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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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De l’insuffisance des grèves - Vallet
Le mouvement anarchiste n°1 - Août 1912
Article mis en ligne le 19 mars 2017
dernière modification le 6 octobre 2017

par ArchivesAutonomies
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La grève à notre époque est un événement presque banal, sa fréquence est une des causes de ses insuccès, car elle ne produit plus cette fièvre, cette atmosphère de bataille qui chagrinait tant Viviani. Ce n’est plus l’événement sensationnel, qui éclatait comme la foudre dans le ciel social, et dont l’éclair projetait quelques lu­mières sur l’enfer du travail forcé.
Loin de notre pensée de dire que les grèves ne réussissent plus, car il est démontré qu’elles apportent toujours un mieux ­être, même lorsqu’elles échouent complètement.
Loin de notre pensée également de dire qu’il ne faut plus faire de grèves, ce qui est d’ailleurs impossible, car la grève est un phé­nomène social, fatal ; nous croyons même qu’elles seront de plus en plus nombreuses, au fur et à mesure que cet événement sera de plus en plus à la portée de tout le monde - comme un luxe - mais de là découle justement sa moindre importance sociale et particulière, car ce ne serait alors qu’un fait uniquement écono­mique, tandis qu’autrefois c’était aussi un fait moral, où la volonté, l’esprit de révolte, le sentiment de justice jouait un grand rôle.
Nous voudrions montrer qu’il est nécessaire de modifier, de compléter la grève.
Auparavant il est sans doute important de montrer que les grèves échouent de plus eu plus depuis quelque temps.
Il y a là, croyons-nous, tout un esprit et une tactique patro­nale. Le patronat a réussi à s’organiser à la suite du mouvement ouvrier - les patrons s’organisent toujours après les ouvriers - et à créer parmi les industriels une mentalité qui les pousse à ne pas céder, du moins à ne pas avoir l’air de céder à l’action ou­vrière. Le gouvernement et les Chambres font de même.
On peut sans trop craindre de se tromper faire remonter cet état d’esprit à la grande grève des serruriers parisiens, qui dura une cinquantaine de jours, sans que leurs patrons aient consenti même à discuter, et discuter n’est-ce pas un peu céder.
Ensuite nous eûmes la grève des plombiers parisiens, qui dura quelques jours, et dont les patrons, imitant l’exemple des patrons serruriers, refusèrent également toute discussion.
Enfin, tout récemment, celle des chauffeurs d’autos-taxi, où le Consortium ne consentit à discuter que sur l’invite des pouvoirs publics, mais cela uniquement pour faire plaisir à ces mêmes pou­voirs publics, qui mettaient à sa disposition toutes les forces de répression, et violaient les règlements sur la circulation, afin de permettre l’entrée en lice des renégats écraseurs et assassins.
Il y a certes beaucoup d’autres grèves que l’on pourrait citer, notamment celle du bâtiment parisien. l’an dernier, pour l’obtention de la journée de neuf heures, et où les syndicats patronaux de la rue de Lutèce ne discutèrent que du bout des lèvres, avec l’idée bien arrêtée de ne rien céder. Il serait long et fastidieux de tout citer, puis cela ne servirait pas à grand’chose, attendu que nous venons de citer les exemples les plus importants, les plus caracté­ristiques, puis enfin parce que nous ne voyons qu’une tendance et non une règle très simple, mais très orgueilleuse, qui se réduit à ceci :
"Nous, patrons, nous commandons, nous devons commander, les ouvriers n’ont qu’à obéir" ; et ils sentent que s’ils cèdent une fois ils doivent, par la suite, toujours céder, et que le meilleur moyen pour eux, c’est de ne pas commencer ! Car une grève qui réussit donne généralement de l’appétit, en tout cas de l’importance, de la puissance à l’organisation ouvrière.
Le mot d’ordre patronal semble donc être de ne pas céder, du moins DE PAS EN AVOIR L’AIR.
Mais ne nous écartons pas de notre sujet, "De l’insuffisance des grèves". Rappelons que beaucoup d’autres grèves ont échoué : les chauffeurs, le bâtiment parisien, plus loin encore les cheminots, les PTT, les électriciens même, qui furent un moment la terreur des bourgeois, les plombiers, les serruriers, etc., etc.
Cependant les cheminots ont à présent la "thune", les serruriers, plombiers, etc., des augmentations de salaires, les patrons ont donc tout de même un peu cédé, mais ils l’ont fait sans en avoir l’air ; c’est autant de gagné pour eux et de moralement perdu pour la classe ouvrière, et c’est là sans doute une des causes de cet affaissement général que chacun constate, car dans ces échecs suc­cessifs, le moral, l’esprit batailleur des travailleurs a été atteint, le boycottage systématique des militants, les révocations (2.000 cheminots) y ont également aidé.
Il serait nécessaire de réagir en modifiant l’esprit qui préside aux grèves :

1) En montrant l’insuffisance de la spécialité, de la corporation, voire même de l’industrie ;

2) En donnant plus de spontanéité ;

3) Plus d’illégalité, de vigueur ;

4) Plus d’extension, en généralisant et coordonnant les grèves, en les faisant éclater simultanément.

Les ouvriers s’exagèrent volontiers l’importance de leur profession, et c’est ainsi, par exemple, que Paris n’a pas du tout – au contraire – souffert de la grève des taxis, parce que d’abord tous les chauffeurs n’étaient pas grévistes, puis ensuite les moyens de transports sont nombreux, en période de crise ; ils suffisent même s’ils sont inférieurs.
Mais il n’en serait plus de même, par exemple, devant une grève générale des transports, de tous les transports.
La grève spontanée est un élément de succès. Le patron n’a pas le temps de s’organiser, de prendre conditionnellement les marchés, de chercher ailleurs des ouvriers ou des confrères de bonne volonté pour exécuter les ordres urgents.
L’Illégalisme émeut toujours les patrons, ainsi que les pouvoirs publics, secoue l’opinion, intéresse jusqu’à l’obsession les ouvriers similaires de la région et même du pays.
L’extension, la généralisation des grèves trouble puissamment l’état social, d’autant plus puissamment que la grève est plus importante par le nombre des grévistes ou la valeur spéciale de leur profession, l’écho s’en répercute au-delà des frontières corporatives ou nationales. Exemple : la grève anglaise du charbon qui, pendant tout un mois, préoccupa l’attention des deux mondes.
C’est dans ce sens qu’il faut tenter de diriger les grèves ; nous pensons que l’Angleterre avec son esprit pratique donnera des leçons pour l’ampleur de ces mouvements, la France pour la vigueur. Dans ce but, les anarchistes ont un grand rôle à jouer, en étudiant et en propageant les buts à atteindre et les moyens à employer.
Il faut qu’ils montrent qu’une grève a d’autant plus de chance de réussir qu’elle trouble plus profondément la production et l’état social ; qu’il faut que de plus en plus la grève sorte du cadre de la spécialité, de la profession, de la ville, voire même celui d’une industrie, d’une nation ; il faut qu’ils montrent qu’à la grève du télégraphe, afin de paralyser, de suspendre, un instant, la vie sociale, de forcer un moment l’opinion publique sur l’importance du rôle du producteur. Cela montrera lumineusement à tous le but à atteindre, c’est-à-dire la révolution sociale par la grève générale.
Ce faisant, c’est donner du "cœur au ventre", de l’enthousiasme à la classe ouvrière, ce qui lui manque le plus, car on lui a tant de fois "monté le coup" – n’est-ce point votre avis Hervé ? - qu’elle ne croit plus guère à rien.

Auguste Vallet




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