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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Contre l’équivoque - C. F.
Le Réveil communiste-anarchiste N°395 - 17 Octobre 1914
Article mis en ligne le 4 octobre 2017
dernière modification le 29 août 2017

par ArchivesAutonomies
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Pendant que continue à sévir l’épouvantable carnage déchaîné par les maîtres du monde et que nos frères allemands, français, slaves, tombent par dizaines de mille, victimes des ambitions du militarisme et du capitalisme, quelques socialistes et révolutionnaires - ou se disant tels - se joignent aux excitations nationalistes destinées à pousser le gouvernement d’une monarchie - restée neutre jusqu’ici - à prendre part à la guerre en faveur de l’une des parties belligérantes.
Au nom d’une prétendue liberté menacée, au nom de la démocratie en danger, l’on voudrait convier ceux que les événements ont laissés jusqu’ici à l’écart de la lutte, à s’associer au militarisme en action.
Pour justifier cette attitude, on cite le socialiste Pisacane, mort en combattant les Bourbons ; on exhume certaines pages de Bakounine, exaltant le génie révolutionnaire d’une race et l’on traite ceux qui ne marchent pas, de lâches et de doctrinaires étroits.
A-t- il donc suffi du déclenchement subit de cette guerre - prévue et condamnée à l’avance sous tous ses aspects par notre propagande de tous les jours - pour bouleverser toutes les notions acquises au point de faire perdre de vue à ces singuliers partisans de la guerre l’essence même des principes je ne dis pas de l’anarchisme, mais du socialisme tout court ?
Oublient-ils donc que nos conceptions les plus élémentaires en matière sociale ont fait depuis longtemps justice du libéralisme patriotard d’il y a un demi siècle, des illusions de la politique parlementaire, des notions creuses de patrie, de démocratie, de liberté abstraite, et qu’il ne nous appartient pas de nous démentir en face d’un état de choses transitoire, qui ne change en rien les aspects de la question sociale, à moins qu’il n’aboutisse, comme nous le souhaitons, à la révolution ?
Nous ne voyons nullement pourquoi nous nous résoudrions maintenant à voir des différences dans les divers régimes en vigueur dans les Etats capitalistes. Quelle que soit l’étiquette dont il s’affuble dans son œuvre d’exploitation, le capitalisme est partout l’ennemi également irréductible des aspirations et des revendications populaires. Pour nous, le procès de la démocratie est fait depuis longtemps. Et après avoir expérimenté les douceurs des régimes républicains, il est impossible de nous leurrer davantage sur la valeur de mots qui ont pendant trop longtemps contribué à bercer le peuple et à lui cacher les causes réelles de ses misères et de son esclavage.
Ce n’est pas à l’heure même où, dans le pays dit démocratique par excellence, les pouvoirs civils se laissent substituer par l’autorité militaire - aristocratique et cléricale - et lui sacrifient de gaîté de cœur tout droit de critique et toute indépendance de pensée, que nous consentirons à admettre que démocratie et liberté effective sont deux termes identiques.
Nous ne pouvons donc nous associer, nous devons même nous opposer de toutes nos forces - surtout en tant que révolutionnaires - à ces excitations à la haine de race, à cette littérature tendant à rendre responsable un peuple donné des crimes de ses gouvernants, des gouvernants de tous les pays.
La bourgeoisie française - républicaine et ploutocrate, alliée au czar sanguinaire et contrainte à lutter pour la suprématie anglaise - est à nos yeux aussi coupable de la situation actuelle que l’impérialisme germanique.
Et puisque l’on s’efforce d’établir de subtiles distinctions entre agresseurs et envahis, entre peuples barbares et peuples civilisés, nous n’hésitons pas à répéter ce que nous affirmions hier, ce qu’affirmaient avec force ceux-là mêmes qui voudraient aujourd’hui nous démontrer le contraire ; à savoir, que nous ne connaissons pas de guerres agressives ou défensives ; que, pour nous, toute guerre du militarisme au service de la bourgeoisie, sans distinction, constitue toujours une diversion criminelle au détriment des travailleurs.
Contre cette guerre-là, nous invoquons et nous nous efforçons de réaliser la guerre sociale, la seule qui nous intéresse, la seule qui compte et mérite d’être combattue.
Par une grossière et coupable tentative de déviation, on proclame que l’esprit socialiste et internationaliste aurait fait faillite. L’on affirme qu’il existe une solidarité de civilisation, de race, de nation qui prévaut et prime à certains moments sur tout autre sentiment,. tout autre intérêt, et que l’antagonisme entre la bourgeoisie et la classe ouvrière doit alors s’effacer pour faire place à la concorde nationale, pour la plus grande gloire d’une civilisation considérée comme étant supérieure.
Nous répudions ce point de vue, nous nous insurgeons contre ces appels aux pires instincts chauvins, basés sur un prétendu antagonisme des peuples. Pour nous, révolutionnaires, il n’y a et il ne peut y avoir qu’un seul antagonisme : celui des opprimés du monde entier contre les oppresseurs de tous les pays. Ennemis déclarés du Capitalisme, de l’Etat, de la guerre hier, nous ne devons cesser de l’être aujourd’hui ni demain.
Certes, nous eussions voulu voir les peuples qui s’entredéchirent actuellement - les travailleurs d’Allemagne et d’ailleurs - s’insurger à la déclaration de guerre, au lieu de se plier docilement aux ordres de leurs maîtres. Nous eussions voulu voir se multiplier, partout où les classes possédantes s’apprêtaient à lancer les exploités contre leurs frères de misère, le geste de notre héroïque Masetti, protestant par l’action contre la guerre criminelle.
Mais le fait accompli est là. Il ne détruit pas nos conceptions. Il n’ébranle pas notre espoir dans le triomphe final de la justice par l’inévitable révolution.
Les forces d’oppression demeurées puissamment organisées ont eu encore une fois raison. — par la violence, la ruse, le mensonge — des sentiments et des idées nouvelles. L’action néfaste de chefs à la mentalité et aux appétits, bourgeois est intervenue pour étouffer en germe au sein des masses populaires toute. velléité de saine et efficace révolte.
C’est à cette influence politicienne constamment dénoncée par nous que nous devons en partie ce qui se passe actuellement. Elle vient de donner, en France et en Allemagne, toute la mesure de sa trahison par son appoint coupable à l’étouffement de l’insurrection populaire.
Mais la partie n’est que remise. La révolte éclatera sûrement, dès que les peuples, revenus de leur stupeur, prendront conscience avec effroi des résultats désastreux du gigantesque carnage auquel leurs maîtres les ont contraints à participer. S’il lui manque alors le caractère de spontanéité généreuse et de digne beauté qu’elle aurait eu en se manifestant au début de la guerre, la révolte du désespoir n’en sera pas moins réparatrice de bien des ignominies auxquelles il nous faut aujourd’hui assister dans la plus pénible des impuissances.
Mise en œuvre sous cette forme, la violence ne sera alors pas perdue. Elle opérera au mieux des idées de liberté et de justice, lesquelles n’auront jamais été aussi méconnues et foulées aux pieds qu’en l’actuelle période de folie guerrière.
Notre conception, aussi bien que notre attitude au sujet de la guerre restent donc claires et précises.
En attendant que surgisse la révolte salutaire, il appartient à nous, que le fléau de la guerre n’a point encore atteints, d’élever une fois de plus, malgré et contre tout essai de confusion et d’équivoque, notre protestation révolutionnaire qui se résume dans notre aversion irréductible pour la guerre et la haine de race, dans notre foi inébranlable à la Révolution sociale et universelle.




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