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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Socialisme et patriotisme - 2ème partie
L’anarchie n°27 - 12 octobre 1905
Article mis en ligne le 27 mai 2017
dernière modification le 6 octobre 2017

par ArchivesAutonomies
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Comment les socialistes de nos jours, défiant cyniquement le bon sens le plus élémentaire, prétendent-ils concilier les conceptions les plus contradictoires, s’acheminer tout ensemble vers la sociale collectiviste et rester attachés à la société bourgeoise ? Comment peuvent-ils se proclamer et internationalistes et patriotes, et révolutionnaires et défenseurs du monde patronal ?
N’y a-t-il pas un abîme infranchissable entre ce monde interlope d’exploiteurs et ses victimes prolétaires ? Ne semble-t-il pas très logique que ceux qui font retentir ce cri : Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! par cela même abolissent toutes les frontières, toutes les patries et entendent mener une guerre acharnée, implacable contre tous leurs exploiteurs, sans distinction de nationalité, et surtout contre tous les gouvernements qui s’en constituent les humbles serviteurs ? N’est-il pas évident que tout socialiste, pour être conséquent avec ses conceptions, devrait répudier à tout jamais l’idée de patrie, qui nécessairement implique l’amour sans condition, même pour des ennemis nationaux ; qui est absolument incompatible, qui est en flagrante contradiction avec l’amour aux prolétaires des pays étrangers ? N’apparaît-il pas qu’un socialiste devrait encore être un antimilitariste irréductible, puisque le militarisme d’aujourd’hui a pour but suprême la défense du monde exploiteur dont le socialisme poursuit justement la destruction, et pour base, en tant que service obligatoire, la négation brutale de la liberté individuelle la plus chère et la plus précieuse entre toutes, celle de disposer à son gré de sa vie et de sa mort ?
Comme donc des socialistes "scientifiques et matérialistes" essaient-ils d’expliquer toutes ces contradictions ?
Rien, sous ce rapport, de plus comique ni de plus piteux, que les explications qu’ils donnent. Le fond en réside assurément dans certaines différences plutôt apparentes que réelles qu’il serait loisible de trouver entre les patries.
Toutes les patries, disent-ils en substance, ne sont pas égales entre elles ; il y a des patries arriérées et des patries avancées ; il serait criminel pour les socialistes de laisser engloutir ces dernières par les premières et par là même faire reculer pour longtemps l’émancipation des travailleurs.
Qu’y a-t-il de vrai dans cette objection ? d’abord il est clair qu’en disant que certaines patries sont plus avancées que d’autres, les socialistes patriotiques entendent dire qu’elles le sont politiquement.
Car sous le point de vue économique, non seulement toutes les patries se valent, mais encore ainsi que le faisait observer Bakounine  [1], la misère des prolétaires est d’autant plus grande qu’ils appartiennent à des patries considérées comme politiquement plus avancées, d’un industrialisme, d’une civilisation plus prospères. De sorte qu’en admettant même que sous le point de vue des libertés politiques, certaines patries soient supérieures à d’autres, cette supériorité se trouve forcément annihilée par l’infériorité économique que ces mêmes patries accusent, comparées à celles qui sont considérées comme arriérées.
Ensuite, si dans le dictionnaire socialiste "patriotisme" devient synonyme de "défenseur de la plus libre des patries", pourquoi tardent-ils à proclamer le grand principe qui nécessairement découle de cette synonymie ? Pourquoi ne disent-ils pas, qu’en vertu de ce principe, les socialistes allemands auront bien le devoir impérieux de défendre leur patrie contre la Russie arriérée, mais non point contre la France, démocratiquement plus avancée que l’Allemagne ; qu’en cas de guerre entre l’Allemagne et la France, les socialistes allemands se feront un devoir non moins impérieux de trahir leur patrie natale et de servir la France républicaine, patrie plus libérale, plus avancée.
Pourquoi de même, ne disent-ils pas qu’en vertu du même principe, si le devoir impérieux des socialistes français est de défendre contre l’Allemagne leur patrie natale, dans une guerre avec l’Angleterre leur devoir serait de trahir la France pour aller servir l’Angleterre, pays sous le point de vue des libertés politiques, infiniment supérieur à la République.
Si enfin, les socialistes français croient, malgré les assassinats d’ouvriers et les nombreuses expulsions d’étrangers de tous les jours, inconnues dans certains pays "monarchiques", que la France est le pays le plus avancé du monde – et c’est à ce titre qu’ils entendent la défendre – pourquoi ne disent-ils pas qu’en cas d’une guerre entre la France et n’importe quel autre pays, le devoir impérieux des prolétaires étrangers sera toujours de trahir leur patrie natale et de combattre pour la France, la patrie la plus libre du monde ?
Ne voit-on pas que les socialistes patriotes s’apercevraient avec épouvante, s’ils avaient la moindre logique dans leurs appréciations, que leur étrange patriotisme, en tant que défenseur de la plus avancée des patries, les mènent exactement et en ligne directe à un antipatriotisme absolu, chose dont justement ils se défendent ?
Mais cette inconséquence dont on aperçoit toute la gravité, n’est pas la seule qu’on puisse leur reprocher.
Que veut dire, en somme, cette graduation entre les patries ? Qu’importe à un individu les libertés politiques, s’il ne jouit pas d’abord d’une plus grande somme de liberté économique ? Y a-t-il même de liberté, en dehors de la liberté économique, de la faculté pour l’individu de ne pas mourir de faim pour avoir voulu mener une vie conforme à ses opinions ? Que m’importe que je sois à Constantinople ou à Paris, du moment que toutes les libertés démocratiques de cette dernière ville ne pourrait guère m’empêcher, quand j’aurai faim, d’aller chercher les besognes les plus viles, les plus opposées à mes opinions personnelles, d’aller vendre dans les rues la Presse ou la Patrie ?
Mais ces libertés politiques même, dont fait si grand cas un parti qui justement prétend se tenir exclusivement sur le terrain économique, existent-elles réellement ?
Il n’y a, en fin de compte, aucune liberté, ni en Turquie, ni en France, ni en Angleterre. Il n’y a que certaines tolérances à l’égard de certaines choses, tolérances toujours susceptibles d’être supprimées par les gouvernements. Dans tous les pays, tous les gouvernements ont de commun la chose la plus dangereuse, la plus contraire pour la liberté : la faculté d’agir arbitrairement et de disposer, à cette fin, d’une grande force d’action, sans qu’il y ait aucune garantie suffisante contre cet arbitraire.
De sorte que si tel ou tel gouvernement tolère aujourd’hui certaines choses que d’autres interdisent, c’est parce que pour le moment il n’y voit aucun inconvénient pour ses intérêts. Mais que demain les savants de la Sorbonne ou les compositeurs de l’Académie de musique s’avisent de faire quelque chose de dangereux pour l’État, et on verra si celui-ci se fera faute d’agir le plus despotiquement possible ; que demain les ouvriers parisiens recommencent la Commune de 1871 et on verra si le gouvernement républicain sera moins cruel dans le massacre des Français que le sultan Abdul-Hamid dans celui des Arméniens.
C’est pourquoi on peut dire qu’il n’y a nulle part, dans aucun pays, de plus ou de moins de liberté, mais certains Etat tolèrent, quitte à les supprimer aussitôt qu’elles revêtiraient un caractère dangereux.
Les socialistes "patriotes" seraient vraiment trop naïfs s’ils faisaient sérieusement fond sur des telles "libertés" dans la construction de leur cité collectiviste.

Dikran ELMASSIAN

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Notes :

[1Fédéralisme.




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