Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
La question de l’État
Octobre n°2 - Mars 1938
Article mis en ligne le 12 juin 2018
dernière modification le 28 octobre 2018

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Cet article est destiné à favoriser la discussion au sein des deux fractions adhérentes et du Bureau.

Qui dit État dit contrainte. Qui dit socialisme dit liberté. L’opposition est flagrante et aucun subterfuge ne peut en atténuer la signification. Dans n’importe quelle conjoncture de la lutte des classes, cette opposition persiste et, pour prendre l’hypothèse la plus extrême, si demain, en face de l’assaut capitaliste déferlant contre les frontières de l’État prolétarien, les communistes recouraient aux méthodes bourgeoises de coercition envers le prolétariat ou n’importe lequel de ses groupements, une involution profonde s’amorcerait dans l’État prolétarien et ce ne serait plus un État de cette nature qui remporterait la victoire contre l’assaillant bourgeois, mais le fanion révolutionnaire et prolétarien commencerait par recouvrir une marchandise que le capitalisme aurait pu faire pénétrer dans nos propres rangs.

Mille fois il a été dit que le socialisme est une question de substance et non de forme, ceci reste vrai pour n’importe quelle circonstance. Nous devons ajouter que lorsque sous le prétexte de la « nécessité de l’heure », la forme fait un emprunt à la substance, l’altération qui se produit n’est pas occasionnelle mais définitive et les conséquences se produiront avec la même logique de fer qui fait découler le massacre actuel des ouvriers d’Espagne, de Chine et les orgies du Tribunal Suprême de Moscou des erreurs initiales commises au début de la révolution russe.

Avant d’aborder l’examen du problème, nous tenons à préciser que nous sommes loin de nous ériger en juges de Lénine et des artisans de la révolution russe, ou de donner le moindre crédit aux détracteurs social-démocrates de la révolution russe, lesquels essayent d’établir une relation de dépendance nécessaire entre Octobre 1917 et les hécatombes actuelles de Russie, entre Lénine et entre Staline. Nous sommes des marxistes. Le véritable hommage, le seul hommage à nos maîtres consiste à considérer Lénine comme une expression gigantesque de son époque, qui a réalisé ce qu’aucun de nous n’aurait pu faire, qui nous a légué un héritage colossal, qu’il est de notre devoir d’appliquer et d’amplifier à la lumière des événements survenus. Ainsi c’est comme des anneaux d’une même chaîne d’infamie que le prolétariat dénoncera Staline et ses compères social-démocrates. Le premier massacrant à tour de bras en 1935-38, les autres essayant de laver les taches de sang qu’ils portent sur leurs mains dans les fleuves rouges qui inondent actuellement l’Espagne, la Chine, la Russie, l’Italie, l’Allemagne et qui demain dévasteront le monde entier en une succession de guerres ou bien en une conflagration mondiale.

La notion de l’État

Dans l’ordre historique nous assistons à la formation de la classe d’abord, de l’État ensuite. Cela ne tient pas à des circonstances occasionnelles, mais dépend de l’évolution économique. L’instrument du travail qui sépare l’homme de la nature détermine ainsi un accroissement de la production qui donne lieu à l’accumulation au sein des castes qui sont les formes primitives de la classe, parce que l’ampleur de la production ne permet pas d’assouvir les besoins de la collectivité, en même temps qu’elle dépasse la capacité de consommation de la couche privilégiée. Dans les premiers temps, c’est à l’amiable que peuvent être résolues les questions sociales et une hiérarchie s’établit. Une solidarité existe entre les différentes fonctions sociales et les couches inférieures des travailleurs ne parviennent pas à sentir des besoins supérieurs a ceux que la société leur permet d’assouvir. Dans la phase ultérieure il en est tout autrement. La logique même de l’accumulation porte à la sujétion économique, à la contrainte pour maintenir cette sujétion et l’État apparaît comme une nécessité historique déterminée à la fois par la progression de la production et l’insuffisance de cette production pour permettre l’expansion des besoins de la collectivité, d’où la division en classes de la société.

Ces facteurs de l’évolution historique nous révèlent à la fois le caractère distinctif de l’État (coercition) et la nécessité de cet État qui ne pourra disparaître que lorsque l’ampleur de la production, combinée avec la progression de la civilisation, permettra non seulement la satisfaction de tous les besoins existants, mais aura aussi permis la généralisation des besoins à l’ensemble des producteurs. Il ne s’agit donc pas seulement de croire que l’égalité existe puisque l’ouvrier et le paysan, l’Anglais et le Chinois recevront ce qu’ils demandent, mais il s’agit de se trouver dans une situation où les uns et les autres auront atteint un tel degré de progrès et de civilisation qu’ils seront en une condition réelle d’égalité. C’est seulement alors que la société communiste pourra s’établir.

L’État qui est apparu après les classes, et cela en fonction de l’évolution économique, peut-il continuer d’exister après la destruction de la classe exploiteuse, dans la période de transition ? Ou bien son maintien va-t-il préjuger de la victoire remportée par le prolétariat ? Y aurait-il au terme de l’évolution historique un renversement de positions et nous trouverions-nous devant la nécessité de faire persister l’État après la suppression de la classe exploiteuse ? Nous posons ce problème car il est d’une importance exceptionnelle. Il ne dépend nullement du hasard et l’ignorer c’est tomber dans des tenailles qui nous jetèrent de Lénine à Staline.

Nous l’avons déjà remarqué. L’État répond à deux nécessités historiques : la coordination de la production, d’une part ; la défense des privilèges de la classe maîtresse, d’autre part. Le premier élément persiste même après la destruction du capitalisme, et continuera d’exister non seulement jusqu’au plein épanouissement des besoins des producteurs, mais aussi jusqu’à la maturation des conditions objectives pour déterminer l’égalité des besoins. Le second élément cesse d’exister puisque l’appareil de domination de la bourgeoisie a été détruit, mais ceci ne nous conduit nullement à postuler l’idée que le caractère de l’État ne serait plus le même qu’auparavant. Il serait tragique de se leurrer après les expériences que nous venons de vivre.

Le problème posé sur ses véritables fondements nous permet de nous rendre compte qu’en définitive, au terme de l’évolution historique qui conduit à la construction de la société communiste et y prélude, les lois de l’évolution sont les mêmes que celles qui existent dans le communisme primitif et au cours de toutes les phases successives. La destruction de la classe exploiteuse ne supprime ni la division de la société en classes, ni la différenciation parmi les travailleurs, ni la nécessité de l’État lui-même. La question est celle-ci : la tendance de l’évolution économique, aussi bien d’ailleurs que la base même de la société communiste de demain, obéiront-elles aux lois de la centralisation maximum de la production, de sa discipline à un plan minutieusement étudié, ou bien aux lois de la décentralisation, à une vie économique parcellaire ? Aucun doute n’est possible. En face des gigantesques installations industrielles, de ces formidables progrès économiques, il n’y a pas d’autre solution qu’une discipline centralisée de toute la production. Au sujet de la centralisation et de la décentralisation, Lénine. dans sa polémique avec Kautsky, a dit des choses définitives et qui restaurent complètement la pensée de Marx à ce sujet. En effet, la centralisation ne s’oppose nullement au libre épanouissement des initiatives individuelles et ne suppose pas nécessairement la contrainte. La discipline qui en résulte n’est que l’adhésion, la canalisation de toutes les énergies dans l’ensemble de l’industrie planifiée.

La destruction de la classe exploiteuse laisse debout la différenciation de classe, et l’État reste une nécessité jusqu’à la maturation des conditions réelles pour la société communiste. D’autre part, la tendance qui conduit à la société communiste est celle qui se dégage de l’évolution économique elle-même et qui conduit à une centralisation croissante de la production. L’État persiste après la destruction du capitalisme parce que cette destruction ne signifie pas la disparition des classes. Tout comme l’État au début révélait un caractère positif et négatif, il en sera de même après la victoire prolétarienne : instrument nécessaire du progrès économique, menace permanente de diriger ce progrès non à l’avantage des producteurs, mais contre eux et vers leur massacre.

Les anarchistes ont évidemment perdu toute raison d’être dans le mouvement prolétarien après qu’ils ont en Espagne prouvé la « justesse » des critiques de Bakounine contre Marx en devenant ministres, généraux, agents de police et violents défenseurs de l’État catalan, qui peut inscrire à son actif des massacres d’ouvriers dépassant de beaucoup les exploits de Mussolini et Hitler. Mais cela ne nous empêche pas de mettre en évidence cette notion que l’on doit se soumettre à la nécessité de l’État, même après la victoire prolétarienne, car sa raison d’être existe dans l’ordre de la production, dans l’insuffisance de cette dernière par rapport aux besoins des producteurs, des besoins qui parviennent à se déclarer et de ceux qui ne le peuvent pas, les conditions de la civilisation ne l’ayant pas encore permis.

Mais l’État, malgré l’adjectif de « prolétarien », reste un organe de coercition, il reste en opposition permanente et aiguë avec la réalisation du programme communiste ; il est en quelque sorte la révélation de la persistance du danger capitaliste dans toutes les phases de la vie et de l’évolution de la période transitoire.

Pour conclure sur ce point, nous pouvons affirmer que l’État, loin de pouvoir exprimer la classe prolétarienne, en représente l’antidote constant et qu’il y a opposition entre dictature de l’État prolétarien et dictature du prolétariat.

La notion de dictature du prolétariat

Marx en Engels n’ont pas beaucoup écrit au sujet de cette question. Mais il serait faux de dire qu’ils n’ont pas exprimé une opinion définitive. Les expériences vécues par le prolétariat mondial les ont mis dans l’impossibilité de traiter, d’une façon organique et systématique, ce problème, mais tous leurs écrits nous permettent de nous guider à ce sujet.

S’il est parfaitement exact que l’idée de dictature est inséparable de celle de la coercition, il est tout aussi vrai que si cette coercition se réalise par les systèmes chers au capitalisme, nous aurons une dictature substantiellement bourgeoise, avec un nom et un drapeau prolétariens. Il serait vain de vouloir différencier la dictature capitaliste et celle du prolétariat en se basant uniquement sur les moyens dont l’une peut se servir et auxquels l’autre devrait ne pas faire recours. Il y a évidemment des moyens qui sont propres au capitalisme et qui répugnent au prolétariat, telle la violence, mais nous comprenons qu’à certains moments, et particulièrement lors des éruptions révolutionnaires, il n’y a pas d’autres solutions que la violence. Nous traiterons de ce problème plus particulièrement dans la suite. Qu’il nous suffise de rappeler pour l’instant que Marx a parlé de la violence comme « accoucheuse » de l’histoire et non comme d’un moyen permettant de régler les problèmes de la vie sociale.

L’idée de la dictature est inséparable dans son essence même de l’idée de la classe. L’appliquer à la bourgeoisie, c’est expliquer sa domination sur les travailleurs. L’appliquer au prolétariat, c’est la faire coïncider avec sa mission, son programme dans l’ordre économique, politique et historique. Tout décalage qui se manifeste, dans n’importe quel instant de la période de transition entre dictature et mission du prolétariat est une atteinte directe à l’idée même de la dictature. Quand, par exemple, Trotsky - et d’une façon un peu mitigée Serge - pour justifier Kronstadt disent d’un côté il y avait l’État prolétarien, de l’autre les insurgés où il y avait bien des ouvriers mais où les ficelles étaient tenues par les réactionnaires à l’affût d’un mouvement de restauration bourgeoise, en arrivent à la conclusion que c’était ainsi que la révolution devait agir (Trotsky) ou qu’elle était forcée d’agir (Serge), nous nous trouvons en réalité en présence d’un bouleversement total des idées qui doivent présider à la gestion de l’État prolétarien. En effet, le problème se pose ainsi : en face d’une mutinerie produite par la famine, si le prolétariat fait recours aux mêmes moyens qu’un État bourgeois, il se travestit, se renverse et sa substance devient bourgeoise.

Le problème se pose donc ainsi pour nous. Des circonstances se produisent où un secteur prolétarien - et nous concédons même qu’il ait été la proie inconsciente de manoeuvres ennemies - passe à la lutte contre l’État prolétarien. Comment faire face à cette situation ? EN PARTANT DE LA QUESTION PRINCIPIELLE QUE CE N’EST PAS PAR LA FORCE ET LA VIOLENCE QU’ON IMPOSE LE SOCIALISME AU PROLÉTARIAT. Il valait mieux perdre Kronstadt que de le garder au point de vue géographique, alors que substantiellement cette victoire ne pouvait avoir qu’un seul résultat : celui d’altérer les bases mêmes, la substance de l’action menée par le prolétariat. Nous connaissons l’objection : mais la perte de Kronstadt aurait été une perte décisive pour la révolution, peut-être la perte de la révolution elle-même. Ici nous touchons au point sensible. Quels sont donc les critères de l’analyse ? Ceux découlant des principes de classe ou les autres que l’on peut retirer des situations ? Plus concrètement. Ceux qui nous portent à considérer qu’il vaut mieux que les ouvriers fassent une erreur même mortelle, ou bien les autres qui nous font dire qu’un accroc doit être fait à nos principes car ensuite les ouvriers nous sauront gré de les avoir défendus même par la violence ?

Toute situation fait apparaître deux sortes opposées de critères qui amènent à deux conclusions tactiques bien opposées. Si nous nous basons sur la juxtaposition des formes nous en arrivons aux conclusions qui se dégagent de la proposition suivante : tel organisme est le PROLÉTARIAT ; il faut le défendre parce qu’il est tel, même si nous devons pour cela briser un mouvement ouvrier. Si nous nous basons par contre sur la juxtaposition substantielle, nous en arriverons à des conclusions opposées : un mouvement prolétarien qui est manoeuvré par l’ennemi porte en lui-même une contradiction organique opposant les prolétaires à ses ennemis ; pour faire éclater cette contradiction, il faut faire oeuvre de propagande et EXCLUSIVEMENT de propagande parmi les ouvriers qui au cours des événements eux-mêmes recouvriront la force de classe leur permettant de briser le jeu de l’ennemi. Mais si par hasard il devait être vrai que l’enjeu réel de tel ou de tel autre événement est la perte de la révolution, il est certain que la victoire obtenue par la violence serait non seulement une dissimulation de la réalité (des événements historiques comme la révolution russe ne dépendent jamais d’un épisode et l’écrasement de Kronstadt ne peut avoir sauvé la révolution que pour les esprits superficiels), mais détermine la condition pour la perte effective de la révolution : l’atteinte aux principes ne restant pas localisée, mais se généralisant à tout le cours de l’activité de l’État prolétarien.

Cette digression nous permettra d’avancer plus rapidement dans la précision des caractères de la dictature du prolétariat. Le problème se transposant dans celui de la dictature de la classe prolétarienne, il nous faut donc indiquer quels sont les objectifs et la mission du prolétariat et dans quels domaines ils s’affirment et au travers de quels organismes.

Dans l’ordre économique. - Déduire de la thèse que le socialisme est le fils naturel de l’industrialisation de l’économie, le corollaire que les ouvriers doivent, dans leur propre intérêt, consentir aux sacrifices nécessaires à la construction d’une économie industrielle hautement développée, serait donner un drapeau rouge aux principes qui dirigent l’économie capitaliste et dont les défenseurs s’acharnent à affirmer que l’accroissement de la production est profitable surtout aux ouvriers. Le prolétariat sait qu’il y a opposition manifeste entre l’accumulation de la plus-value et la partie de la valeur du travail qui lui est attribuée sous forme de salaire. Cette opposition reste tout au long de la période transitoire et ne prendra fin que dans la société communiste. Le pôle de concentration de la plus-value est l’État dont les lois mènent INÉVITABLEMENT à accumuler toujours davantage au détriment des travailleurs. Il n’y a pas d’antidote possible en dehors de celui de classe, puisque l’opposition porte entre deux éléments contrastants. Au surplus, l’expérience russe est définitive. Staline représente (dans le domaine économique également) une rupture avec les postulats prolétariens. Et les plans quinquennaux, parvenant à réaliser une gigantesque transformation industrielle, représentent en même temps l’appauvrissement misérable des travailleurs.

En face d’un État dont l’évolution NATURELLE est de s’opposer à la progression économique des travailleurs, il n’y a pas d’autre solution que l’existence d’organisations syndicales avec tous leurs droits et, en tout premier lieu, leur indépendance organique à l’égard du parti et de l’État et le droit de grève.

Dans l’ordre politique. - C’est ici le domaine spécifique de l’action du prolétariat, c’est ici aussi que se manifeste concrètement la signification de la formule de la dictature du prolétariat. Celui-ci en effet n’a aucun objectif en ce qui concerne la nature de l’évolution économique : l’industrialisation comportant en elle-même l’inévitabilité du triomphe du socialisme.
Qu’est-ce donc la mission du PROLÉTARIAT ? En quelque sorte, nous sommes ici devant une pétition de principe. Il n’y a rien à démontrer puisque la formule contient déjà la solution. Mais les interprétations qu’on en a données imposent des précisions minutieuses.

En présence de la persistance des classes, même après la victoire prolétarienne, c’est un changement profond de substance qui marquera l’opposition avec le régime bourgeois. Pour ce qui concerne les classes exploiteuses, celles-ci n’existent plus - dans la réalité sociale - après la socialisation des moyens de production et la suppression de la propriété privée, mais elles continuent d’exister, à l’état de puissance : elles sont le spectre qui hante toute la période de transition. Les erreurs inévitables de la gestion économique et politique du prolétariat déterminent la condition objective pouvant faire éclore un mouvement de restauration bourgeoise.

La dictature du prolétariat ne se déploie nullement en des conditions de liberté et cela à cause de la persistance des classes à l’intérieur des frontières, sans compter les régimes capitalistes existant dans les autres pays. C’est dire qu’une erreur est viciée dans sa manifestation, et surtout dans ses conséquences, par les conditions de fait et l’existence d’un pôle pouvant la canaliser vers une évolution capitaliste. Et cela justifie la solution dictatoriale. Il est évident qu’à la longue les prémisses économiques (persistance des classes) rendent non seulement inopérante toute mesure dictatoriale, mais menacent l’État qui y recourt d’une métamorphose l’acheminant vers son débouché naturel qui est d’opposer la violence - ou la menace de celle-ci - aux ouvriers qui voudraient se soustraire aux lois de l’accumulation. Mais nous avons en vue une période transitoire pour laquelle les mesures dictatoriales sont parfaitement valables. Il s’agit en définitive d’enlever au capitalisme la possibilité d’exploiter les conséquences des erreurs inévitables de la gestion prolétarienne, et de laisser le camp de ces erreurs se manifester dans l’enceinte de la classe prolétarienne. C’est en cela donc que se justifie la dictature du prolétariat, avec ces deux limitations toutefois :

1° Que la violence ne se justifie que pour la période de l’éruption révolutionnaire et nullement après. Et nous entendons ici préciser que le socialisme qui dès son apparition avait inscrit à son programme l’abolition de la peine de mort doit appliquer cet objectif même a l’égard de ses ennemis de classe au cours de la période normale de sa gestion, et ce au travers de la justice répressive des organes de l’État.

2° Qu’au grand jamais on n’assimilera les mouvements ouvriers avec les manoeuvres de la restauration ennemie. A ce sujet nous nous en reportons aux explications que nous avons données en parlant de Kronstadt, auxquels nous assimilons évidemment les mouvements de Makhno et, en général, tous ceux où étaient impliqués des groupements ouvriers, quelle qu’ait été leur étiquette. Jamais donc la violence contre les travailleurs ne sera appliquée et elle sera mille fois moins justifiée une fois le prolétariat au pouvoir.

Ceci dit, il reste à examiner le problème spécifique du mouvement ouvrier où une infinité de courants s’agitent et où un SEUL courant est appelé à représenter les intérêts réels du prolétariat. Et ici pas de doute possible, tous ces courants expriment indirectement l’intérêt de l’ennemi, en se ralliant indirectement aux régimes capitalistes existant à l’étranger et directement avec toutes les formations de classe intermédiaires, et, en ordre principal, avec la bureaucratie étatique. Mais ici encore la proposition : je (le parti de classe) suis le prolétariat, l’autre (social-démocratie. anarchisme, etc.) c’est l’ennemi ; cette proposition se transforme inévitablement en celle-ci : je (le parti du prolétariat) perds ma substance pour en acquérir une capitaliste dès que, pour écarter l’influence ennemie, je fais recours aux moyens dictatoriaux qui sont le propre du capitalisme.

L’émancipation des travailleurs sera l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes, a dit Marx, et cette formule centrale du socialisme est, pour nous, autre chose qu’une conception pour justifier les brimades à l’égard des travailleurs qui suivent d’autres conceptions.

ELLE REPRÉSENTE LE PRINCIPE FONDAMENTAL DU PROLÉTARIAT. Nous qui sommes extrêmement intransigeants quant à la défense de nos conceptions et qui n’admettons aucune compromission avec d’autres courants, car nous les considérons néfastes pour le cours de la formation du parti de classe, nous sommes aussi de l’avis que toutes les autres conceptions représentent un degré de la formation de classe des ouvriers, que leur existence manifeste toujours l’inachèvement de l’oeuvre du parti de classe, quand elle ne manifeste pas, par surcroît, une erreur tactique ou principielle du parti. Notre position se conclut donc dans la formule que c’est le prolétariat lui-même qui, dégageant de son sein le parti de classe, dégage aussi le cours de nettoyage de toutes les infections ennemies, qu’importe le nom qu’elles puissent porter. Le prolétariat au pouvoir ne peut intervenir que par un dispositif (qui doit avoir d’ailleurs une nature de classe) ancré dans les organismes reliés directement avec le mécanisme économique, ce mécanisme à propos duquel nous avons dit qu’il est actionné par un État dont la logique de développement est d’aller à l’encontre des revendications et du programme du prolétariat. Ce dispositif ne peut se trouver que dans les syndicats, organes spécifiques de classe, sensibles aux revendications immédiates et partielles des ouvriers. Tous les courants agissant au sein de la classe ouvrière trouveront dans le syndicat une pierre de touche. D’un côté, ils seront forcés de mettre en rapport leur politique avec une base de classe ; de l’autre côté, les fractions syndicales du parti du prolétariat trouveront dans ces luttes l’aliment indispensable non seulement à leur progression mais aussi à la sauvegarde de leur nature communiste.

La liberté des fractions syndicales doit être totale. Ces fractions doivent non seulement pouvoir arriver à la tête de la direction centrale, mais posséder la liberté de presse, de réunion, de meeting, aucune restriction ne pouvant être envisagée.

Pour nous résumer. la dictature du prolétariat signifie donc exclusion de tous les droits à la bourgeoisie, obligation à tous les courants agissant au sein de la classe ouvrière de se manifester uniquement au sein des organisations syndicales.

La dictature du parti du prolétariat

Les considérations qui précèdent nous permettent de traiter rapidement cet aspect du problème. Pour nous, la dictature du prolétariat est la dictature de son parti de classe, dictature se manifestant en dehors de toute intervention violente à l’égard du prolétariat et de ses groupements.

Nous nous sommes déjà expliqués sur la nécessité de cette dictature résultant de ce que la production économique laissant subsister les classes, il est indispensable d’écarter de la situation le pôle bourgeois de concentration des erreurs de la gestion prolétarienne au point de vue économique aussi bien que politique.

En définitive, la conquête du pouvoir par le prolétariat ne fait que poser une hypothèse soumise à la vérification des événements. Le prolétariat s’affirme le protagoniste de la refonte de la société, et cela autour d’un programme qui représente la sélection d’une série de données fondamentales consacrées par la lutte ouvrière dans les différents pays. L’évolution politique est là pour confirmer une position doctrinale du marxisme, suivant laquelle si nous pouvons assister aux trahisons, compromissions, abandons d’individualités et de groupes, il y a une continuité de fer quant aux positions politiques, et c’est en définitive un programme unique qui accompagne, exprime et guide l’oeuvre d’émancipation du prolétariat tendant à la construction de la société communiste. Le caractère monolithique du programme constitue la prémisse de la nécessité du parti unique du prolétariat. Il est exact qu’après la conquête du pouvoir, mille dangers assaillent le parti qui détient le contrôle de l’État et qui peut en faire usage pour imposer l’adoption de la politique qu’il soutient. Mais la persistance de toutes les organisations de classe du prolétariat et, dans son sein, le libre épanouissement de tous les courants, représentent un contrepoids pouvant préserver le parti de la dégénérescence.

Le prolétariat, en prenant le pouvoir, affirme aussi que c’est dans le cadre idéologique de l’action prolétarienne que se développera l’action tendant à la révolution mondiale et à l’avènement de la société communiste. C’est en son sein que la liberté devra être assurée à toutes les fractions exprimant des divergences, des réactions à la politique du parti. Et ici, encore plus que pour ce qui concerne les organisations syndicales, non seulement aucun recours à la violence ne peut être toléré, mais - sur la base du centralisme organique - aucune atteinte ne peut être admise par les organes centraux du parti à l’égard des formations de base. Tout le mécanisme du parti doit pouvoir fonctionner d’une façon absolument libre, et toute latitude doit être donnée à la formation des fractions qui seront pourvues des moyens financiers nécessaires à leur expansion par le parti lui-même.

Le cours des événements mettra à l’épreuve la candidature que le parti avait posée, aussi bien que le sort politique des fractions qui se meuvent dans son sein. Il est possible que, comme ce fut le cas en 1920-21 pour la Russie, encore une fois, le parti du prolétariat se trouve devant ce dilemme : ou bien risquer le tout mais rester ferme sur les principes prolétariens, ou bien - en prospectant la nécessité d’un répit - porter atteinte aux principes et rester malgré tout au pouvoir. Il faut s’entendre sur un point de grande importance.

Il ne s’agit point d’élever en des questions de principe des problèmes qui peuvent être réduits en des questions secondaires et au sujet desquels le dilemme final ne se présente pas. Mais lorsque les problèmes fondamentaux interviennent, aucune hésitation n’est plus possible et il vaut mille fois mieux engager la bataille avec la certitude d’être battus que de rester au pouvoir en infligeant une défaite aux principes prolétariens.

C’est ici que se pose le problème de la violence. Il est certain que dans la polémique Lénine-Kautsky, une déformation s’est produite à cause des circonstances politiques de l’époque. La négation de Kautsky de la violence s’accompagnait de la revendication de la démocratie et nous savons ce qu’est la démocratie que les travailleurs espagnols payent aujourd’hui avec leur sang, après que le capitalisme allemand et italien eut trouvé dans le jeu effréné de cette démocratie la possibilité d’éventer la menace révolutionnaire et de mitrailler les prolétaires révolutionnaires. Lénine n’était pas l’apôtre de la violence contre la négation qu’en faisait Kautsky. mais il était le porteur de la science révolutionnaire marxiste détruisant toutes les hypocrisies de la démocratie et réédifiant la théorie de la dictature du prolétariat. Le climat dans lequel se développa cette polémique et les luttes de classe de l’époque firent surgir presque en tous les communistes l’idée que la violence pouvait résoudre les problèmes politiques. L’idée de Lénine : nous avons l’État dans nos mains, nous pouvons donc nous permettre la Nep et, demain, nous pourrons enlever aux capitalistes ce que nous leur donnons aujourd’hui, cela fait partie de cette mystique de la violence que les événements ont pleinement démentie. En elle-même la Nep ne représente pas une transgression des principes communistes, car elle ne fait que révéler une situation sociale ne permettant pas l’ostracisme envers toutes les formes non socialistes de la gestion économique, et dans ce sens elle doit être pleinement revendiquée par les marxistes. Mais ce qui est à repousser de la Nep, c’est son idée centrale : on donne aujourd’hui avec la perspective de rétracter demain. Non, il n’y a pas d’interruption possible entre ce que l’on fait et ce que l’on fera. Il y a une continuité de fer dans le temps et il faut rester communiste aujourd’hui pour pouvoir l’être demain aussi. Admettre une concession économique aux capitalistes, remplacer les réquisitions par l’impôt en nature, en un mot liquider le communisme de guerre et consacrer la légalité des formations économiques correspondant à I’immaturité socialiste de l’état économique, ce n’est là qu’un ensemble de mesures qui ne souffre aucune critique au point de vue marxiste. Mais il s’agit d’autre chose lorsqu’on considère que ces formations économiques peuvent devenir autant d’anneaux de l’économie socialiste, ce qui est déjà contraire aux principes du communisme. Et il serait vain, même extrêmement dangereux de recourir à un jeu de mots en affirmant que puisque ces mesures restaurent la vie économique, elles sont profitables à l’évolution socialiste. Oui ! elles le seront, mais à la condition de bien en identifier la nature qui s’oppose au socialisme, menace la dictature du prolétariat. L’expérience de 1920-21 est là d’ailleurs pour donner un aspect concret et indiscutable à ces questions. La Nep s’accompagne non seulement de l’idée que, le prolétariat mondial étant vaincu, il faut se diriger vers l’exploitation des divergences opposant les États capitalistes, mais dans le domaine intérieur avec l’idée de la liquidation des organisations syndicales avec Kronstadt, avec la subjugation du prolétariat au cours de la Nep. Il en aurait été tout autrement si, au lieu d’affirmer, comme le fit Lénine, que le socialisme pouvait profiter de la renaissance du capitalisme, l’on avait déclaré que cette renaissance était inévitable et que c’est contre elle que le prolétariat devait alerter ses organisations, et en tout premier lieu les syndicats.
En un mot, la mystique de la violence doit être repoussée de fond en comble. L’alternative qui se pose au travers de la violence n’est pas entre le succès qu’elle permet et la défaite inévitable qui résulterait si l’on n’y recourait pas. L’alternative est entre le programme du prolétariat et l’altération qui en résulte si l’on fait intervenir la violence. Aucune défaite n’est plus cuisante et irrémédiable que celle que l’ennemi remporte en métamorphosant les organes du prolétariat et en chargeant le parti du prolétariat d’appliquer ses propres méthodes.

Les rapports internationaux de l’État prolétarien

Nous pourrons d’autant mieux traiter cet aspect du problème qu’il nous a été possible de définir la notion de la dictature du prolétariat pouvant s’identifier avec celle de dictature du parti du prolétariat mais étant opposée à celle de la dictature de l’État prolétarien. Il est évident que dans ce domaine aussi la tendance NATURELLE de l’État prolétarien est de s’engrener avec le système des autres États capitalistes et de pouvoir ainsi s’épanouir librement. Mais tout comme pour la bourgeoisie écrasée par l’État prolétarien et à laquelle seront interdites toutes les possibilités, il en est de même pour ce qui concerne les relations de l’État ouvrier au-delà de ses frontières. Cet État doit être privé de la possibilité d’établir des rapports avec les autres États. Au point de vue politique, le fait seul que des relations soient établies avec les États capitalistes heurte de front le programme prolétarien. Au point de vue économique, il n’est nullement nécessaire d’avoir des représentations diplomatiques pour toutes les questions d’ordre commercial. Au sujet de celles-ci, une autre mesure de sauvegarde est à prendre. Dans presque tous les pays, existent des organisations économiques à caractère de classe, c’est-à-dire les coopératives. Nous savons fort bien que celles-ci ne sont nullement sujettes au contrôle prolétarien et qu’elles sont une pépinière d’opportunistes. Mais leur caractère de classe se prête bien mieux aux rapports commerciaux avec l’État prolétarien que les trusts capitalistes. D’autre part, il est certain que le fait de confier à elles l’intégralité des rapports économiques avec l’État prolétarien est de nature à permettre un relèvement du droit de regard et des initiatives des travailleurs.

Cette question de l’activité de l’État prolétarien au-delà des frontières est secondaire par rapport à celui des rapports du parti du prolétariat avec les partis de classe des autres pays. C’est ici que se trouve l’axe de la question. Pour nous qui considérons que la conquête du pouvoir dans un pays n’est un acte communiste qu’à la seule condition d’être considéré comme un épisode de la lutte mondiale du prolétariat, c’est uniquement à l’Internationale que peut être confiée la tâche de la direction politique du parti qui est au pouvoir ; à une Internationale où, loin de faire jouer les lois du nombre qui détermineraient inévitablement l’hégémonie du parti au pouvoir, l’on devra se laisser guider par le poids spécifique des différents prolétariats et par une représentation de délégations de partis, ce qui assurera la majorité aux classes ouvrières qui, du fait même qu’elles sont toujours en butte aux attaques capitalistes, gardent un instinct de classe bien plus sûr. Cette remarque fort pertinente que fit en son temps Bordiga doit être considérée dans toute sa valeur.

* * *

Un mot pour conclure. L’on pourrait dire que toutes les mesures qui sont préconisées actuellement sont destinées à un échec, comme il en fut le cas pour une oeuvre d’ailleurs géniale : L’État et la Révolution de Lénine. Son auteur se trouva dans l’impossibilité de respecter les conclusions qu’il y avait défendues. Il faut s’entendre. Tout d’abord Lénine, dans la période héroïque de la révolution russe, s’inspira de ces considérations. Ensuite à quoi rime ce scepticisme des éternels « réalistes » ? Dans ces conditions il n’y aurait qu’une chose à faire : proclamer que le programme et l’idéalité communistes ne sont que des mots que la réalité se chargera bien d’envoyer dans les nuages. Ce n’est pas notre avis et nous sommes passionnément sûrs d’avoir raison.

Ottorino PERRONE




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53