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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La nouvelle idolâtrie – Louis Bertoni
Le Réveil communiste-anarchiste N°397 - 14 Novembre 1914
Article mis en ligne le 4 octobre 2017
dernière modification le 7 septembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Nous nous étonnons fort de ces hommes de l’antiquité qui sacrifiaient volontairement leur vie sur l’autel sanglant de leurs grossières divinités. Et pourtant, l’histoire n’a peut-être jamais connu d’idolâtrie plus féroce que celle de l’Etat moderne, pour laquelle plus de dix millions d’hommes sont en train de se massacrer sur d’immenses champs de bataille et sur toutes les mers du globe.
A remarquer que tandis que le sauvage croyait fermement à la sainteté de son sacrifice, la presque totalité des soldats d’aujourd’hui vous répondraient qu’il eût mieux valu n’avoir point de guerre du tout, mais que le mal étant déchaîné, il n’est plus possible de ne pas y coopérer. Ce n’est donc plus une véritable croyance, mais la soumission à une soi-disant fatalité, qui n’existe vraiment pas en dehors de cette soumission elle-même.
Nous n’avons plus le droit de nous récrier à la lecture des pires folies sanguinaires du passé, puisque nous venons d’un coup de dépasser en cruauté tous les plus horribles récits de l’histoire. Notre idole n’est plus même céleste, mais terrestre. Pour comble d’ironie, la plupart des hommes ne cessent de la critiquer, de l’attaquer et même de la maudire, quittes à la vénérer ensuite au point de ne pas même oser discuter l’ordre d’avoir à tout quitter : famille, travaux, études, pour marcher aveuglément à la mort.
“L’Etat le veut !” - c’est beaucoup plus terrible que : “Dieu le veut !” Même les hommes les plus religieux de nos jours s’abstiennent souvent de suivre la loi de Dieu, mais celle de l’Etat et surtout de son autorité militaire est ultra-sacrée ! La folie a atteint un tel degré et s’est tellement généralisée, que nous avons vu des hommes, ayant voué toute leur vie à la propagande d’idées révolutionnaires, s’indigner à la seule pensée qu’il se trouvât encore quelqu’un pour se soustraire à la boucherie étatiste et conseiller à tous d’en faire de même.
Toute idée morale est détruite. Du moment qu’un acte a été accompli sur l’ordre de l’Etat, fût-il la pire des infamies, il ne saurait plus être reproché ; bien mieux, il devient un devoir, le plus haut des devoirs. Et ce n’est pas là seulement la conception de quelques chauvins, militaristes, conservateurs ; non, c’est aussi la conception la plus claire par laquelle se sont laissés guider et les partis socialistes et les organisations ouvrières de tous les pays.
Voici, au surplus, deux preuves entre beaucoup d’autres de cette monstruosité, car c’en est bien une.
Le chef du parti socialiste belge, Vandervelde, devenu ministre avec la guerre, s’est rendu en Amérique pour dénoncer les atrocités de l’armée allemande. Eh bien, si incroyable que cela puisse paraître, il a en quelque sorte justifié ce qu’il voulait condamner. En effet, dans un communiqué à la presse socialiste américaine, il a fait ces affirmations vraiment extraordinaires :

Dans tous les conflits internationaux de ces dernières années, le mouvement socialiste international s’est trouvé uni. Il en était de même à la veille du conflit actuel. L’Autriche avait déjà déclaré la guerre à la Serbie quand le Bureau socialiste international fut rapidement convoqué à Bruxelles et admit que l’Allemagne devait exercer une pression sur l’Autriche, et la France sur la Russie, pour localiser le conflit. Et nous pouvons certifier de tout cœur que nos camarades allemands, dans leurs efforts pour maintenir la paix, ont fait leur devoir, tout leur devoir, plus que leur devoir.
Mais ces efforts furent vains. La guerre devint générale, Les relations directes avec les socialistes allemands furent rendues impossibles.
Des deux côtés, des millions de travailleurs sont dressés les uns contre les autres en ennemis.
Ce qui donne à notre situation un caractère particulièrement tragique, c’est que des deux côtés, les socialistes sont persuadés au même degré qu’il s’agit pour eux d’une guerre défensive. Les socialistes allemands, de même que les socialistes français et belges, ont l’idée fermement ancrée de contribuer à une guerre défensive, et ils ont voté les crédits de guerre.
Nous voulons naturellement éviter avec soin de leur faire un reproche quelconque à ce sujet. Nous prenons connaissance des difficultés de la situation. S’ils avaient refusé les crédits, ils auraient été rendus responsables d’une invasion de leur pays par les Cosaques. En les votant, ils ont livré des armes contre la République française et la démocratie de l’Europe occidentale. Des deux maux, ils ont choisi celui qui leur paraissait le moindre. Je le répète, nous ne leur adressons aucun reproche.

Voyons, Monsieur le Ministre ! L’invasion de la Belgique est-elle ou non un crime ? Et ce crime n’a-t-il pas été annoncé au Reichstag avant le vote des crédits ? Dès lors, c’est faire plus que son devoir que de fournir d’abord les moyens à l’accomplissement d’un crime et d’y participer ensuite matériellement au nombre de plusieurs centaines de milliers ! Nous ne connaissons rien de plus dangereux que cette théorie de l’irresponsabilité universelle, ne pouvant logiquement s’appliquer qu’à un monde de fous. Un parti de plus de quatre millions d’hommes ayant fait plus que leur devoir en ne faisant pas davantage que ce qu’auraient pu faire quelques individualités isolées !
Tout cela est évidemment absurde. La vérité est que, pour le ministre d’Etat Vandervelde, n’importe quel ordre de l’Etat est chose sacrée et ne saurait être discuté. Et les socialistes allemands ont fait plus que leur devoir, non pas vis-à-vis du socialisme, mais de leur Etat national. Et c’est là l’essentiel pour tout individu ne sachant concevoir, comme les anarchistes, une organisation sociale en dehors de celle étatiste.
Vandervelde place au-dessus du culte même de sa patrie celui de l’idole Etat ! Peu importe que la Belgique ait été mise à feu et à sang ; le malheur est moindre qu’un exemple de désobéissance à l’Etat, de manquement au suprême devoir de s’y soumettre encore et toujours !
Du côté allemand, quatre députés socialistes, parmi lesquels ce Liebknecht dont on avait voulu, bien à tort, paraît-il, faire un révolté, nous fournissent l’exemple d’un état d’esprit identique à celui de Vandervelde.
Ils se sont rendus à la Maison du Peuple de Bruxelles pour conseiller en somme la soumission du prolétariat belge à l’Etat allemand, sans cacher que celui-ci “considère la Belgique comme annexée, dès à présent”. Et si, en 1870, Liebknecht père avait cru devoir protester contre l’annexion de l’Alsace-Lorraine, Liebknecht fils et consorts se sont bien gardés de dire qu’ils allaient s’opposer à l’annexion de la Belgique. Pour eux les conquêtes de l’Etat allemand sont, peut-être, des conquêtes du prolétariat international !
MM. les députés ont aussi parlé aux travailleurs de la Belgique “de l’urgence de reprendre le travail” pour le compte des nouveaux maîtres allemands. En temps de guerre, il ne saurait y avoir d’autre grève que celle forcée, provoquée par le chômage intense.
Enfin, fait incroyable, les mêmes élus socialistes, tous en uniforme de soldats de Guillaume II, ont osé reprocher aux Belges leurs atrocités. Voici comment Dewinne, le correspondant belge de l’Humanité à Bruxelles, relate cette énormité :

“On ne s’attendait pas à la résistance de la Belgique. Nous croyons que les civils ont tiré sur les soldats allemands. La presse allemande a signalé nombre d’atrocités commises par les Belges. A Cologne, il y a notamment des officiers dont les yeux ont été crevés et la gorge coupée. A Anvers, à Bruxelles, des sujets allemands ont été torturés et assassinés (!)”

Les camarades de la Maison du Peuple ont énergiquement protesté contre ces calomnies et ils se sont étonnés que des socialistes se fissent ainsi l’écho des racontars et des mensonges de la presse pangermaniste. Et quand, à leur tour, ils ont cité les nombreux actes de brigandage et les crimes de la soldatesque allemande en Belgique, nos interlocuteurs ont promis de faire une enquête.
Il faudra, avons-nous fait observer, que cette enquête soit contradictoire. La réponse fut évasive. Cette enquête était difficile à faire maintenant. On verrait plus tard, etc., etc.
Le doute n’est plus possible. Selon les social-démocrates, il est permis de défendre son Etat, mais nullement sa famille, ses biens, son domicile. Tuer en uniforme avec les armes les plus meurtrières des milliers d’hommes est héroïque, en frapper un seul en civil pour la défense la plus légitime est l’acte d’un assassin
L’idolâtrie de l’Etat se montre ici dans toute sa hideur. Tout est permis, justifié, sacré, pourvu qu’on puisse exciper d’un ordre de l’Etat ! L’action libre des individus, par contre, est toujours condamnable, si elle ne sert pas l’Etat.
Le tort de ceux qui nous reprochent de trop insister sur nos principes devient évident. Les hommes agissent toujours en conformité de quelques principes, avoués ou non, dont ils se font, parfois même inconsciemment, une règle presque absolue.
L’œuvre du propagandiste doit être celle de discerner non seulement les mobiles, mais aussi les raisons soi-disant morales, des actes humains. Et il est grand temps de révolter la conscience universelle contre cette idolâtrie de l’Etat. C’est là une œuvre autrement importante, pratique et urgente que l’obtention des trois huit. C’est pour la divinité Etat que des millions d’hommes s’entretuent aujourd’hui ! Ah ! proclamons bien haut contre elle notre athéisme, affirmons notre idée de salut : l’anarchie.




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