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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Socialisme et patriotisme - 4ème partie
L’anarchie n°33 - 23 novembre 1905
Article mis en ligne le 27 mai 2017
dernière modification le 6 octobre 2017

par ArchivesAutonomies
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La question de la civilisation est une chose bien complexe ; c’est à elle que se cramponnent les socialistes-patriotes – et on sait que Pierre Kropotkine a fait sienne leur thèse – en cherchant à justifier, à exalter éperdument, dans le soi-disant intérêt même des progrès sociaux, le patriotisme, partant les armements militaires et les guerres nationales.
Il conviendra donc qu’on prenne la peine de considérer avec un peu de sang-froid cette civilisation tant magnifiée et de la déterminer bien précisément.
Pour qu’un pays appelé communément civilisé soit considéré comme supérieur à d’autres pays qui sont censés ne pas l’être, il faut nécessairement, impérieusement, que les individus qui l’habitent y jouissent d’une plus grande somme de bonheur que ceux qui vivent dans les autres.
Mais il faut préciser au préalable ce qu’on entend par bonheur ou bien-être.
Qu’est-ce que le bien-être ?
Il peut y avoir des individus parmi nous qui s’estiment heureux en faisant telle chose et d’autres qui le sont en ne faisant pas cette même chose. Le bien-être est donc quelque chose de vague, d’impénétrable, de relatif qu’il est impossible de mouler, de cristalliser, parce qu’il varie d’un individu à un autre.
Il serait donc juste de dire que le bien-être n’est que le désir de chaque individu de pouvoir faire ce qui lui plait, d’après son tempérament et son éducation ; de sorte que pour dire que les habitants de tel pays sont plus heureux que ceux de tel autre, il aurait d’abord fallu voir si les premiers peuvent se mouvoir plus librement, faire tout ce qui leur plait avec le moins de restriction, en un mot satisfaire plus facilement tous leurs besoins.
Mais qu’est-ce que nous entendons par besoin ?
Il y a certainement des besoins qui varient d’un individu à l’autre, ainsi que d’un peuple à l’autre ; il y en a cependant d’autres qui sont communs à tous les individus et à tous les peuples, c’est-à-dire qui ne deviennent nécessaires que dans certaines circonstances, sous certaines conditions.
Je classe dans la catégorie des besoins indispensables tous nos besoins d’une nécessité impérieuse (nourriture, vêtements, etc.) sans la satisfaction desquels la vie serait impossible. On reconnaîtra aisément que ces besoins sont pour l’individu d’une nécessité plus immédiate, d’une importance plus grande, puisqu’ils constituent la base même de toute vie animale.
Mais à côté d’eux nous avons d’autres besoins d’ordre intellectuel qui peut-être peuvent, dans certaines circonstances, nous être aussi chers que la vie, mais dont la nécessité n’est évidemment pas universelle.
Je pense donc, après avoir établi cette distinction entre nos besoins d’ordre intellectuel et ceux d’ordre immédiat, que pour dire que tel pays jouit d’un plus grand bien-être que tel autre, il faut d’abord voir si les individus de ce pays sont à même de satisfaire dans de meilleurs conditions leurs besoins de nécessité immédiate.
Toute la question de la civilisation se résume donc dans ceci : peut-on dire que dans les pays civilisés on arrive mieux à satisfaire les besoins d’ordre immédiat ?
Je n’aurai point à m’occuper de la satisfaction des besoins que j’ai appelé d’ordre intellectuel. Car sans la satisfaction de ceux dont la nécessité est si absolue, l’accumulation de tous les avantages que les autres nous procureraient perdrait sa valeur : ceux-ci sont en effet impérieusement subordonnés aux premiers et ils en dépendant toujours.
On ne pourra pas me reprocher de ne considérer comme critérium d’une civilisation que la satisfaction de nos besoins d’un ordre "mesquin" et de faire bon marché de toutes les nobles aspirations de notre individualité. Car, il me semble que sans contester la valeur de cette dernière catégorie de besoins, le but d’une civilisation, de tout réel progrès humain, ne doit pas être de faciliter d’abord aux individus la satisfaction de cet ordre de besoins, mais de ceux qui sont d’ordre immédiat. Parce que, encore une fois, ces besoins sont d’une nécessité absolue dont on ne saurait se passer, tandis que les autres sont bien aussi des besoins, mais des besoins partiels, relatifs, des besoins qui dépendent, qui dérivent des autres, qui en tiennent toute leur valeur.
N’est-ce pas clair en effet que sur notre planète des millions d’individus ne cessent point de vivre, bien qu’ils n’aient pas l’occasion, autant qu’une certaine catégorie de privilégiés, d’entendre de la musique et de la poésie, ou de comprendre grand’chose aux problèmes scientifiques ? Quel est, d’une autre part, le poète de génie qui rien qu’à l’aide de son souffle inspiré résisterait aux intempéries du climat ? Quel est le compositeur ou le tragédien qui besogne sans manger ? Quel est l’astronome, le philosophe ou l’ingénieur qui peut vivre rien qu’en regardant les cieux ou en philosophant ?
Voilà, d’un autre côté, un ouvrier, père de famille. Qu’il soit indigent et qu’on lui offre une pièce de vingt francs. Qu’en fera-t-il ? Il manque de tout certainement et il a plusieurs sortes de besoins. Or lui sera-t-il indifférent de faire un choix parmi tous ses besoins et de satisfaire de préférence tel ordre de besoins plutôt que tel autre ? Supposons qu’il ait faim, et sa famille aussi, mais qu’il préfère quand même aller au théâtre assister à une représentation édifiante, plutôt que d’acheter du pain et du fromage. Que penserait-on de lui s’il s’avisait de répondre aux reproches unanimes qu’on ne ferait pas faute de lui adresser : "Mais nous avons aussi à satisfaire nos besoins artistiques autant que nos besoins immédiats !".
Maintenant passons aux faits, après avoir ainsi minutieusement précisé la question.
On sait que l’Angleterre, la France, la Belgique, l’Allemagne sont classées parmi les nations dites civilisées. Les conditions d’existence sont-elles dans ces pays plus avantageuses que dans d’autres ? Point du tout.

"L’Angleterre, la Belgique, la France, l’Allemagne, dit Bakounine, sont certainement les pays de l’Europe où le commerce est l’industrie jouissent comparativement de la plus grande liberté, est atteint le plus haut degré de développement. Et précisément ce sont aussi les pays où le paupérisme se sent de la manière la plus cruelle, où l’abîme entre les capitalistes et les propriétaires d’un côté et les classes ouvrières de l’autre semble être élargi à un point inconnu dans d’autres pays. En Russie, dans les pays scandinaves, en Italie, en Espagne, où le commerce et l’industrie sont peu développés, à moins de quelques catastrophes extraordinaires, on meurt rarement de faim. En Angleterre la mort par la faim est un fait journalier. Et ce ne sont pas seulement des individus isolés, ce sont des milliers, des dizaines, des centaines de milliers qui en meurent. N’est-il pas évident que dans l’état économique qui prévaut actuellement dans tout le monde civilisé – la liberté et le développement du commerce et de l’industrie, les applications merveilleuses de la science à la production des machines mêmes qui ont pour mission d’émanciper le travailleur, en allégeant le travail humain – que toutes ces inventions, ce progrès dont s’enorgueillit l’homme civilisé, loin d’améliorer la situation des classes ouvrières, ne font que l’empirer et la rendre plus insupportable encore ".

De sorte que, dans les pays dits civilisés, on jouit bien d’une part d’une plus grande somme de bien-être, mais, d’autre part, les classes ouvrières, c’est-à-dire la majorité des individus peinent d’autant plus.

"La civilisation d’un petit nombre, comme dit si éloquemment Bakounine – que je me permettrai d’opposer à Kropotkine faisant marcher la France à la tête de la civilisation – est néanmoins fondé dans notre monde moderne sur le travail forcé, sur la barbarie relative du grand nombre".

Et plus loin encore :

"Du moment que cette question fut posée, le peuple partout dirigé par son bon sens admirable aussi bien que par son instinct a compris, que la première condition de son émancipation réelle, ou si vous voulez me permettre ce mot, de son humanisation, c’était avant tout une réforme radicale de ses conditions économiques ; la question du pain est pour lui à juste titre la première question, car Aristote l’a déjà remarqué : l’homme, pour penser, pour sentir librement, pour devenir un homme, doit être libre des préoccupations de la vie matérielle".

Toute civilisation, tout progrès humain doit tendre, avant de procurer aux individus des jouissances intellectuelles, à assurer la satisfaction de leurs besoins matériels. Tandis que dans les pays civilisés de nos jours, la misère des uns se trouve augmenté d’autant plus que grandit le bien-être des autres. On voit bien l’utilité merveilleuse des découvertes scientifiques ; mais l’application en étant faussée, la majorité des individus en souffre plus qu’elle n’en profite.
C’est une civilisation, si l’on veut, mais une civilisation qui trempe ses racines dans le sang du grand nombre au profit d’un petit nombre.
C’est pourquoi il est juste de dire qu’il n’y a point de pays civilisé et qu’il n’y en aura que le jour où sera résolu la question de la conquête du pain.
N’est-il pas déplorable que l’homme de talent qui a fait l’admirable ouvrage la Conquête du Pain soit précisément un des seuls, parmi les anarchistes, qui semblent l’ignorer aujourd’hui ?

Dikran ELMASSIAN




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