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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Socialisme et patriotisme - 1ère partie
L’anarchie n°25 - 28 septembre 1905
Article mis en ligne le 27 mai 2017
dernière modification le 6 octobre 2017

par ArchivesAutonomies
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Les polémiques que, depuis quelque temps, la question de l’antipatriotisme suscite dans le camp socialiste sont d’un intérêt, d’une importance dont on n’a peut-être pas prévues toutes les conséquences futures.
Il semble néanmoins que, quelle que soit l’issue de cette controverse passionnante, la sociologie y gagnera beaucoup en clarté.
C’est là, en vérité, un problème d’une importance capitale, sur lequel on s’étonne qu’on ait jusqu’ici laissé planer une complète obscurité, dans un parti où d’ordinaire prévaut, en matière doctrinale, un autoritarisme outrancier.
Cela tient peut-être pour une large part à la curieuse tactique évolutionniste des militants socialistes. En vertu d’elle, en effet, ils ne se font guère faute d’abjurer, chaque année, quelque chose de leur fougueux révolutionnarisme d’antan et de se rapprocher toujours un peu plus de la classe qu’ils sont censés combattre "révolutionnairement". Ils affichent ainsi volontiers la partie de leur programme qui ne heurte pas trop rudement les intérêts de cette classe et relèguent prudemment à un avenir lointain, à de "meilleurs jours" les réformes par trop compromettantes, d’une conséquence sociale par trop immédiate.
Cela finira peut-être un jour par identifier, par confondre les socialistes "révolutionnaires" avec les pires des bourgeoisants.
Mais tant mieux !
Une fois l’équivoque disparue, les conceptions en antagonisme se préciseront davantage et on gagnera au moins à savoir à quoi s’en tenir vis-à-vis d’un parti qui, aujourd’hui, prétend concilier les choses les plus inconciliables.
On peut dire en effet que, depuis ces fameuses luttes menées au sein de l’Internationale et qui plus tard firent avec Bakounine surgir l’anarchisme, le socialisme ne semble pas avoir traversé une crise aussi grosse en conséquences fâcheuses que celle à laquelle nous assistons aujourd’hui.
Le phénomène est intéressant à plus d’un titre.
La lutte au temps de Bakounine se limitait exclusivement à l’autoritarisme et à l’anti-autoritarisme. Il n’existait pas alors dans l’Internationale des travailleurs de questions de patriotisme ou d’antipatriotisme, marxistes et bakouninistes étant là-dessus pleinement d’accord. De sorte qu’il est à présumer que Marx même éprouverait peut-être aujourd’hui quelque malaise à reconnaître comme sienne la bande de ces socialistes patriotes qui se réclament bruyamment de ses idées.
Pour lui, en effet, qui en collaboration d’Engels avait rédigé et lancé le fameux manifeste communiste, se terminant pas la devise sacramentelle bien connue : "Travailleurs de tous les pays, unissez-vous !" la question du patriotisme était d’avance tranchée. Du moment qu’il visait à l’émancipation des travailleurs de tous les pays et qu’il faisait appel à l’union de leurs efforts, il ne pouvait y avoir pour lui qu’une seule patrie : celle qui ferait le bonheur des exploités ; qu’un seul ennemi : l’exploiteur, à quelque pays qu’il appartienne ; qu’une seule guerre : celle dont le but immédiat serait d’émanciper les travailleurs et de les organiser en démocratie sociale.
Mais aujourd’hui les choses ne sont plus en l’état et si, en 1847, Karl Marx et Engels pouvaient impunément dire : "les ouvriers n’ont pas de patrie. On ne peut leur enlever ce qu’ils n’ont pas. Les lois, la morale sont pour eux autant de préjugés, derrière lesquels se cachent autant d’intérêts bourgeois [1]" ; les socialistes "révolutionnaires" de nos jours, toujours au nom du même Karl Marx, croient devoir, à présent, réprouver énergiquement de telles conceptions "anarchistes" par suite de leur régression vers le bourgeoisisme.
"’Si, écrivait récemment dans l’Humanité le "citoyen" Jaurès, malgré tout, la guerre éclate et quand bien même elle serait la plus folle, la plus injuste, la plus scélérate, le devoir de tous les citoyens sera de lutter" – non point, comme le voulait Marx, pour l’avènement de la Sociale, mais, ô ironie du socialisme scientifique, - "pour que l’indépendance de la patrie ne sombre pas"… la patrie des exploiteurs, des affameurs.
Voilà donc les socialistes "révolutionnaires" convertis dorénavant en défenseurs de la patrie de leurs affameurs et, à ce titre, prêts ou à se faire tuer, ou à tuer leurs camarades prolétaires des autres pays.
Ainsi d’une part, théoriquement, les prolétaires de tous les pays continuent, par-dessus les frontières, à s’unir, à s’associer fraternellement contre l’ennemi commun, la bourgeoisie capitaliste.
D’une autre part, pratiquement ces mêmes prolétaires dans leurs pays respectifs se constituent en chiens de garde de ce même ennemi commun, se font tuer pour sa défense, ou tuent les travailleurs des autres pays auxquels, en théorie, ils s’unissent "fraternellement".
Est-ce clair ? L’opportunisme a-t-il jamais abouti à un si affreux galimatias d’idées, à une plus grande absurdité ?
Le socialisme avait déjà une fois sombré en préférant aux conceptions de société librement constituée, les procédés de gouvernementalisme occulté, de centralisation autoritaire, chers à tous les tyrans. Il est en ce moment en train de sombrer une seconde fois en réprouvant les idées d’antipatriotisme préconisées par Marx même, au risque de s’identifier complètement avec les partis bourgeois.
A quand, citoyens, le krach de l’idée d’expropriations ?

Dikran ELMASSIAN

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Notes :

[1Manifeste du Parti Communiste, 1847.




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