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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Réponse à quelques objections – Louis Bertoni
Le Réveil communiste-anarchiste N°399 - 12 Décembre 1914
Article mis en ligne le 4 octobre 2017
dernière modification le 7 septembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Nous avons reçu, d’une part, des protestations véhémentes contre ceux de nos camarades estimant qu’il faut partir en guerre sous les drapeaux de la Triple entente, protestations que nous ne comprenons que trop, mais croyons néanmoins peu aptes à faire revenir de leur erreur des hommes victimes de sentiments, somme toute, généreux, bien que se prêtant à la plus infâme exploitation de nos oppresseurs. Loin de la tourmente, ne partageant pas la terrible situation de ceux que nous critiquons, nous sommes tenus à une certaine réserve. Nous répugnons surtout aux condamnations hâtives d’amis éprouvés, dont la bonne foi et le dévouement sont au-dessus de tout soupçon, car nous sentons que l’union avec eux se refera dans un très prochain -avenir.
D’autre part, des objections et des questions nous ont été formulées, auxquelles nous allons répondre en les résumant. Disons d’emblée qu’un fait nous a particulièrement attristés : c’est que nos contradicteurs ont fait en grande partie leurs les arguments que les social-démocrates nous ont opposés de tout temps. Comment ? le socialisme a failli à son rôle, faute d’un programme et d’une action nettement anti-étatiste, internationaliste et révolutionnaire, et des camarades nous proposent de renoncer aux seuls caractères qui peuvent rendre efficace l’action ouvrière, pour adhérer à notre tour à une vague démocratie réformiste, battue dans tous les pays par le pire élément militariste et réactionnaire, dont elle n’est plus que l’humble esclave.

* * * * *

Voici primo une lettre d’un camarade de Brest :

Nous avons cru que nulle différence entre les gouvernements ne pouvait être établie, nous avons fait fi de la question des nationalités, nous nous sommes gaussés de ceux qui prétendaient établir une différence entre les guerres (guerre offensive, guerre défensive). Nous avons été assez naïfs de croire qu’une insurrection pouvait empêcher une mobilisation de s’accomplir. Que répondent les faits ? Que le triomphe de l’Allemagne serait un véritable désastre pour les idées démocratiques, pour le développement futur de la civilisation. Que tant que, le problème des nationalités ne sera pas résolu - ce qui n’est pas facile, j’en conviens - les questions nationales prendront le pas sur les questions économiques, que conséquemment les chances de conflit dureront. Qu’il est assez facile - quoi qu’en disent certains - quand on ne se laisse pas aveugler par des théories préconçues, de dire qui se défend, qui attaque. Qu’une insurrection enfin, ne fait que favoriser la nation qui veut la guerre, quand la classe ouvrière de cette nation est complice de ses maîtres.
Nous est-il possible, dans l’intérêt de notre propagande, de rester indifférents au drame qui se joue devant nous ? Peut-on sérieusement affirmer qu’un anarchiste n’a pas à prendre parti entre les puissances alliées et les empires centraux ? Une pareille attitude se comprendrait de la part d’un individualiste, mais pas d’un idéaliste.

Tâchons de répondre successivement à toutes ces questions.
Un autre camarade nous écrit pour formuler aussi la première d’entre elles : “Oui ou non, tous les régimes se valent-ils ?”
Tous les pouvoirs, à n’en pas douter, sont oppresseurs, mais nous n’avons jamais contesté qu’ils le soient dans une mesure différente. Les changements de régime ont nécessité des révolutions, et ce serait dénier toute efficacité à celles-ci dans le passé et conséquemment pour l’avenir que de proclamer leurs résultats absolument nuls. Nous pouvons préférer un gouvernement à un autre, comme il peut nous convenir davantage d’être le salarié de tel plutôt que de tel autre capitaliste, mais de là à sacrifier notre vie pour nous conserver un pouvoir, ou un exploiteur quel qu’il soit, la différence est si énorme, qu’il faudrait un aveuglement volontaire pour ne pas la voir.
Comment un anarchiste qui pour avoir un gouvernement moins mauvais ne consent même pas à voter, pourrait-il tout à coup donner sa vie pour un but aussi insignifiant ?
Mais voici une autre objection :

N’essayons pas de nous faire croire aujourd’hui que nous avions décidé de ne mourir que pour le communisme anarchiste.
Il est trop tard pour oublier que nous avons livré de dures et sanglantes batailles pour beaucoup moins que la réalisation de l’idéal anarchiste.

Pardon ! ces dures et sanglantes batailles ont toujours été livrées contre et jamais avec notre Etat national’ Et en les livrant, même si nous ne nous attendions pas à la réalisation de l’anarchisme, nulle équivoque n’était possible que c’était bien là le but visé par nous. Mais aujourd’hui il n’est plus question que de cette démocratie dont nous avons si souvent et à forte raison dénoncé le révoltant mensonge.
Il n’est pas exact de dire que nous avons fait fi de la question des nationalités. Depuis Bakounine nous avons, au contraire, affirmé le droit à la plus complète autonomie pour chacune d’entre elles, mais cela ne peut s’obtenir que par la destruction de tous les Etats et nullement par l’agrandissement d’Etats existants ou la création de nouveaux. La dernière guerre balkanique n’a pas solutionné, mais aggravé les questions nationales. Il en sera de même pour la guerre actuelle.
Oui ou non, n’est-ce pas l’empire colonial du monde qui est surtout en jeu dans la guerre actuelle ?
Or, ne représente-il pas la violation universelle du droit à la nationalité ? Il est légitime de mettre à feu et à sang le monde pour moins de deux millions d’Alsaciens-Lorrains, mais trois cents millions d’Hindous peuvent rester éternellement soumis à l’Angleterre ! Nous croyons inutile d’insister davantage.
La distinction que l’on voudrait aujourd’hui nous faire admettre à notre tour entre guerres offensives et guerres défensives est précisément celle qui a empêché la formation d’une Internationale sincère, et permis d’escamoter dans les congrès la question, primant toutes les autres, de l’attitude du prolétariat en cas de guerre.
L’Allemagne et l’Autriche ont voulu la guerre, c’est entendu ; mais France, Angleterre et Russie n’avaient-elles pas déjà voulu d’autres guerres dans le monde entier ? Sommes-nous donc obligés de répéter à des anarchistes : Qui dit Etat, dit guerre ? Ou serait-ce encore là une théorie préconçue dont nous nous laisserions aveugler ?
La guerre, quel que soit le vainqueur ou le vaincu, sera désastreuse pour l’humanité. Il ne sera possible d’en atténuer les innombrables maux qu’en maintenant les peuples, non pas hostiles entre eux, mais vis-à-vis de tous les gouvernements. C’est là, d’ailleurs, la seule possibilité de voir enfin la révolution éclater dans l’un des Etats belligérants et les gagner tous.
Tous les arguments qui paraissent maintenant décisifs à certains camarades contre les Allemands, sont les mêmes que ces derniers ont de tout temps invoqués contre les Russes. Ainsi nous n’aurions pas un point de vue essentiellement différent de celui de nos exploiteurs, faute de comprendre cette vérité, si élémentaire cependant, que le régime capitaliste et étatiste est impuissant à remédier aux maux engendrés nécessairement par lui.
C’est pourtant là la raison pour laquelle nous sommes et restons révolutionnaires, sachant très bien, ainsi que l’a dit dans un moment de sincérité le socialiste belge Destrée, que la légalité est sans issue.
Nous ne sommes nullement indifférents au drame qui se joue devant nous, mais nous ne pouvons nous y passionner que contre tous les pouvoirs. L’insurrection qui ne semble pas possible pour le moment, peut le devenir grâce à de nouveaux faits. En attendant, tâchons surtout de ne pas contribuer à créer un état d’âme tel que si elle venait à éclater dans un pays, les prolétaires d’autres pays n’y voient qu’une occasion favorable de l’écraser plus facilement au nom de leur Etat national et pour sa plus grande puissance.
Soyons encore et toujours le plus possible anarchistes, car c’est le meilleur moyen de servir l’humanité.




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