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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Socialisme et patriotisme - 3ème partie
L’anarchie n° 31 - 9 novembre 1905
Article mis en ligne le 27 mai 2017
dernière modification le 6 octobre 2017

par ArchivesAutonomies
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On a vu combien incompréhensible, absurde était l’attitude des socialistes "patriotes", partisans tout ensemble de l’idée de patrie, entité qui constitue la base fondamentale du capitalisme et du gouvernementalisme contemporains, et de l’Internationale ouvrière qui doit surgir de l’effondrement des premiers.
Il y a cependant à côté de ces socialistes "patriotes", le socialisme antipatriotique représenté par Hervé et le "patriotisme révolutionnaire" de Pierre Kropotkine.
C’est d’eux que je veux m’occuper aujourd’hui, en cherchant à montrer en quoi leur antipatriotisme semble au fond pêcher contre les idées mêmes qu’ils tiennent à afficher ostensiblement.

* * * * *

A première vue et théoriquement les idées antipatriotiques émises par Hervé semblent être d’une logique impeccable  : les ouvriers ne sont-ils pas des exploités, des miséreux ? L’ensemble de leurs efforts doit donc converger vers l’institution de telles conditions de vie qu’il leur soit possible d’avoir le bien-être. Ces conditions n’existant point aujourd’hui, l’unique souci des ouvriers est d’en poursuivre la possibilité, profitant de n’importe quelle occasion offerte. Or, y a-t-il d’occasion plus propice que celle où l’armée, force de domination mise constamment au service du bourgeoisisme, sera embarrassée, peut-être tenue en échec dans une guerre avec une autre puissance ? Pourquoi alors les prolétaires ne saisiraient-ils pas avec empressement l’occasion offerte et ne tenteraient-ils pas de se libérer de leur servitude économique en fondant leur Sociale ?
Jusqu’ici, on ne peut rien reprocher à Hervé, à moins que la discussion ne soit portée sur le terrain des principes de société.
Mais il sera d’autre part loisible de lui reprocher sévèrement d’avoir failli, de n’avoir pas été conséquent avec la théorie qu’il émet, de l’avoir estropiée, d’en avoir rendu la réalisation impossible.
Pourquoi ?
Parce que Hervé – il l’a déclaré au Congrès des Libres-penseurs – prêche bien la désertion et l’insurrection des soldats, mais en cas de guerre seulement.
Hervé est donc bien un antimilitariste en cas de guerre, mais en temps de paix, il est un militariste ; il est contre la guerre, mais en même temps il est pour la préparation de la guerre et des armements ruineux, puisqu’il n’entend combattre la guerre que quand elle éclate, et lorsqu’il est peut-être trop tard ; il est contre les tueries des ouvriers étrangers à la gloire d’une patrie dont les capitalistes sont les seuls bénéficiaires, mais ne prêchant point la désertion en temps de paix, il semble approuver l’assassinat des ouvriers indigènes et le maintien de l’exploitation bourgeoise, s’étayant sur l’armée.
Il semble que l’erreur fondamentale de Hervé provient surtout de la fausse idée qu’il se fait du militarisme.
Qu’est-ce qu’une armée ?
C’est l’école de l’assassinat, sans doute.
Mais c’est quelque chose d’infiniment pire, d’infiniment plus abominable encore.
C’est surtout l’école de l’abrutissement de l’individu, celle où on lui apprend à abdiquer toutes ses facultés intellectuelles le rendant supérieur aux autres êtres animés ; c’est l’école où on lui apprend à savoir se rabaisser au niveau d’une bestialité aveugle, se défiant de lui-même, ne conservant d’animation que pour obéir en cadavre ; c’est l’école où l’individu devient brute, mais une brute d’autant plus abjecte, d’autant plus dangereuse qu’elle peut mettre au service de son action bestiale ses facultés intellectuelles d’être organisé supérieurement.
Le militarisme doit donc être combattu en tant qu’institution nous arrachant la plus précieuse de toutes nos facultés et prétendant nous employer à des besognes qui nuisent certainement à notre propre intérêt.
L’antimilitarisme de Hervé – affiché à la dernière minute, lorsque le mal est consommé, le chien soigneusement dressé au crime – est un antimilitarisme platonique, sans effet pratique.
Cet antimilitarisme est encore défectueux, en cela qu’il est partiel. Il ne s’applique qu’aux guerres d’un peuple à un autre, tandis qu’on sait que l’armée avant d’être pour le bourgeoisisme un outil d’expansion et d’exploitation étrangère, est surtout un outil de domination et d’exploitation "nationales".

* * * * *

L’attitude de Pierre Kropotkine est plus malaisée à déterminer. De ses deux articles sur l’antimilitarisme et l’antipatriotisme que le Temps et les Temps Nouveaux ont publiés, il ressort deux choses néanmoins.
D’abord, Kropotkine s’inscrit en faux contre la grève des conscrits, la neutralité des éléments révolutionnaires. Kropotkine veut qu’on ne se contente pas de déclarer seulement la grève des réservistes, mais qu’on marche vers la révolution. Rien de plus excellent.
Déclarer la grève des réservistes et s’y tenir purement, serait en effet du tolstoïsme qu’on ne saurait flétrir assez énergiquement. Car les neutres finiraient toujours par être à la merci du plus fort. Or, n’être pas du côté de ceux qui combattent pour la révolution, c’est être contre eux.
Mais il est surtout intéressant de s’occuper de la partie des déclarations de Kropotkine qui concerne la France :

"Oui, dit-il [1], j’ai dit aussi que la France marchait à la tête des autres nations. Et c’est vrai. Non pas comme culture intellectuelle, artistique ou industrielle, car en cela les principales nationale européennes et les Etats-Unis marchent de front, et si l’une d’elles prend les devants dans telle direction, elle est dépassée dans une autre.
Mais la France marche à la tête des autres nations dans la voie de la révolution sociale…
Dans ces conditions, un nouvel écrasement de la France serait un malheur pour la civilisation…"

La conséquence logique de ces déclarations serait qu’afin que ce malheur soit évité à la civilisation, tous les révolutionnaires devront venir en aide à la France, dans le but de la défendre contre les autres nations. Et pourquoi ne l’aideraient-ils pas à marcher contre ces dernières qui sont moins civilisées ? La France n’est-elle pas, en attendant, la patrie par excellence des révolutionnaires ?
On est surpris, on est dérouté qu’un homme tel que Kropotkine dont il n’est possible de contester ni le talent, ni la vie toute d’abnégation, se soit permis de dire de pareilles "bêtises", dignes plutôt d’un Gérault-Richard que de l’auteur de la Conquête du Pain.
Il peut sembler regrettable qu’au déclin de sa vie, Kropotkine soit combattu par ceux-mêmes qui ont puisé les raisons de leur attitude d’aujourd’hui dans la lecture de ses ouvrages, à la foi d’une logique si puissante et d’un style si clair et si imagé ; mais n’est-ce pas montrer qu’on a su les comprendre ?
Kropotkine dit bien que la France marche à la tête des autres nations, mais il omet de préciser en quoi il fait consister cette supériorité si évidente. Ce ne peut être "comme culture intellectuelle, artistique ou industrielle", puisque Kropotkine lui-même convient "qu’en cela les principales nations européennes et les Etats-Unis marchent de front". Où est-elle donc cette supériorité de la France ? Serait-ce dans le domaine des libertés individuelles ? Mais l’Angleterre monarchique n’est-elle pas, sous ce rapport, infiniment supérieure à la France, où le séjour d’un étranger dépend de la fantaisie du dernier policier ?
N’est-ce pas Bebel, d’une autre part, qui à Amsterdam, en plein Congrès socialiste international, s’efforçait d’établir, en comparant l’attitude du gouvernement français pendant les grèves à celle du gouvernement prussien en pareille occasion, que sous ce rapport les libertés ouvrières étaient mieux respectées en Prusse qu’en France ?
Mais en admettant même qu’il y ait en France plus de liberté que dans d’autres pays – ce qui est à établir – qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’est-ce qu’une liberté, lorsque l’arbitraire des gouvernants peut l’enlever à chaque moment ? N’est-ce pas du reste Kropotkine lui-même qui dit quelque part, dans les Paroles d’un révolté, que les gouvernants ne permettent certaines libertés qu’autant qu’elles ne nuisent pas à leurs intérêts ? Quelle peut donc être la valeur de telles libertés susceptibles d’être enlevées d’un à l’autre ?
Mais l’erreur de Kropotkine est surtout de croire qu’il est glorieux pour les descendants d’une nation d’avoir eu d’illustres ancêtres. "La France, dit-il, a fait 1789-93 ; elle a eu 1848 et elle a planté un jalon en 1871".
On peut répondre qu’il n’est rien pour un pays d’avoir fait de grandes révolutions, d’avoir proclamé de beaux principes, d’avoir donné naissance aux plus illustres encyclopédistes du monde. Il faut, pour qu’un pays soit censé être tant soit peu supérieur à d’autres, qu’il sache au moins profiter plus que ces pays des conséquences de ses révolutions et des principes de ses encyclopédistes. Or, il n’est pas possible qu’on conteste que les libertés individuelles ne soient mieux respectées en certaine monarchie qu’en France Républicaine.
S’il fallait donc faire un choix parmi certains peuples, le bon sens gagnerait à dire que ce choix doit porter non pas sur le pays qui a peut-être fait d’illustres choses dans le passé, mais sur celui qui, dans le présent, sait mieux en faire profiter ses habitants.
Kropotkine croit que l’écrasement de la France serait un malheur pour la civilisation. Dans un dernier article, je tâcherai de présenter à cet égard certaines observations et de montrer en même temps quelle était l’opinion de Bakounine en ce qui concerne la civilisation.

Dikran ELMASSIAN

Suite de l’article...

Notes :

[1Les Temps Nouveaux n° 27, 4 novembre 1905.




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