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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Et la liquidation ? - Georges Herzig
Le Réveil communiste-anarchiste N°397 - 14 Novembre 1914
Article mis en ligne le 4 octobre 2017
dernière modification le 17 septembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Nous parlons trop facilement de faillite. Quand nous prononçons ce mot, il semble que tout soit dit et que nous n’ayons plus qu’à sommeiller en attendant la liquidation. Nos adversaires directs les plus acharnés n’ont pas, quand ils mettent, par exemple, la science en faillite, la naïveté rie s’attarder sur un mot et de lui donner une signification absolue. Ils ne déposent point les armes après l’avoir clamé ; au contraire, c’est pour eux un élément nouveau d’action générale et ils font en sorte que la faillite n’aboutisse point à un concordat. Feu Brunetière, en déclarant la science en faillite, n’en continua pas moins à travailler avec acharnement à la restauration du principe d’autorité sous les espèces spiritualistes et religieuses. Faisons de même, au lieu de croire, comme à un dogme agréable, à une défaite qui n’est jamais et ne saurait être définitive. Nous avons parlé de la faillite des religions et elles font actuellement, en présence de ce débordement de barbarie qu’est la guerre actuelle et qu’elles se seraient bien gardées de réfréner ou de combattre ouverte ment avant son éclosion, une propagande insensée pour ramener les troupeaux humains sous la houlette de l’Eglise. A leur habitude, elles profitent des malheurs du monde, connaissant la veulerie des masses, pour étendre leur ombre sur les cerveaux désemparés, avides de quiétudes et soumis à l’avance à tous les envoûtements, si absurde qu’en soit la trame.
En présence du désordre actuel, des ruines accumulées, du sang versé à flot, nous parlons de la faillite de la civilisation bourgeoise. Ce serait à supposer d’abord que la bourgeoisie avait une mission à remplir et que cette mission était précisément d’ouvrir la voie à une ère de liberté, de justice, d’amélioration de la vie dans tous les domaines. Qu’elle ait caché son exploitation sous des dehors fallacieux et usé de formules humanitaires pour tromper les foules sur son rôle véritable, personne n’en doute ; mais ce n’est pas à nous qu’il convient de laisser supposer que nous y ajoutions la moindre foi. La bourgeoisie n’a qu’un but : l’enrichissement ; qu’une vision : l’argent ; qu’une ambition : la durée de son règne et pour y parvenir, elle ne recule devant rien, pas même, s’il le faut, devant le sacrifice de ses enfants. Elle a donné mission à l’Etat de soutenir ses intérêts et comme elle ne peut s’affranchir dans certaines circonstances, que nous appellerons improprement des circonstances politiques, des sanctions qu’il ordonne, des résolutions qu’il prend, en son nom, puisqu’en somme ce sont toujours ses intérêts qui sont en jeu, elle s’incline, elle accepte le sacrifice momentané, escomptant aussitôt le bénéfice usuraire qu’elle en tirera. Du même coup, les masses populaires, les travailleurs, l’ensemble des prolétaires, qui n’ont su jamais sortir de son orbite, sont condamnés à subir tous les inconvénients de cette gravitation sociale.
Actuellement que voyons- nous ? La guerre économique - car c’est une guerre économique, à n’en pas douter, les conséquences nous le démontreront, si les causes ne sont pas suffisamment probantes - aboutira à un déplacement de l’axe commercial et industriel. L’Allemagne, venue trop tard à la colonisation, toutes les places et les meilleures étant prises en Afrique et dans l’Extrême-Orient, escomptait une victoire qui lui eût permis de poser comme condition de paix à ses adversaires, l’abandon de colonies lui ouvrant des débouchés et lui assurant des produits à utiliser. Ces colonies eussent eu encore le grand avantage d’être façonnées à l’exploitation européenne, sans souci de révoltes possibles de la part des indigènes, ceux-ci ayant été suffisamment massacrés d’abord et aveulis ensuite par les missions chrétiennes. C’était un beau rêve ; plus d’émigration au hasard, bien diminuée déjà par l’immense développement industriel acquis depuis les victoires de 1870. L’empire allemand devenait un grand empire colonial, et la maitrise des mers une nécessité qui eut trouvé rapidement satisfaction. Dans cette ambitieuse vision, la bourgeoisie allemande trouvait son compte et elle a consenti les sacrifices demandés par l’Etat pour que ce rêve devînt une réalité. D’accord, ils ont voulu la guerre, l’un et l’autre, pensant que l’heure était venue qui ne se représenterait plus de se dresser devant la Triple-Entente, confondant de mieux en mieux ses intérêts.
On ne peut croire qu’une entente soit sans but précis, défini, envisagé sous ses différents aspects. Dès qu’il y eut entente, l’Allemagne comprit que ce serait la guerre quelles que soient les déclarations pacifiques des alliés, déclarations qui se seraient constamment renouvelées tant que l’on n’était pas prêt. Le Si vis pacem de l’antique sagesse s’est trouvé démenti. On se préparait à la guerre, non pas par amour de la paix, mais parce que les intérêts suprêmes, c’est-à-dire capitalistes, des Etats et des bourgeoisies de la Triple Entente se trouvant en jeu, mis en état de faiblesse par le développement rapide du commerce et de l’industrie allemands, il faudrait jeter l’épée dans la balance.
On ne saurait voir dans tout cela le moindre indice de mission civilisatrice. Ce sont toujours de bas intérêts qui sont en jeu et qui mettent le feu aux poudres. Avec un coeur tranquille, la classe capitaliste accepte la situation. Il ne se trouve aucun économiste pour nous énumérer les pertes consenties pendant cette période de dévastation et d’appauvrissement. On se rattrapera plus tard et sur le-vaincu si possible, et comme chaque belligérant a le grand-espoir d’être vainqueur, on ne réfléchit guère à toutes les conséquences d’un pareil désastre. Où sont donc ces censeurs impitoyables qui, à chaque grève, calculaient les salaires perdus par les travailleurs alors qu’ils pleuraient surtout sur les bénéfices échappés définitivement ou largement amoindris ? Ils se recueillent sans doute pour être prêts à la curée et se retourner du côté des vainqueurs quand sonnera l’hallali de la défaite.
Il est évident que les Etats et les capitalistes n’ont pas la franchise de leurs appétits. Toutes leurs ambitions sont hypocritement masquées sous le couvert de l’intérêt national. On substitue à l’intérêt d’une classe avide celui de la collectivité tout entière. On laisse entendre aux masses prolétariennes qu’elles sont solidaires de l’élévation ou de l’abaissement de la fortune publique. On développe le sentiment nationaliste étouffant tout désir de progrès social et l’on se réveille un beau matin l’arme au bras pour défendre la cause d’adversaires contre lesquels il a fallu combattre jour après jour pour garantir son morceau de pain quotidien.
Tout s’oublie quand dès l’enfance on a faussé les ressorts de l’intelligence en développant un orgueil maladif, la croyance en une supériorité incontestée d’un peuple sur un autre. Si, personnellement, l’on n’est rien, moins que rien, un misérable producteur dont le travail est la seule ressource, l’on se sent quelque chose dans la nation, dans l’Etat. Ces fameux droits populaires, qui ne sont en réalité que la légalisation de l’esclavage économique des producteurs, par les réformes introduites dans la législation, ont cimenté l’union des classes. Que vient-on nous parler de lutte de classe quand on a au coeur le fanatisme national ? Qu’est ce mensonge socialiste dès le moment que tout s’oublie, tout s’efface quand le “Vaterland” est en danger ? Et qu’est-ce encore que le mensonge internationaliste quand on a la conviction intime d’une supériorité intellectuelle, morale, individuelle et nationale sur les peuples avec lesquels on condescend, en temps de paix, à entretenir des relations équivoques ? Tout cela est tromperie, pur mensonge, saine réclame dont on se gausse, au lendemain des congrès internationaux où la naïveté des croyants a pu croire qu’un pas était fait vers l’entente, vers la révolution.
La faillite de la bourgeoisie et de sa mission civilisatrice ! Mais jamais cette classe ne fut en meilleure posture. Elle a réussi à jeter les prolétaires les uns contre les autres, le fusil à la main. En un instant,. elle a détruit tout sentiment de solidarité entre travailleurs, tous sont devenus de féroces adversaires prêts à s’entredévorer pour la défense de leurs exploiteurs nationaux, devenus le bien suprême, qu’il faut conserver pieusement pour la gloire du pays. Quant à sa mission civilisatrice, elle nous en a donné le véritable sens quand elle votait tous les budgets militaires s’enflant d’année en année. Ne sait-elle pas que sur les ruines amoncelées elle trouvera toujours sa provende et que le dividende ne chômera pas quand, après la destruction systématique, viendra la paix, l’heureuse paix, pour laquelle elle se prépare déjà et qui lui apportera une ère de gros bénéfices dont le sang versé à flot aura été le meilleur des engrais.
Ce n’est pas à la faillite qu’il faut souscrire, mais à la liquidation, quand les prolétaires seront revenus de leur folie patriotique et de leur adhésion à toutes les œuvres nationalistes et bourgeoises.




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