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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La manifestation du 1er Mai
{Le Père Peinard} n° 56 - 6 Avril 1890
Article mis en ligne le 10 juin 2017

par ArchivesAutonomies
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Attention, les copains, va y avoir le 1er Mai une grande manifestation de pauvres bougres, un peu dans tous les patelins, - le même jour et quasiment à la même heure : à Lyon, Marseille, Bordeaux ; en Italie, en Espagne, en Allemagne, en Angleterre et aussi en Amérique, - partout, nom de dieu !
Faudra sortir de nos piaules, ce jour-là ; lâcher l’atelier et dévaler dans les rues, comme sous Badinguet à l’enterrement de Victor Noir.
Ah foutre, je m’en souviens de ce jour-là ! Tous les bons bougres des ateliers, des usines, arrivaient par bandes ; c’était superbe, gigantesque ! Nous étions deux cent mille ! Et si nous ne nous étions pas laissés endormir par les phraseurs de l’époque, on aurait fait illico la Révolution.
Mais voilà le hic ! Rochefort foira dans sa culotte, Delescluze déclarait que la poire n’était pas mûre !
Les chefs sont toujours les mêmes, nom de dieu, ils ont peur des responsabilités ; c’est pas pour nous qu’ils craignent, oh non, mais pour leur peau : ils n’ont d’humanité que pour eux-mêmes.
Donc, que pas un ne manque à la manifestance du 1er mai. C’est à ceux qu’ont du turbin, qui ont les joues calées à donner l’exemple de l’audace et de la solidarité !
Demain, ce sera leur tour d’être dans la mistoufle.
Tant que nous resterons à turbiner à l’atelier les dix et douze heures par jour, nous n’arriverons à rien, qu’à prostituer nos bras pour une maigre pitance.
Faut être dans la rue pour traiter des affaires sociale, et pour bien voir ceux qui ont de trop pour vivre et ceux qui n’en ont pas assez.
Ce jour-là, faut que les déchards des carrières d’Amérique, les refileurs de comète, les trimardeurs, les purotins qui couchent sous les ponts et aux asiles de nuit viennent avec nous.
Les victimes des bureaux de placement, des grèves, les mistoufliers de tout genre, faut pas qu’ils ratent ! C’est rare qu’une occase si chouette se présente, faut en profiter.
Et s’il n’y a pas moyen de donner le coup d’épaule définitif, de foutre la bicoque bourgeoise en bas, du moins qu’on ne rate pas le coche pour se frusquer à l’œil et prendre un léger acompte chez tous les voleurs de la haute.
Les Louvre, les Printemps, les Belle Jardinière, les Potin, nous tendent les bras et nous font les yeux doux : C’est si bon d’avoir un paletot neuf sur le dos, ou des ripattons aux pattes !
Surtout, faudra pas perdre de vue que Rothschild, nom de dieu, ainsi que tous les vautours de la finance et de la banque : on pourra d’un saut aller dire bonjour à leur cambuses. Les flicks ne seront pas à craindre, étant occupés à protéger Carnot, Constans et autres fripouilles contre les politicards.
C’est une révolution économique qu’il nous faut, nom d’un foutre ! C’est en reprenant chez les richards une partie de notre bien que nous mettrons les choses en bonne voie.
Il y a assez longtemps que des flopées de gens minables crèvent comme des chiens ; que des vieux, foutus au rancard comme des mécaniques rouillées, claquent au coin des bornes ; que des gas solides ne trouvent pas d’ouvrage ; que des mômes les joues creuses,vagabondent le jour et la nuit, esquintés par la faim.

* * * * *

Des pisse-froid nous foutent des douches de phrases creuses et emmerdantes, pour nous prouver qu’on doit rester pacifiques et attendre.
Attendre ! C’est très chouette pour ceux qui ont quelque chose à se foutre sous la dent. Mais celui qui n’a rien à perdre et tout à gagner à un coup de chien, n’a-t-il pas raison de commencer...
Rester pacifiques ! Vous êtes d’humeur facile, nom de dieu, recevoir des gnons sans les rendre et dire merci... M’est avis que nous userons notre salive avant de faire entrer dans la caboche du populo une gnolerie pareille.
S’ils étaient dans la dèche, ceux qui rabâchent ce raisonnement de cheval, ils changeraient de gamme ! Faut croire qu’ils ne sont pas en peine du lendemain et qu’ils ont du foin dans leurs godillots.
La misère en France et, dans un an, des centaines de mille de pauvres bougres ; ne vaudrait-il pas mieux – crever pour crever, - crever au moins en défendant son existence ?
Le 1er mai est une occase qui peut tourner à bien. Il suffirait pour cela que nos frangins les troubades lèvent la crosse en l’air, comme en février 48, comme au 18 mars 71, et ça ne serait pas long du coup !
Le gouvernement n’a que cet atout dans sa manche, s’il lui échappe, il est foutu sans rémission !
Les soldats, que sont-ils ? Nos frères de misère. Pourquoi défendraient-ils les riches ? Dans six mois ou deux ans, ils lâcheront le métier et il leur faudra à leur tour mendigoter du travail, subir le chômage et la faim ! Qu’ils y songent, nom de dieu, et quand on leur commandera : feu ! qu’ils essaient les fusils Lebel sur leurs chefs et qu’ils fassent merveille !




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