus aveuglés, une partie des socialistes et quelques anarchistes des pays belligérants s’associant aux gouvernements et à la bourgeoisie de leurs pays respectifs, oublient le socialisme, la lutte de classe, la fraternité internationale et tout le reste !
Quelle chute !
Il est fort possible que les événements présents aient démontré que les sentiments nationaux sont plus vivaces et ceux de la fraternité internationale moins profonds que nous l’aurions cru ; mais cela ne constituait alors qu’une raison de plus pour intensifier notre propagande antipatriotique et non pour l’abandonner. Ces événements nous démontrent aussi qu’en France, par exemple, le sentiment religieux est plus profondément ancré et l’influence du clergé plus étendue que nous le supposions. Serait-ce là une raison pour nous convertir au catholicisme ?
Je comprends qu’au surgir de certaines circonstances, la coopération de tous pour le salut général s’impose : pendant une épidémie, un tremblement de terre, une invasion de barbares tuant et détruisant tout ce qui leur tombe sous la main. Dans ce cas, la lutte de classe, les différences de conditions sociales doivent être oubliées et tout le monde doit faire cause commune contre le danger commun, à la condition toutefois que ces différences soient oubliées des deux côtés à la fois. S’il se trouve quelqu’un en prison durant un tremblement de terre et qu’il y ait danger pour sa vie, il est de notre devoir de sauver tout le monde, même les geôliers — à condition que les geôliers commencent à ouvrir les portes de la prison. Mais si les geôliers prennent toutes précautions pour la bonne garde des prisonniers pendant et après la catastrophe, le devoir des prisonniers envers eux-mêmes et envers leurs camarades de captivité est de laisser les geôliers dans l’embarras et de profiter de l’occasion pour se sauver.
Si lors de l’invasion du "sol sacré de la patrie" par des soldats étrangers, les classes privilégiées renonçaient à leurs privilèges et agissaient de façon à ce que la "patrie" devienne réellement la propriété commune de tous les habitants, il serait alors juste que tous se lèvent pour combattre l’envahisseur. Mais si les rois veulent conserver leurs couronnes, si les propriétaires veulent garder leurs terres et leurs maisons, si les marchands veulent garder leurs marchandises, voire même les vendre à des prix plus élevés, alors les travailleurs, les socialistes et les anarchistes, doivent les abandonner à leur sort, tout en guettant l’occasion propice de se débarrasser de leurs oppresseurs de l’intérieur en même temps que de ceux de l’extérieur.
Dans toutes les circonstances, le devoir des socialistes, et principalement des anarchistes, consiste à faire tout ce qu’ils peuvent pour affaiblir l’Etat et la classe capitaliste et à adopter comme seul critérium de leur conduite les intérêts du socialisme ; et lorsqu’ils se trouvent matériellement impuissants à agir efficacement pour leur propre cause, ils doivent tout au moins refuser toute assistance volontaire à la cause de leur ennemi et se tenir à l’écart pour sauver au moins leurs principes, — c’est-à-dire l’avenir.

* * * * *

Tout ce que je viens de dire est de la théorie et sera peut-être considéré comme tel par nombre de ceux qui, dans la pratique, font le contraire. Quel est donc son application à la situation présente ? Que devons-nous faire, que devons-nous désirer dans l’intérêt de notre cause ?
On dit de ce côté-ci du Rhin que la victoire des alliés serait la fin du militarisme, le triomphe de la civilisation, de la justice internationale, etc. Les mêmes propos sont tenus de l’autre côté de la frontière en envisageant la victoire de l’Allemagne.
Personnellement, tout en estimant à leur vraie valeur le "chien enragé" de Berlin et le "vieux pendeur" de Vienne, je n’ai pas plus de confiance en le tsar sanguinaire, ou dans la diplomatie anglaise opprimant les Indes, trompant la Perse, abattant les républiques boers, que dans la bourgeoisie française massacrant les indigènes du Maroc ; ou en celle de Belgique permettant et profitant largement des atrocités commises au Congo — et je ne cite que quelques-uns de leurs méfaits pris au hasard, sans mentionner tout ce que les gouvernements et les classes capitalistes commettent contre les travailleurs et les révolutionnaires de leurs propres pays.
A mon avis, la victoire de l’Allemagne correspondrait sans doute au triomphe du militarisme et de la réaction, mais le triomphe des alliés correspondrait à la domination russo-anglaise (c’est-à-dire knouto-capitaliste) en Europe et en Asie, à l’avènement de la conscription et au développement de l’esprit militariste en Angleterre et à la réaction cléricale voire même monarchique en France.
Je crois, cependant, qu’il n’y aura très probablement de victoire définitive ni d’un côté ni de l’autre. Après une longue guerre, une perte énorme de vies humaines et de richesses, les deux parties étant également épuisées, un semblant de paix s’établira sans rien résoudre des points en litige, et nous exposant ainsi, à une nouvelle guerre de beaucoup plus meurtrière que la présente.
Notre seul espoir est la révolution ; et comme je pense que, eu égard à l’état actuel des choses, ce sera fort probablement de l’Allemagne vaincue qu’elle surgira, c’est pour cette raison — et pour cette raison seulement — que je souhaite la défaite de l’Allemagne, Certes, je puis me tromper dans mon appréciation de la situation réelle. Mais ce qui me parait élémentaire et fondamental pour tout socialiste (anarchiste ou autre), c’est la nécessité de se maintenir en dehors de toute compromission avec les gouvernements et les classes dirigeantes, afin d’être prêts à profiter de toute opportunité favorable, et de pouvoir, en tous cas, reprendre et continuer, notre préparation et nôtre propagande révolutionnaires.




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