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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Antimilitaristes et Antipatriotes... quand même ! -Boudot
Le mouvement anarchiste n°3 - Octobre 1912
Article mis en ligne le 19 mars 2017
dernière modification le 6 octobre 2017

par ArchivesAutonomies
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Octobre. L’encombrement est général au milieu du bruit des convois, du sifflet des locomotives, du tumulte habituel des gares, voici des cris, des appels inaccoutumés. Ce sont les conscrits qui partent. Ils sont là plusieurs milliers de jeunes gars, pleins de force, de santé, de vie, soigneusement parqués dans des barrières, piétinant dans des trains spéciaux qui les emporteront vers leurs lointaines garnisons.
Foule bigarrée ; troupeau hétérogène. Le petit breton au rustique sarrau de toile y coudoie timidement le joyeux loustic de la ville, gavroche gouailleur du faubourg. Les uns sont tristes, le regard perlé d’une larme ; d’autres sont gais, rient, plaisantent, le visage allumé par les abondantes libations du départ, — il en est même qui chantent.
Gaieté fausse ! Exubérance factice ! Ce n’est point là l’enthousiasme de ceux qui partent de franc cœur ! C’est la bruyante soumission de ceux qui, une fois encore, se résignent.
L’esprit militaire chez eux ? Allons donc ! Mêlez-vous à eux, écoutez leurs conversations : ils ne pensent qu’à leur libération. Ils ne sont pas même arrivés dans leur prison, et déjà ils songent à en sortir. Ils comptent les jours, du premier jusqu’au dernier ; pendant deux ans, ils les compteront : ce sera leur unique souci, leur grande préoccupation. C’est que la "grande famille" leur apparaît fort peu accueillante. C’est que tous, ils savent les injures et les grossièretés, les brimades et les violences que toujours il faut y subir. Et c’est pourquoi ils ne s’exaltent point au tumulte de leur départ comme s’exaltent les mastroquets et les vieilles filles, toutes les hystériques et tous les châtrés de la revanche.

* * * * *

Reprenons les vieux clichés.
A bas l’armée ! l’armée, foyer de pourriture physique. Jeune homme robuste et sain, redoute la caserne : tu y trouveras, dès ton arrivée, l’alcoolisme régnant en maître. Tu devras résister à toutes les sollicitations de cantine, supporter dans la honteuse promiscuité de la chambrée les écoeurants vomissements d’ivrognes. Redoute la caserne ; tu y trouveras installée en permanence la basse prostitution, la sale débauche ; tu y seras guetté dès le premier jour par cet autre fléau, la syphilis.
À bas l’armée ! l’armée, école de la lâcheté morale. Jeune homme au regard franc, à l’âme fière, redoute la caserne ; en passant devant le corps de garde tu devras laisser là ton indépendance, ton esprit d’initiative, ta dignité. Obéir, obéir toujours sans hésitation ni murmure. Qu’importe si l’ordre donné est idiot, si la corvée imposée est répugnante : il te faudra t’incliner, te soumettre en silence. Tu t’es cru libre ? ô enfant. Ta vie entière sera réglementée, tes moindres gestes seront soigneusement déterminés, aucune part ne sera laissée à l’imprévu. Ainsi le veut la discipline qui fait la force principale des armées, de toutes les armées, même révolutionnaires.
A bas l’armée ! l’armée, école du crime. O toi, qui n’as jamais su être méchant, enfant de vingt ans, au coeur généreux et tendre, redoute la caserne : c’est là où l’on apprend à tuer. Dans tes mains jusqu’à ce jour accoutumées à tenir l’outil, l’outil qui produit, l’on va mettre l’arme des bouchers, l’outil de meurtre. Tu t’es indigné devant les crimes, devant les victimes d’une mauvaise organisation sociale. Tu t’es révolté devant les crimes monstrueux d’une brute ! Ecoute : là-bas, en Afrique, au Maroc, plusieurs milliers de tes camarades, de tes "anciens" portent la civilisation française aux Marocains désarmés. Ils n’étaient ni pires ni meilleurs que toi, et pourtant ils sont devenus les pires criminels, ils pillent, ils incendient, ils violent, ils tuent.
A bas l’armée ! l’armée instrument de défense capitaliste et non instrument de défense nationale. Sans doute, jeune conscrit, il peut se faire que l’armée serve aux entreprises des capitalistes désireux de se détrousser entre eux et qui ont recours pour cela aussi bien’ aux champs de bataille qu’à la Bourse. Mais, jeune ouvrier d’hier, sache bien que leur principal objectif c’est de maintenir la suprématie du capital sur le travail, du parasite sur le producteur.
Pourquoi donc t’envoie-t-on, si loin de ta famille, du foyer où tu as grandi ? [1] En endossant la livrée militaire, tu vas devenir un gendarme du capital, tu devras défendre les privilégiés quand leurs privilèges seront menacés, sabrer, fusiller les mécontents, les révoltés, dont les manifestations, les protestations pourraient troubler la tranquillité des satisfaits et des repus. Gendarme ! quelle honte ! Il y a pis ! Tu seras un jaune, tu seras briseur de grèves, le plus vil de tous les renards, car tu n’auras pas pour excuse, le pain de tes gosses.
Allons, soldat, debout : contre l’armée !

* * * * *

Et contre la patrie !
Contre la patrie, mensonge qui revêt de splendeur toutes les tristesses, couvre toutes les turpitudes et toutes les iniquités sociales.
"La patrie c’est où l’on est bien", dit le sage antique. Où donc es-tu bien, prolétaire qui t’épuises en des besognes exténuantes et machinales pour un misérable salaire ?
Où donc est-elle ta patrie, salarié moderne, dont le sort est plus misérable que celui des esclaves de l’antiquité et des serfs du moyen-âge ? Ceux-là au moins avaient sur toi l’avantage de ne pas être inquiets du logement et de la nourriture.
Où donc est-elle ta patrie, ouvrier, que menace sans cesse le chômage, et qui ne peut penser au lendemain sans pâlir de crainte pour toi et pour tes enfants ?
Où donc est-elle ta patrie, enfant du peuple, dont les impressions premières sont les sanglots et le désespoir de ta mère, dont les privation ont tari le sein ?
Où donc est-elle ta patrie, pâle adolescent du faubourg, grandi dans une sordide mansarde, dont l’étroite lucarne qui fournit insuffisamment l’air à tes poumons, la lumière à tes yeux, ne te laisse voir qu’un point du ciel, toujours le même, obscurci par la fumée des usines ?
Où donc est-elle ta patrie, vieillard usé par un demi-siècle d’un labeur exténuant, tremblant pour un fils à qui tu ne laisses pour tout héritage que la misère et sa compagne inséparable, la servitude ?
Où donc est-elle ta patrie, toi travailleur acharné, redoutant l’avenir pour tes filles que guette la luxure des riches, pour les jeter dans la prostitution ?
La patrie c’est où l’on est bien, soit. Mais, prolétaires, partout nous sommes mal, nous n’avons de patrie nulle part.
Et alors qu’avons-nous à défendre ? Que nous parle-t-on de défense nationale ?
Avant le règne de la bourgeoisie, l’idée n’était jamais venue aux classes privilégiées d’exiger de ceux qui gémissaient sous leur oppression qu’ils fussent assez dévoué à leurs oppresseurs pour se faire tuer à leur place dans le but de protéger et de fortifier leur domination tyrannique. A Sparte et à Athènes, seuls les hommes libres étaient appelés à défendre la cité. On n’y comptait pas sur le dévouement des esclaves pour défendre le territoire.
La loi romaine considérait le service militaire comme le premier devoir du citoyen libre, mais l’interdisait aux esclaves. Au moyen-âge, le seigneur féodal et ses vassaux qui partageaient avec lui les avantages de la richesse et de la liberté étaient seuls convoqués pour la défense du territoire.
Plus avisée, plus hypocrite, l’aristocratie bourgeoise, qui a pris la place de l’ancienne noblesse, a trouvé tout naturel d’envoyer le pauvre qu’elle exploite, le prolétaire qu’elle rançonne, mourir à la frontière pour protéger le droit qu’elle a pris de l’exploiter.
Voilà la véritable signification de la défense nationale ; voilà ce que couvre ce mot menteur : la patrie !
Eh ! bien, nous exploités, nous révolutionnaires, nous anarchistes, nous n’avons pas à défendre cette patrie, mais à l’attaquer, à la détruire.
Et qu’on ne vienne point nous parler d’une patrie révolutionnaire, fille directe de celle de 92-93, et auréolée d’une liberté plus ou moins teintée de socialisme. Ne nous illusionnons pas ; ne nous payons pas de mots. Qu’on nous parle de liberté, peu importe !
Ce qui importe, c’est de réaliser les conditions sociales qui rendent la liberté possible. Malgré les formules libérales, les déclamations enflammées de la grande révolution ; les réalités sont restées oppressives, bien plus elles sont devenues plus intolérables. Autrefois la domination, par la force, avait un domaine circonscrit, d’où elle ne sortait pas. Aujourd’hui, elle s’étend sur toutes les formes de l’activité humaine.
Un homme n’est plus soumis par la loi à la domination d’un autre, mais il lui est enchaîné irrésistiblement par la nécessité de vivre. Ce n’est pas même à l’homme qu’il est asservi, c’est à son capital, c’est à son porte-monnaie, maître inflexible et inexorable. Et vous entendrez encore des imbéciles prétendre que la bourgeoisie a émancipé la classe ouvrière !!!
Jugeons l’arbre à ses fruits. La patrie bourgeoise constituée révolutionnairement, a chargé davantage le joug déjà lourd sous lequel gémissait le producteur. Et pourtant elle proclamait la liberté et l’égalité.
La patrie socialiste, constituée "révolutionnairement", accentuerait encore l’oppression quelques sublimes que soient ses déclarations de principes, car ses partisans ont chaussé les bottes des conventionnels.
Anarchistes, combattons toutes les patries : celle d’aujourd’hui et surtout celle de demain !

Edouard BOUDOT.

Notes :

[1La suppression récente encore du recrutement régional, qui était si favorable à la défense nationale, mais défavorable aux intérêts capitalistes, est là pour lever les doutes à cet égard. Je me rappelle un article paru dans le Matin, en 1907, sous la signature de Stéphane Lauzanne : il s’y occupait des dangers que le recrutement régional faisait courir à la conservation sociale. (C’était au lendemain des troubles du midi et de la révolte du l7ème.) Mais le danger que le recrutement inverse fait courir à "la patrie" au jour de l’invasion, il ne l’envisageait même pas. L’aveu est dénué d’artifice.




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